Visite virtuelle de l’exposition sur la franc-maçonnerie organisée par la Bibliothèque nationale de France

La Bibliothèque nationale de France, qui conserve l’un des plus importants fonds maçonniques au monde, a consacré du 12 avril 2016 au 24 juillet 2016 une exposition majeure à la franc-maçonnerie française. En partenariat avec le Musée de la franc-maçonnerie, elle présentait plus de 450 pièces, certaines encore jamais montrées, issues des collections de la Bibliothèque mais aussi des principales obédiences françaises ou de prêts étrangers exceptionnels. 

Parcourez virtuellement cette exposition grâce au site internet dédié mis en place par la BnF. Cliquez sur l’image ci-dessous pour y accéder.

Un catalogue, auquel j’ai collaboré, a été publié à cette occasion (cliquer sur l’image pour plus d’informations ou pour le commander) :

Marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (30)

Quelques photographies de marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (Gard) :


Joli-Cœur le Gascon 1644


L’Espérance d’Orléans 1753


La Jeunesse de Castres


La Joie d’Orléans CTDP 1745


La Liberté Le Bourguignon


La Palme d’Angers CPTDP 1753


La Palme de Langres Compagnon (C.P.G.N.) Passant


La Réjouissance de Blois CPTDP 1746


Joli Coeur de Béziers 1741


La Vertu de Valabrègues CPTDP 1746

© Photographies Jean-Michel Mathonière, 2010, reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Je reviendrai sur le sujet passionnant de ces marques de passage. La forme des noms compagnonniques, la mention ou non du rite (Passant ou Étranger), les lieux d’origine, les emblèmes et les outils représentés, tous ces détails sont autant d’éléments importants à analyser, qui nous apprennent bien des choses intéressantes.

Le Serpent compatissant

Jean-Michel Mathonière

LE SERPENT COMPATISSANT
Iconographie et symbolique du blason des Compagnons tailleurs de pierre

précédé de :

Compagnons du Saint-Devoir & bâtisseurs de cathédrales

Format 15 x 21 cm, broché cousu, 112 pp., nombreuses illustrations N & B.

Prix : 15 euros

Seconde édition, augmentée d’une note à propos de Maître Jacques Barozzi de Vignole.

Ce livre est disponible directement auprès de l’auteur en cliquant sur le bouton d’achat ci-dessous.

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Cet ouvrage est également disponible au format Kindle au prix de 5 euros. Cliquez sur le lien ci-dessous pour l’obtenir immédiatement sous ce format.

Ce volume rassemble et complète plusieurs études consacrées à l’exploration des racines historiques des compagnonnages de tailleurs de pierre français, tout particulièrement au travers de l’iconographie et de la symbolique de leurs blasons et de leur emblématique. En effet, si les sources documentaires les concernant avec certitude ne remontent pas, pour l’instant, avant le début du XVIIe siècle, l’analyse de leurs emblèmes symboliques permet d’entrevoir combien les Compagnons tailleurs de pierre sont les héritiers directs des bâtisseurs des cathédrales du XIIIe siècle et, peut-être, d’un passé bien plus lointain. Cette quête historique, pleine de suspens, permet de mieux comprendre la dimension spirituelle du Saint-Devoir des Compagnons, véritable « Chevalerie » artisanale. Le rôle prédominant de la géométrie, non seulement comme moyen technique mais aussi comme support symbolique, est également bien mis en évidence – tant par l’analyse des symboles du métier (l’équerre, la règle et le compas) que par des tracés qui ne doivent rien à l’imagination et à l’approximation. Au fil des pages et des notes, très abondantes, le lecteur découvrira aussi, que l’expression « Art royal », souvent appliquée à la tradition maçonnique, retrouve probablement par cette étude sa source authentique : le Livre VIII des Proverbes, attribué à Salomon et qui contient la majeure partie du substrat symbolique de la tradition initiatique des bâtisseurs.

Voir l’introduction de ce livre (texte intégral)

Voir un extrait du chapitre 1

Télécharger chapitre 2 intégral (fichier PDF 132 Ko) 

Télécharger la note additionnelle sur Maître Jacques Barozzi de Vignole (nouveauté 2e édition)

COMPTES RENDUS :

Petit ouvrage mais densité du propos et abondance de l’illustration : ainsi pourrait-on résumer l’excellent Serpent compatissant dont le titre renvoie au serpent et au compas présents dans le blason des Compagnons tailleurs de pierre du Devoir. J.-M. Mathonière développe ici certains thèmes effleurés dans Travail et Honneur (1996) mais il va bien au-delà en abordant les sujets, toujours délicats, de l’origine des compagnonnages, de l’interprétation de leurs symboles et des comparaisons qui peuvent s’établir entre ces sociétés, les corporations médiévales et la franc-maçonnerie opérative. L’auteur réussit l’exercice difficile qui consiste à comparer sans assimiler ainsi qu’à interpréter les symboles en demeurant strictement dans le contexte où ils apparaissent. Mais surtout, il pose la question de fond qui doit désormais présider à toute recherche dans ce domaine : qu’est-ce qu’un compagnonnage ? Et plus précisément, qu’était-ce à l’époque où l’on en aborde l’étude ? Quels sont ses caractères spécifiques (les couleurs fleuries des tailleurs de pierre par exemple) ? J.-M. Mathonière insiste enfin sur la nécessité de disposer de sources fiables avant d’affirmer l’antériorité de tel ou tel symbole ou comportement  : simple rappel des principes de toute recherche historique, sans lesquels on peut écrire n’importe quoi. Mais l’absence de sources n’exclut pas d’émettre des hypothèses en attendant de découvrir les preuves.

De tout cela il résulte un ouvrage qui renouvelle sensiblement la vision classique d’un Compagnonnage aux finalités strictement mutualistes, syndicales, morales et d’éducation professionnelle. L’auteur montre bien que le Devoir des C.P.T.D.P. (et des autres corps) était empreint de symbolisme chrétien et que sa vocation était donc aussi d’ordre spirituel : le serpent qui enlace le compas, présents aussi dans les éditions des Livres d’Architecture de Philibert De L’Orme, ne sont pas des motifs décoratifs mais renvoient, entre autres, au Christ rédempteur et à la vertu de la Prudence. Il est à souhaiter que cette étude amorce la troisième voie des futures recherches sur les fondements des compagnonnages : loin du pseudo-ésotérisme et de la lecture maçonnique, autant que de l’étude folklorique ou de la seule histoire sociale.

Laurent Bastard
Directeur du Musée du Compagnonnage (Tours)

La collaboration de Jean-Michel Mathonière avec Laurent Bastard nous avait offert Travail et Honneur, cette excellente étude sur les Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon aux XVIIIe siècle, et on retrouve ici la même rigueur dans la poursuite de l’investigation de quelques champs qu’avait ouverts cette étude. Cinq textes ayant déjà connu une diffusion éphémère (conférence ou publication dans des périodiques) qu’il est intéressant de voir rassemblés car ce sont autant de coup de sonde dans le lointain passé du compagnonnage, encore si mal connu. Entre recherche socio-historique, cantonnée aux écrits, et recherche symbolique se laissant trop facilement dériver dans une subjectivité hasardeuse, la troisième voie originale empruntée et qu’on pourrait appeler « le symbolisme raisonné » explore avec minutie chaque détail iconographique et le met en rapport avec ses autres représentations contemporaines pour tenter d’en trouver les racines.

La prudence de la méthode interdit toute conclusion catégorique, mais de séduisants indices sont mis à jour, comme ces couronnes fleuries qui se révèlent un premier élément tangible de la filiation présumée des bâtisseurs de cathédrales avec les Compagnons tailleurs de pierre. Appréciable aussi la pertinence de l’étude du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre, orné du serpent qui explique le titre du recueil. Sans prétention à épuiser le sujet – sa recherche se poursuit au fur et à mesure de la découverte de nouveaux documents – l’auteur a voulu par cet ouvrage planter quelques jalons qu’il livre à notre curiosité. 

Daniel Patoux
in Compagnons et Maîtres d’Œuvre n° 281
(Journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment)

Un ex-libris de compagnon tailleur de pierre du XVIIe siècle

Parmi mes trouvailles récentes, celle d’un ex-libris manuscrit datant du milieu du XVIIe siècle et figurant en dernière page d’un des plus célèbres traités d’architecture de l’époque – les Reigles des cinq ordres d’architecture, de Vignole, dans l’édition « réduite de grand en petit par Le Muet » en 1632 et rééditée en 1644 à Paris chez Pierre Mariette.

Il convient de lire : « Mathurin Paulmier dit L’Espérance le Tourangeau ».

La forme du surnom est caractéristique des compagnons tailleurs de pierre de l’époque (à partir du milieu du XVIIIe siècle, c’est la mention du nom de la localité d’origine qui, employée concurremment jusqu’alors, supplantera définitivement celle de la province).

Le graphisme de l’écriture laisse à penser que cet ex-libris est à peu près contemporain de l’édition, ce que confirme une recherche menée par Jean-Luc Porhel dans le fichier de dépouillement des registres paroissiaux de Tours aux Archives municipales de cette ville, qui laisse apparaître que Mathurin Paulmier s’y était établi comme maître maçon au milieu du XVIIe siècle. Si on ignore sa date de naissance, on connaît celles des enfants qu’il a eu de son mariage avec Françoise Foulon :

– Simon : 6 février 1659.
– Michel : 25 janvier 1661.
– Françoise : 4 avril 1665.
– Marie : 15 mai 1668.

Le décès d’un Paulmier, maître maçon, sans indication de prénom, est indiqué le 29 juin 1669 dans les registres de la paroisse Notre-Dame-La-Riche. On peut toutefois supposer qu’il s’agit bien de Mathurin, même si la famille compte plusieurs maîtres maçons. Son épouse décède pour sa part le 1er août 1672, dans la même paroisse.

De fait, on peut logiquement supposer que Mathurin Paulmier a fait l’acquisition de ce livre durant son Tour de France, probablement entre 1653 et 1658, avant son installation à Tours, son mariage et la naissance de son premier fils. Il est en effet significatif qu’il a marqué sa propriété avec son nom de compagnon, et non avec la mention « maître maçon » — ce qu’il n’eût certainement pas manqué de faire s’il avait déjà été établi.

C’est semble-t-il le plus ancien ex-libris connu d’un compagnon tailleur de pierre. Cela montre bien que certains d’entre-eux possédaient des bases intellectuelles solides. Il serait d’ailleurs intéressant de faire des recherches pour voir si d’autres exemples d’ex-libris anciens de tailleurs de pierre/maîtres maçons, compagnonniques ou non, sont connus, et sur quels ouvrages. Il est en effet intéressant à noter qu’il s’agit ici non pas d’un traité technique, de coupe des pierres par exemple, mais d’un traité d’architecture.

Il faut également préciser que ce volume contient une autre curiosité : à la fin de l’ouvrage, juste après l’ex-libris de L’Espérance le Tourangeau, deux feuillets manuscrits ont été insérés dans la reliure, probablement à l’époque ou tout au moins avant la fin du XVIIe siècle, feuillets qui donnent la liste détaillée de 22 publications imprimées entre 1584 et 1623 et concernant les Guerres de Religion, vues du point de vue catholique. L’écriture n’est pas celle de Mathurin Paulmier ; très élégante, elle est plutôt contemporaine des derniers ouvrages cités dans la liste.

Cette pièce exceptionnelle sera présentée dans le cadre de l’exposition autour du traité sur les cinq ordres d’architecture de Vignole, « L’Ordre règne chez les maçons », qui aura lieu à Dieulefit cet été.

Les Compagnons tailleurs de pierre en France et en Europe

Ce texte est extrait d’une conférence prononcée en mai 1999. Destiné à un public composé de plusieurs nationalités européennes et mêlant profanes et amateurs d’histoire, il m’a semblé fournir une bonne introduction générale au sujet. 

Il est une question que l’on se pose quelquefois devant tous ces monuments que nous avons hérités des siècles passés : qui étaient leurs bâtisseurs ? Je n’entends pas parler ici des commanditaires – rois, princes et puissants – mais des artisans qui les ont édifiés.

Si les archives nous apprennent quelquefois le montant de leurs salaires et, plus rarement, leurs noms, elles sont généralement muettes en ce qui concerne leur vie, leur personnalité, leur organisation. Trop souvent, les historiens contemporains en sont réduits à faire de simples suppositions pour ce qui est de leur formation professionnelle, de l’étendue exacte de leurs connaissances, tant sur le plan technologique que sur le plan culturel en général. Même si nous n’en sommes plus aujourd’hui à considérer le Moyen Âge comme une époque obscure et barbare, l’on se complaît encore trop à imaginer la culture comme étant alors réservée à une élite de moines et de nobles. L’absurdité de cette conception devient évidente si on la confronte aux extraordinaires réalisations que sont, par exemple, les cathédrales gothiques. Comment imaginer un seul instant qu’il s’agit là du résultat du travail d’artisans incultes ? Pendant longtemps, l’on a cru résoudre ce problème en transposant sur ces époques le modèle qui est le nôtre aujourd’hui : la conception et la direction de ces chantiers auraient été le fait de quelques individus éclairés, issus du clergé ou de la noblesse, et leur réalisation celui d’une main-d’œuvre plus ou moins qualifiée mais inculte, un peu comme nos émigrés. Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen des rares documents qui subsistent : les architectes de ces époques sont généralement des tailleurs de pierre ou des charpentiers ; leur salaire est souvent à peine supérieur à celui des autres ouvriers qualifiés.

En fait, à défaut de posséder suffisamment de documents pour éclaircir cette question durant le Moyen Âge, il existe, pour les époques un peu plus récentes, un moyen de mieux comprendre le sujet. Je veux parler ici de l’étude des compagnonnages, un type d’organisation du métier qui existe aussi bien en France que dans tous les territoires de l’ancien Saint Empire Romain Germanique, et dont on a également trace dans d’autres pays d’Europe, notamment dans les Îles Britanniques.

Le sujet étant très vaste et, surtout, très complexe, je me limiterai ici à vous donner quelques aperçus sur les compagnonnages de tailleurs de pierre.

Il n’est pas inutile de commencer par définir grosso modo ce qu’est un compagnonnage, même s’il apparaît que cette définition est en réalité difficile et susceptible de nombreuses variantes. J’en resterai donc à un plan très général, qui soit valable aussi bien pour les tailleurs de pierre que pour les autres métiers, aussi bien pour la France que pour le reste de l’Europe.

Les Compagnons se distinguent des autres artisans pour trois raisons principales :

– ce sont le plus souvent des professionnels hors pair, d’une compétence nettement au-dessus de la moyenne.

– cette compétence, ils l’acquièrent durant les années qu’ils passent à voyager de maître à maître, de ville en ville, voire de pays en pays. D’ailleurs, pour la France, ils sont connus sous l’appellation générale de « Compagnons du Tour de France  »; en Allemagne, les « Zimmermann », les Compagnons charpentiers, se doivent d’aller le plus loin possible et aussi de séjourner à Jérusalem.

– enfin, et ce n’est pas là le moindre de leur prestige, ils possèdent des coutumes très particulières, notamment des rites initiatiques secrets qui tissent entre eux des liens fraternels. Ils possèdent un sens de la solidarité qui est sans commune mesure avec celui que d’autres contextes prêchent également, notamment les religions. Ces rites et ces coutumes se concrétisent également par l’adoption de signes de reconnaissances, de costumes particuliers – par exemple la célèbre tenue de velours noir et le grand chapeau des Compagnons charpentiers de Hambourg – et de divers symboles, le plus connu de tous étant l’équerre et le compas entrecroisés – symbole qui est également celui de la Franc-maçonnerie.

Venons-en maintenant à décrire ces compagnonnages de tailleurs de pierre. Je vous parlerai tout d’abord des compagnonnages français, avant d’aborder plus brièvement ceux des autres pays d’Europe.


SALOMON
Détail d’une lithographie compagnonnique du XIXe siècle.
Voir notice sur la réédition de cette lithographie.

Jusqu’à ces dernières années, ce que l’on savait des Compagnons tailleurs de pierre français se limitait presque exclusivement au fait qu’ils étaient considérés par les autres corps compagnonniques comme étant les plus anciens, les fondateurs, ceux qui se seraient constitués en compagnonnage sous le règne de Salomon, lors de la construction du premier temple de Jérusalem. S’il était difficile, faute de preuves documentaires, d’accorder un crédit scientifique à une telle légende, l’on acceptait néanmoins, sans davantage de preuves, qu’ils étaient les descendants directs des fameux bâtisseurs des cathédrales gothiques. En fait, les plus anciennes archives attestant de l’existence de compagnonnages de tailleurs de pierre ne dataient que du tout début du XVIIe siècle – de manière plus générale, aucun compagnonnage de quelque métier que ce soit n’est attesté en France, de manière absolument certaine, avant le milieu du XVIe siècle. Qui plus est, ces archives ne concernaient que des aspects secondaires, notamment les litiges ou les rixes qui les opposaient entre eux ou aux autorités civiles et religieuses. Presque rien ne nous était connu de leur organisation interne, si ce n’est le fait que, dans le cas particulier des Compagnons tailleurs de pierre, ils étaient divisés en deux rites hostiles  : celui des Compagnons « Passants  »du Devoir et celui des Compagnons « Étrangers ».

Cette situation agaçante pour les historiens a brutalement évolué lorsque, il y a tout juste trois ans, nous avons eu le bonheur de découvrir un volumineux ensemble d’archives provenant directement des Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon, archives datant des XVIIIe et XIXe siècles. C’était la toute première fois que de semblables documents étaient accessibles aux chercheurs. En effet, quelques autres sont toujours conservés par les actuels Compagnons Passants tailleurs de pierre.

Parmi les documents d’Avignon figuraient notamment plusieurs « Rôles  » – ce terme désigne tout à la fois l’emblème sacré de la société compagnonnique, son règlement intérieur et le recensement de tous les passages de Compagnons dans une ville. En l’occurrence, pour Avignon, nous avions deux textes de règlement séparés par une dizaine d’années, ce qui nous a permis de mesurer leur stabilité malgré quelques évolutions, et presque un millier de noms de Compagnons, pour une période continue allant de 1773 à 1869.

Rôle des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon de 1782.
© Archives départementales de Vaucluse.

Consulter la notice du livre publié sur les découvertes en Avignon

Ce que nous ont appris ces archives s’est révélé en quelques semaines particulièrement révolutionnaire : nous nous sommes rendus compte que presque tout ce qui avait été dit au sujet des Compagnons tailleurs de pierre dans les livres généraux sur le compagnonnage était soit purement et simplement faux, soit très fautif – parce que déduit de ce que l’on savait ou croyait savoir d’autres métiers. Ainsi, pour vous donner un exemple très significatif, il apparaissait que, contrairement aux idées reçues, les tailleurs de pierre du XVIIIe siècle devenaient Compagnons sans faire auparavant de chef-d’oeuvre, ni de tour de France. C’est parce qu’ils acceptaient de devenir membres de la fraternité compagnonnique qu’il leur était possible, s’ils avaient besoin de voyager en France, de bénéficier de l’assistance des autres Compagnons, au gré des villes où ceux-ci possédaient des sièges. En fait, les critères d’admission dans le « Devoir  » – puisque tel est le nom que les Compagnons français donnent eux-mêmes à leur organisation – étaient avant tout d’ordre moral et religieux – ce devait être des catholiques n’ayant jamais subi de condamnation pénale et menant une vie honnête – et, presque accessoirement, professionnels – on leur demandait non pas d’être des tailleurs de pierre exceptionnels mais, plus simplement, d’être capables de vivre de leur métier et de ne pas faire déshonneur au prestige du compagnonnage. Contrairement à d’autres métiers, qui pratiquèrent cet usage peut-être seulement après la Révolution de 1789, ils ne faisaient donc pas de ces magnifiques chefs-d’oeuvre dont on peut admirer quelques-uns au Musée du Compagnonnage, à Tours.

Leur organisation interne, qui serait trop longue à détailler ce soir, était centrée sur la solidarité et le respect mutuel. Leur devise résume parfaitement bien leur idéal :

TRAVAIL ET HONNEUR

Les Compagnons qui arrivaient dans une ville où résidaient d’autres Compagnons étaient pris en charge ; on leur procurait immédiatement de quoi boire et manger et l’on se mettait en quête de travail pour eux. Si la situation économique ne permettait pas de leur trouver de l’ouvrage, on leur procurait de quoi subsister jusqu’à la prochaine ville où la société possédait un siège. Chacun, tout à tour, devait prendre sur son temps de travail pour s’occuper des charges inhérentes à cette assistance fraternelle. Tous les premiers dimanches du mois, l’ensemble des Compagnons de la ville et de sa région se réunissait au siège de la société, généralement une auberge, pour discuter des affaires en cours, régler les cotisations, recevoir les nouveaux membres, et, de manière générale, assurer le bon fonctionnement de la société.

La lecture des courriers échangés entre les sièges des diverses villes où ils étaient implantés permet de voir que la majorité d’entre eux possédait une culture qui était non seulement au-dessus de la moyenne générale mais aussi nettement au-dessus de celle de nombreux intellectuels. Ainsi, en 1841, à l’occasion d’une concertation au sujet de la nécessité de faire évoluer leurs règlements en fonction des acquis de la Révolution de 1789, ils portent sur la société et le progrès un regard qui anticipe nettement sur le Manifeste du parti communiste que Karl Marx publiera seulement sept ans plus tard… D’ailleurs, si l’analyse qu’ils font des mécanismes de la société possède des accents marxistes, l’on doit noter qu’ils transcendent cette analyse pour atteindre à une forme de sagesse que, aujourd’hui encore, on peut leur envier.

Un autre exemple de cette culture est lui aussi très significatif : le Compagnon qui a dessiné et rédigé le Rôle d’Avignon de 1782 était manifestement un lecteur habitué de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, dont la publication des 17 volumes ne fut achevée qu’en 1765, monumental ouvrage qui n’était pas à la portée financière de tout un chacun. Il faut dire que ce Compagnon était à cette date le plus gros entrepreneur de bâtiment de tout le sud-est de la France. Cela ne l’empêchait pas de continuer à fréquenter assidûment ses frères les tailleurs de pierre.

Pour ce qui concerne l’origine des compagnonnages, ces archives ne nous ont malheureusement pas appris grand-chose, du moins directement. Mais, de par tous les éléments précis qui nous sont enfin connus, il est désormais possible d’élaborer des hypothèses sérieuses que, petit à petit, la découverte d’autres documents viendra confirmer, corriger, et peut-être quelquefois infirmer.

S’il n’est pas à exclure que les légendes racontant une fondation aux temps bibliques possèdent une part de vérité, il est aujourd’hui à peu près certain que le développement des premiers compagnonnages est une conséquence directe des Croisades et de l’élan constructeur du XIIIe siècle, de cette époque que l’on a justement baptisée le temps des cathédrales. En effet, les croisades furent également l’occasion de fructueux échanges avec le monde musulman, qui était à l’époque bien plus en avance, à tous points de vue, que le monde chrétien, notamment en ce qui concerne les sciences et la technologie, tout particulièrement la géométrie sans laquelle la construction des cathédrales aurait été impossible. Par ailleurs, les Croisades amenèrent un important développement de l’architecture, à cause des travaux de fortification. L’on sait que les grands ordres chevaleresques, tout spécialement les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem (l’ordre de Malte aujourd’hui) et ceux de l’Ordre du Temple, entretenaient d’importantes équipes d’ouvriers et il n’est donc pas à exclure qu’ils aient tenté de les structurer de la même manière qu’ils l’étaient eux-mêmes. Certains usages et rites compagnonniques prêchent en faveur de cette idée.

De retour dans les royaumes et empires chrétiens, ces organisations d’ouvriers perdurèrent, d’autant que la construction des cathédrales nécessitait une main d’oeuvre nombreuse, qualifiée et disciplinée. Si les archives n’ont à l’heure actuelle livré aucune preuve de l’existence formelle, pour la France, de semblables compagnonnages – ce n’est pas le cas pour l’Allemagne – c’est peut-être tout simplement à cause du fait que ce mode d’organisation semblait tellement naturel qu’il échappa à l’attention des chroniqueurs.

Cette hypothèse peut trouver un début de confirmation dans le fait que l’émergence des compagnonnages dans les archives se situe précisément dans le cadre des crises que traversa la société au XVIe siècle avec, d’une part, l’irruption de la Réforme – qui provoquera durant plus d’un siècle une chasse aux sorcières aussi bien chez les catholiques que chez les Protestants – et, d’autre part, la naissance du capitalisme moderne – qui introduira des clivages entre maîtres et ouvriers, lesquels vivaient jusqu’alors dans une entente familiale. Les premiers compagnonnages nous sont en effet connus au travers des grèves qu’ils provoquèrent ainsi qu’au travers de procès en ce qui concerne leur orthodoxie religieuse – catholiques et protestants s’entendant d’ailleurs pour considérer les rites initiatiques des Compagnons comme hérétiques.

C’est le moment de dire quelques mots sur ces rites. L’admission dans le Devoir est sanctionnée par une cérémonie appelée la Réception. Celle-ci, d’après le peu que nous pouvons en savoir, car elle reste aujourd’hui encore très secrète, se décompose en deux parties : d’une part la prestation d’un serment de fidélité au Devoir et à ses règles, notamment la solidarité entre Compagnons ; d’autre part la mise en scène d’une sorte de pièce de théâtre dans laquelle le nouveau membre occupe la place centrale. Si cette représentation varie beaucoup d’un métier à un autre, la trame est généralement identique : à l’origine de la société, il y a souvent un fondateur qui a été assassiné et qui, en quelque sorte, connaît comme une résurrection, une réincarnation dans le nouveau membre. Dans le même temps, ce dernier est souvent assimilé à l’assassin du fondateur, ce qui peut sembler paradoxal. Quoi qu’il en soit, ce rite de réception est un rite de mort et de résurrection. C’est pourquoi il se termine par un baptême, l’initié recevant un nouveau nom puisqu’il est né une seconde fois. Chez les Compagnons tailleurs de pierre, qu’ils soient du rite des Passants ou de celui des Étrangers, ce nom est formé par celui d’une vertu suivi de celui de la ville dont il est originaire. L’on a ainsi : la Prudence d’Avignon, la Fidélité de Lyon, Joli Cœur de Bordeaux, la Sagesse de Paris, etc.

Le millier de noms de Compagnons que nous avons retrouvés dans les archives avignonnaises nous a ainsi permis de reconstituer une carte des origines géographiques des tailleurs de pierre, ainsi qu’une hiérarchie de leurs vertus préférées.

Pour ce qui est de la géographie, il apparaît de la sorte que leur implantation n’est absolument pas homogène. Même s’ils ont un siège très important à Paris, presqu’aucun Compagnon tailleur de pierre n’est originaire de cette ville. En fait, ce compagnonnage, comme plusieurs autres, s’est développé presque exclusivement au sud de la Loire, dans les anciens territoires de langue occitane. On peut aussi noter que c’est un phénomène nettement centré sur les grands centres urbains. L’explication de cela est d’ailleurs très simple : les tailleurs de pierre sont moins attachés aux lieux d’où provient la matière première qu’ils emploient, qu’aux grandes villes où se construisent des monuments.

Cette analyse géographique nous a également amenés à entrevoir un point important qui avait échappé à nos prédécesseurs : l’implantation de l’autre rite de Compagnons tailleurs de pierre, les Étrangers, n’est pas exactement la même que celle des Passants. Les premiers semblent s’être spécialisés dans le travail des pierres dures, tandis que les seconds ne travaillent que les pierres tendres. Par ailleurs, les Étrangers sont plutôt implantés dans les zones à dominante protestante, alors même qu’ils sont le plus souvent catholiques, et l’on peut noter qu’ils sont plus nombreux dans l’Est, dans des régions qui ont longtemps été sous la domination du Saint Empire Romain Germanique ou qui lui sont frontalières. Si l’on prend en compte d’autres particularités de ces Compagnons « Étrangers », l’on peut alors se demander si leur surnom ne signifie pas tout simplement qu’ils sont d’origine étrangère. Malheureusement, si grâce aux découvertes faites en Avignon, nous connaissons mieux aujourd’hui le rite des Compagnons Passants, celui des Étrangers reste trop mystérieux pour savoir s’ils possèdent un étroit lien de parenté avec les Compagnons tailleurs de pierre germaniques.

Origines géographiques des Compagnons Passants TdP d’Avignon. © Jean-Michel Mathonière

Consulter la liste complète des 1039 passages de Compagnons Passants TdP en Avignon

Consulter un règlement des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre.

C’est maintenant le moment de vous parler un peu de ce compagnonnage germanique et des autres formes de compagnonnage que l’on peut relever dans d’autres pays d’Europe.

À la différence de la France, les archives concernant les Compagnons tailleurs de pierre de l’ancien Saint Empire sont très riches et permettent de connaître les grandes lignes de leur histoire dès le Moyen Âge. Divers documents attestent de l’existence de loges de tailleurs de pierre sur les grands chantiers gothiques dès le début du XIIIe siècle. Par ailleurs, en 1459, des Maîtres et Compagnons de toutes ces loges tinrent une réunion à Ratisbonne (Regensburg) afin d’adopter un règlement commun, lequel nous est parvenu (télécharger la traduction de ce règlement au format PDF). Ils décidèrent à cette occasion que le siège suprême de leur organisation, la « Bauhütte », serait la loge de la cathédrale de Strasbourg, et leur grand Maître l’architecte de même cathédrale. Le vaste territoire germanique fut également divisé en quatre zones, avec à la tête de chacune d’entre elles une loge principale : Strasbourg, Cologne, Vienne et Zurich. La suprématie de la Grande Loge de Strasbourg ne prendra fin qu’en 1771, presque un  siècle après l’annexion de cette ville à la France.

Comme les Compagnons français, les Compagnons germaniques pratiquaient l’itinérance de chantier en chantier et ils possédaient des rites initiatiques secrets. Eux aussi se réclamaient d’une fondation première à l’époque de la construction du temple de Salomon. Et eux aussi portèrent au plus haut le renom de la société, en accomplissant des chantiers exceptionnels et en travaillant toujours dans le respect de l’honneur.

Ce compagnonnage germanique a étendu très loin ses ramifications, notamment en direction de l’Europe Centrale et du Sud. La trace de ces Compagnons tailleurs de pierre est d’autant plus facile à suivre que chacun recevait à son admission dans la société une marque qui lui était personnelle, marque qu’il apposait sur chacune des pierres qu’il taillait.

C’est ainsi que, par exemple, en observant attentivement les marques laissées sur les pierres les plus remarquables des églises, l’on peut remarquer qu’ils descendaient jusqu’à Venise par la vallée de l’Adige, certainement en même temps que le marbre nécessaire à la construction des monuments de Vérone, de Florence et de Venise.

Il est possible qu’ils provoquèrent ainsi en Italie la création de compagnonnages spécifiques, mais ceux-ci semblent avoir disparu sans laisser de traces.

Une marque de Compagnon tailleur de pierre sur l’escalier de la Maison de l’Œuvre à Strasbourg. © Photographie Jean-Michel Mathonière.

Consulter l’article sur la géométrie « secrète » et les marques des Compagnons tailleurs de pierre de la Bauhütte germanique.

Télécharger (fichier PDF) l’extrait de ma conférence sur la Bauhütte au musée du Compagnonnage (Tours) en 2002.

Il en va tout autrement dans les Îles Britanniques. Les archives mentionnent l’existence de loges de Compagnons tailleurs de pierre dès le XIIIe siècle. Le plus ancien règlement conservé date de la fin du XIVe et il offre des indices d’une possible origine française. Par ailleurs, d’importantes loges sont attestées en Écosse à la fin du XVIe siècle, loges dont il semble qu’elles étaient davantage inspirées du modèle germanique – ce qui est d’autant moins impossible que l’Écosse et le Saint Empire entretenaient alors d’excellents rapports. Mais, là encore, si l’on connaît l’existence de ces loges, il est très difficile de se faire une idée précise de leur organisation interne. Cependant, elles connurent une fortune singulière puisqu’en disparaissant, au cours du XVIIe siècle, elles donnèrent indirectement naissance à une institution qui fit beaucoup parler d’elle par la suite : la Franc-maçonnerie spéculative. Mais, comme disait Rudyard Kipling, « ceci est une autre histoire…  »

Consulter l’article sur le mystère des origines de la franc-maçonnerie.

Consulter l’article sur les confusions entre compagnonnages et franc-maçonnerie.

Consulter l’article sur les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre et la franc-maçonnerie spéculative.

Le serpent compatissant : introduction

Cet article reproduit l’introduction intégrale de mon livre Le serpent compatissant.

salomon et hiram
Salomon et l’architecte du Temple de Jérusalem, avec l’équerre et le compas « serpentin ». Cathédrale de Reims, XIIIe siècle.

INTRODUCTION

Les compagnonnages français de tailleurs de pierre forment un sujet qui intéresse un public assez large et hétérogène.

Les actuels et futurs Compagnons tailleurs de pierre tout d’abord, quelles que soient leurs sociétés de rattachement, car ils se doivent de mieux connaître et comprendre leurs traditions et leur histoire. À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’en définitive, passées la collecte des faits et leur analyse, le rôle de l’histoire est de nourrir la réflexion sur le présent et d’ainsi aider, peut-être, à mieux préparer l’avenir.

Viennent ensuite tous ceux qui s’intéressent à divers titres à l’architecture, à l’histoire de l’art et des techniques, à celle du travail et des métiers, à la sociologie, etc. – c’est-à-dire à tous les domaines où les compagnonnages, en général, et celui des tailleurs de pierre, en particulier, ont laissé des empreintes dont l’importance est quelquefois négligée. Ainsi, tout particulièrement, de l’histoire de l’architecture qui tend à se préoccuper davantage des architectes que des ouvriers ; or, l’architecte ne fut bien souvent, jusque tard dans le XVIIIe siècle et même au-delà, que le primus inter pares, c’est-à-dire un habile tailleur de pierre (Compagnon ou non, les documents ne sont généralement guère explicites sur ce point).

Enfin, le sujet intéressera évidemment tous ceux qui se préoccupent du symbolisme et de l’histoire de la franc-maçonnerie. Si la parenté entre cette dernière et les compagnonnages reste incertaine et même douteuse du point de vue strictement historique – j’y reviendrai –, il n’en demeure pas moins que des rapports bien réels existent à deux niveaux : celui des influences réciproques, dès le XVIIIe siècle, et celui de l’enracinement dans des substrats culturels communs ou similaires. Au-delà de la problématique d’éventuels emprunts qui trahiraient de ce fait un lien de parenté, l’analyse des symboles du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre (français) permet à cet égard de mettre en évidence des sources auxquelles les loges opératives (anglaises) ont également – et nécessairement – empruntées. C’est notamment ainsi que l’appellation d’« Art royal », qui est appliquée de longue date à la tradition maçonnique, trouve indubitablement son origine dans le huitième livre des Proverbes attribué à Salomon – le roi bâtisseur que les compagnonnages comme la franc-maçonnerie revendiquent pour fondateur de leurs institutions respectives – ; source biblique dans laquelle s’enracinent de nombreux symboles juifs et chrétiens relatifs à la dimension cosmologique de l’architecture/géométrie (c’est tout un) et que, pour leur part, les Compagnons Passants tailleurs de pierre ont surtout exploitée sous l’angle de la thématique de la Prudence, vertu que, dès le XVIe siècle, un Philibert Delorme préconise à l’architecte et au maître-maçon de particulièrement cultiver.

Puisque nous en sommes à évoquer la prudence, c’est le lieu de préciser quelque peu l’orientation méthodologique de ce travail et de faire quelques mises en garde d’ordre général.

Un premier constat tout d’abord : si le sujet général des compagnonnages reste, malgré toutes les zones d’intérêt qu’il recouvre, un champ de recherche très peu exploré par les historiens contemporains, c’est assez probablement à cause de l’aura de mystère et d’ésotérisme dans lequel il baigne. Les contraintes scientifiques auxquelles sont soumis les chercheurs, notamment en ce qui concerne la valeur des matériaux documentaires fondant leur travail, s’accordent en effet difficilement avec le culte du secret ou de l’approximatif qu’entraîne une telle atmosphère – qu’une frange d’auteurs cultive, il faut le dire, plus souvent à tort qu’à raison. Il serait pourtant précieux de posséder sur les compagnonnages davantage de ces monographies locales ou spécifiques qui font la richesse des ressources documentaires dont disposent abondamment d’autres domaines des sciences humaines afin d’en faciliter l’étude générale.

Outre ces monographies, travaux ingrats à bien des titres, il reste bien sûr possible d’envisager de traiter avec ampleur du sujet sans prendre le risque d’aborder sur le fond les questions ésotériques et d’encourir ainsi les foudres de la communauté scientifique, par exemple en l’envisageant sous l’angle strict de l’histoire des organisations ouvrières, pour n’y voir qu’une sorte d’ancêtre des écoles de perfectionnement professionnel, des syndicats, des caisses de retraite et autres mutualités – c’est ce qu’a fait en 1901 Étienne Martin-Saint-Léon en publiant le premier ouvrage spécifiquement consacré à l’histoire du compagnonnage. L’on peut aussi, toujours dans la même crainte, s’intéresser avant tout à son histoire moderne, celle pour laquelle la documentation est abondante et l’interprétation des faits réductible à des schémas communs et à des instrumentalisations discernables – c’est ce qu’a fait François Icher tout récemment en publiant sa thèse de doctorat consacrée aux compagnonnages au XXe siècle.

L’on peut encore et surtout, toujours pour complaire à la pensée académique, tenir (mais en l’avouant à mots couverts, «  médiatiquement corrects ») tout le fatras ésotérique pour foutaises bonnes à cependant attirer la clientèle des rêveurs et autres gogos, ou, au mieux, pour un folklore aujourd’hui dépassé qui illustre bien le caractère crédule et superstitieux, presque infantile des ouvriers d’antan. Si doués et si sympathiques cependant, ces ouvriers (qui, hormis quelques nobles, n’en compte pas parmi ses ancêtres proches ?). Ah ! L’amour de la belle ouvrage qui fait si cruellement défaut à notre époque (sauf chez les Compagnons bien sûr !)… Ah ! Les beaux clichés romantiques pour illustrer des livres décidément trop polis pour être honnêtes, trop quadrichromiques pour être assez hauts en couleurs… La difficulté qui reste cependant latente, c’est de choisir son camp : la littérature ou l’université, le succès de librairie ou la relégation dans les bibliothèques savantes et les étaux des soldeurs. Car il s’avère difficile de jouer et de gagner sur les deux tableaux.

L’on pourra trouver ces propos cyniques et trop caricaturaux. Pourtant, ils décrivent (me semble-t-il avec lucidité) les ornières dans lesquelles s’est depuis des décennies embourbée la majorité des recherches et des publications sur les compagnonnages français : excès d’ésotérisme (ou, plus exactement, de pseudo ésotérisme)  ; excès d’académisme ; excès de romantisme et de folklore sur l’air du « bon vieux temps ».

Or, tout excès d’imagination mis à part, il me faut insister ici sur le fait que les compagnonnages possèdent bel et bien une profonde dimension initiatique qui ne saurait être réduite ni au folklore (au sens péjoratif que ce terme tend à prendre), ni à de simples considérations relatives à la psychologie des groupes – lesquelles, comme on peut actuellement le constater aussi pour l’emploi à tout propos du terme « compagnonnage » dans la presse, s’accompagnent trop souvent d’une banalisation excessive de l’adjectif « initiatique ». Même s’ils comportent des épreuves physiques qui ne sont pas que symboliques (comme c’est le cas dans la franc-maçonnerie), les rites de Réception ne sont pas totalement analogues aux bizutages pratiqués dans les grandes Écoles ; même s’ils sont pour partie les héritiers de ces « mystères  » dont les représentations théâtrales attiraient les foules du Moyen ge sur les parvis des cathédrales, ce n’en sont pas que des vestiges folkloriques. De même, contrairement à une idée très répandue, les symboles que véhiculent ces rites et les traditions compagnonniques, n’appartiennent pas seulement au métier exercé par tel ou tel, loin s’en faut, et ne sauraient par conséquent être réduits à un ensemble de simples (et archaïques) signes identitaires.

Il convient donc en réalité d’aborder l’étude de la dimension initiatique et symbolique des compagnonnages, dimension qui en forme le cœur à défaut de ne (peut-être) pas en avoir été le moteur, avec la même objectivité que leurs autres aspects et avec les compétences adéquates : ainsi, la symbolique ancienne obéit-elle à des règles de lecture, qui s’apprennent et possèdent somme tout une grande rigueur, et non simplement à des « intuitions » qui, souvent fondées sur l’ignorance, laissent trop aisément le champ libre aux obsessions de chacun – ou, pire finalement, à des banalités « psycho-quelque chose » tellement passe-partout qu’elles en sont, sous le bel habit de leur jargon, quasi totalement vides de sens.

Ce n’est pas dire que les rites et symboles compagnonniques relèvent intégralement d’un ésotérisme qui serait consciemment cultivé depuis des siècles par tous les Compagnons, indistinctement. S’il n’est pas impossible que leur trame fondamentale résulte initialement d’une telle intention – nous verrons au sujet du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre qu’il fait preuve d’une profonde cohérence et ouvre graduellement (initiatiquement) à des perspectives pour le moins spirituelles –, le temps et les préoccupations de ces hommes, qui ne sont pas que des spéculatifs (car les opératifs savent eux aussi spéculer), ont fait leur œuvre et ont rendu relativement confuse la tradition.

Si la compréhension exacte de certains des éléments de l’héritage compagnonnique est probablement à jamais impossible, pour cause de lacunes documentaires irrémédiables, celle d’un assez grand nombre peut être à peu près restituée, soit en mettant à jour de nouvelles sources documentaires, soit – et c’est là une méthode dont l’application forme l’essentiel de ce livre – en analysant les sources connues en perspective d’en retrouver et d’en dater les racines dans les substrats culturels (notamment religieux et professionnels) que les compagnonnages d’antan avaient nécessairement à leur disposition. Outre l’iconographie emblématique qui s’avère être un gisement particulièrement riche et relativement aisé à structurer chronologiquement, bien d’autres aspects de la tradition compagnonnique (par exemple l’étymologie de leur vocabulaire spécifique) sont susceptibles de fournir ainsi de précieuses indications, lesquelles peuvent d’ailleurs déboucher sur des découvertes documentaires venant les confirmer ou, plus généralement, les affiner. Et ces nouvelles sources peuvent à leur tour être décortiquées à l’aide de la même méthode, etc.

Dans une telle perspective, où le recours à l’hypothèse est cultivé et – je l’espère – maîtrisé, l’infirmation fait quelquefois tout autant progresser que la confirmation et il apparaît au chercheur, souvent trop pressé d’aboutir, qu’il importe finalement moins de résoudre les questions que de tout d’abord les poser. Et la difficulté ne réside pas dans les questions évidentes, mais dans toutes celles qui, n’étant pas perçues comme telles, ne sont évidemment pas posées et faussent ainsi l’appréciation globale des perspectives auxquelles doit s’ouvrir le processus de recherche. Dans le domaine compagnonnique, beaucoup de connaissances supposées définitivement acquises s’avèrent en effet, au fur et à mesure que des découvertes documentaires permettent de progresser, être des idées reçues qui entravent la recherche. Ainsi, pour en donner un seul exemple concret, lorsque Laurent Bastard et moi-même avons commencé l’étude des documents des Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon, il a fallu plusieurs semaines, le nez dans les textes à longueur de journées et de nuits, pour nous rendre compte et nous étonner de l’absence du terme « tour de France » – et comprendre alors, cette question étant posée, que cette pratique « caractéristique » (au sens quasi exclusif et fondamental du terme) des compagnonnages n’avait pas, sous l’Ancien Régime, tout à fait la forme et l’importance considérable qu’elle avait prises (surtout dans d’autres métiers que celui de tailleur de pierre) au cours du XIXe siècle. C’est là l’illustration d’un piège redoutable auquel sont fréquemment confrontés les historiens dans leurs analyses : la projection sur le passé de grilles de lectures toutes faites, admises par tous et bien commodes, mais qui peuvent en certains cas s’avérer totalement fausses car forgées a posteriori.

J’ai évoqué ci-dessus le problème des lacunes documentaires. C’est là un point particulièrement important sur lequel il convient d’attirer l’attention du lecteur car ce problème est souvent dissimulé ou minimisé par le recours non seulement à des généralités qui ne concernent pas nécessairement et indistinctement toutes les sociétés compagnonniques (il est d’importantes différences entre certaines), mais aussi à des sources hétérogènes, tout particulièrement maçonniques.

L’idée de l’existence d’un « tronc commun » entre la franc-maçonnerie et les compagnonnages est ancrée en France depuis longtemps. Elle se fonde sur un certain nombre de ressemblances formelles, tant au niveau des rites que des symboles, qui semblent autoriser (voire obliger) les chercheurs à recourir aux sources maçonniques, opératives ou non, pour colmater les brèches béantes des sources compagnonniques. Or, comme cela a déjà été souligné dans Travail et Honneur et rappelé à plusieurs reprises par Laurent Bastard, ces ressemblances formelles sont un bon constat dont on tire de mauvaises conclusions. Comme je l’ai déjà suggéré plus haut, il convient de s’en tenir prudemment, tant qu’il n’existe pas de preuves certaines d’une parenté organique entre les loges opératives britanniques et les compagnonnages français, à considérer que la cause des ressemblances formelles – du moins celles qui échappent aux influences réciproques postérieures à l’introduction de la franc-maçonnerie spéculative en France (vers 1730) – est l’enracinement de ces deux mouvements dans des substrats culturels en tout ou partie communs ou similaires. C’est là une hypothèse de travail novatrice qui fait l’objet dans ce recueil d’une étude spécifique, tant il est nécessaire de bien cerner les enjeux de cette question, tissée de non-dits pour le moins pervers, et d’expliciter chacun des termes par lesquels je l’énonce. Il n’est sans doute pas inutile de souligner aussi que cette hypothèse m’a aidé à réaliser d’heureuses découvertes depuis quelques années.

Certes, je doute que ces derniers aspects, très techniques et quelquefois extrêmement critiques, passionnent tous les lecteurs, mais il n’est jamais sans intérêt de savoir comment se passent les choses en cuisine, même si l’on n’a pas vocation à devenir soi-même cuisinier ou, en l’occurrence, historien. Cela permet de découvrir et de mieux apprécier l’importance des subtilités, car l’histoire n’est jamais qu’une tentative de résurrection du passé, c’est-à-dire d’une vie qui n’est plus, certes, mais qui était certainement tout aussi pleine de nuances et de contradictions que l’est la nôtre aujourd’hui.

Un mot encore au sujet de la méthodologie, pour préciser que je me suis efforcé dans ce nouveau livre de répartir harmonieusement les considérations accessibles au plus grand nombre possible de lecteurs (je n’aime pas l’expression « grand public » qui dissimule trop souvent une vulgarisation excessive, c’est-à-dire des erreurs ou des demi-vérités), considérations qui forment le corps de l’ouvrage, et celles, encore plus complexes, qui sont avant tout destinées à ceux, spécialistes ou non, qui souhaiteraient prolonger la lecture par une compréhension plus détaillée de certaines de mes hypothèses et affirmations (quelquefois surprenantes au regard de ce qui est communément admis), ainsi que par une investigation dans les sources documentaires. Ces aspects font l’objet d’abondantes notes, elles-mêmes souvent très longues. Contrairement à mon habitude et à mes travers de graphiste que connaissent bien (et semblent apprécier) mes lecteurs habituels, tout ce matériel critique est renvoyé en fin de volume et forme en quelque sorte un livre dans le livre – ceci afin de ne pas perturber sans cesse l’attention du lecteur non spécialiste. Autre innovation : le corps de caractère employé pour ces notes, un peu plus important qu’à mon habitude, l’expérience montrant – suite aux questions posées par des lecteurs sur des points pourtant traités – que celles-ci sont trop peu lues, soit parce que l’on considère, à tort, qu’il ne s’agit que d’éléments secondaires ou purement académiques, soit justement qu’un corps trop petit fatigue les yeux du lecteur.

Il me reste au seuil de ce livre à préciser combien il n’a pas prétention à l’exhaustivité, ni à donner des réponses définitives à certaines questions quand bien même elles sembleraient ici plus ou moins résolues. Le but recherché est avant tout de poser un jalon dans mes recherches qui puisse servir de pierre d’achoppement ou de fondation à d’autres. Ce n’est plus une pierre brute et ce n’est pas encore une pierre parfaitement cubique. Le ciseau de la méthode nécessite probablement d’être mieux affûté. En rendant publiques ces recherches, ce livre permet ainsi à chacun, s’il souhaite perfectionner l’ouvrage et s’en estime « capable » (pour reprendre cette expression par laquelle répondent les Compagnons lorsque, venu le temps des chansons dans un banquet, le Rouleur leur demande s’ils estiment tel ou tel Pays ou Coterie à même de chanter la gloire et l’honneur des vieux Devoirs), de saisir le maillet de la volonté.

Ce n’est donc pas seulement un livre, c’est un appel au travail… 

 Jean-Michel Mathonière puce
Toussaint 2001

Les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre

Les Compagnons « Étrangers » et les Compagnons « Passants » tailleurs de pierre se sont opposés, quelquefois très violemment, durant plus d’un siècle, des années 1740 environ jusqu’au milieu du XIXe siècle. Ils procédaient peut-être d’une même origine ou, du moins, ils possédaient des racines communes.

On sait excessivement peu de choses à leur sujet, sauf durant les dernières décennies de leur existence (leur société choisit de s’éteindre au sein de l’Union Compagnonnique durant les années 1890).

Beaucoup de leurs pratiques étaient identiques ou similaires. Extérieurement, ils se différenciaient par la manière dont ils portaient les couleurs fleuries : les Passants les accrochaient au chapeau, tandis que les Étrangers les portaient autour du cou

François Blanc
Le Compagnon Étranger tailleur de pierre
François Blanc (1795-1873). Consulter la notice qui lui est consacrée.

Les Compagnons Étrangers connurent dans les années 1840 une scission de leurs « Jeunes Hommes » (les Aspirants) qui créèrent la « Société de l’Union ». Ils se distinguaient par le port de couleurs à fond violet, d’où le surnom de « Violets » qu’on leur donna.

Compagnon Passant tailleur de pierre, d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s.
Compagnon Étranger tailleur de pierre, d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s. La représentation est conforme à la photographie de François Blanc, ci-dessus.
Compagnon tailleur de pierre « Violet », d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s. On notera la présence des couleurs fleuries portées au côté, surmontées d’une faveur violette, couleur qui se retrouve sur la canne.

Sur la symbolique des couleurs fleuries des Compagnons tailleurs de pierre des deux rites, voir :

Les couleurs fleuries

Encore à propos des couleurs fleuries

Sur les Compagnons Étrangers, voir :

Règlement des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre, vers 1865. (texte intégral)

Un aspect méconnu de la « Maçonnerie opérative » en France (correspondance entre deux CETPD, également Francs-maçons)

Compagnonnages chrétiens et compagnonnages musulmans

De nombreuses légendes évoquent le fait que l’origine du Compagnonnage (et de la Franc-Maçonnerie) se situe lors de la construction du temple de Jérusalem, sous le règne de Salomon. Il est difficile, en l’état actuel de nos connaissances, de confirmer ou d’infirmer cette revendication. Mais il est un point qui a été trop négligé par les chercheurs, certains étant trop prompts à mettre cet épisode au compte des mythes sans fondement historique : car ce faisant, ce thème légendaire suppose qu’il y eu transmission non seulement dans le temps, depuis une antiquité dont on peut douter, mais aussi dans l’espace. En admettant qu’il y a peut-être là une part de vérité, il convient donc de se poser la question de savoir si cette transmission de l’Orient à l’Occident, quelles qu’en soient les circonstances et l’époque exactes, n’a pas laissé des traces dans les contrées traversées. L’on peut en effet difficilement imaginer qu’un tel voyage puisse s’être accompli sans étapes.

Ceci étant admis, l’on doit bien avoir présent à l’esprit que ce qu’il convient de rechercher ne se situe pas nécessairement sur le plan des ressemblances formelles : nous savons qu’en France même, durant la période pour laquelle la documentation permet d’en relativement bien saisir les usages et les apparences, les compagnonnages ont beaucoup évolué. Ainsi, certains emblèmes sont-ils apparus tardivement ou, du moins, ont-ils pris une importance qu’ils n’avaient pas auparavant  : la canne en est un exemple caractéristique, celle-ci n’étant probablement devenue l’un des emblèmes majeurs du Compagnon que vers la fin du XVIIIe siècle [1]. De même, le cas des tailleurs de pierre [2] illustre combien l’itinérance n’est pas un facteur aussi constant et déterminant qu’il y paraît – les Compagnons considérant aujourd’hui qu’elle est la caractéristique sine qua non du Compagnonnage. Il est donc souhaitable d’orienter les recherches vers la caractéristique que l’on peut considérer comme étant la plus fondamentale, la plus immuable  : les compagnonnages sont des fraternités de métiers à caractère initiatique, c’est-à-dire des organisations dont les membres pratiquent le même métier (ou un ensemble cohérent de métiers, par exemple ceux du Bâtiment) en tant que support à une voie spirituelle, à laquelle ouvre une cérémonie initiatique [3].

S’il existe dès lors quelques pistes intéressantes – dont la plupart se referment aussitôt faute d’une documentation suffisante – un cas se détache nettement : celui des organisations initiatiques de métiers du monde musulman, notamment dans l’aire culturelle du chi’isme.

Globalement désignées sous le terme de « futuwwa », terme polysémique dont la traduction est tout à la fois « révélation » (dans le sens de partage d’une vision mystique) et « compagnonnage » (au sens le plus large du terme), ces « corporations » de métiers apparaissent avec la naissance de l’Islam, en accompagnent l’expansion et, bien que très diminuées à cause des extrémismes laïques et religieux, subsistent encore aujourd’hui dans quelques zones. Leur étude est malheureusement assez peu avancée, ou, du moins, peu accessible [4]. Cependant, le peu qu’il est possible de rassembler à leur sujet oblige à sérieusement se poser la question de l’existence de liens organiques avec les compagnonnages occidentaux dont l’établissement pourrait dater soit de l’époque des Croisades, soit même d’avant celles-ci. A minima, même si une telle étude débouchait finalement sur le constat d’une absence de liens, elle présenterait l’intérêt d’amener les chercheurs à mieux cerner les causes et les conditions d’existence de la dimension spirituelle et initiatique des métiers.

En ces temps noirs d’intolérance et d’incompréhension, il n’est pas sans intérêt de rappeler auparavant combien la civilisation occidentale est redevable à l’Islam dans le développement de ses connaissances, notamment scientifiques et technologiques. L’un des apports les moins bien connus concerne directement l’un des supports privilégiés des compagnonnages : l’architecture. C’est en effet de l’Islam que proviennent, directement et/ou indirectement, les deux composantes majeures ayant permis à l’art gothique de naître et s’épanouir : la géométrie et l’arc d’ogive[5].

Si l’on admet que les compagnonnages (ou les pré-compagnonnages) occidentaux existaient déjà au moment des Croisades, ceux-ci ont nécessairement eu contact avec leurs homologues musulmans. L’on sait en effet que les ordres chevaleresques transportaient avec eux une main-d’œuvre qualifiée, notamment pour construire les forteresses, et qu’ils faisaient également appel à la main-d’œuvre locale. Des échanges technologiques se sont donc obligatoirement produits, et probablement se sont-ils accompagnés d’échanges spirituels et intellectuels.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que la naissance et le développement de la futuwwa est consécutif à la nécessité que rencontra l’Islam dans son expansion d’assurer les conditions de la poursuite de cette dernière et de sa pérennité. Les Arabes n’étaient pas des artisans mais surtout des guerriers et des commerçants (trafiquants) ; ils avaient donc besoin, au fur et à mesure de leurs conquêtes, de conserver sur place les artisans non musulmans. Car les amener à fuir loin au-devant d’eux, c’était à court terme ne même plus disposer de richesses à razzier, d’armes pour se battre, de main-d’œuvre pour construire des forteresses. Aussi se développa très tôt un statut juridique favorable aux populations conquises et notamment aux artisans, leur assurant une relative sécurité sans même l’obligation de se convertir à l’Islam – l’on a tendance à oublier la dimension pacifique de l’Islam face à la barbarie et à l’intolérance dont faisaient preuve les Croisés, notamment les Templiers ! Dans ses premiers temps, et jusqu’assez tard, la futuwwa regroupa donc aussi bien des musulmans que des chrétiens et des juifs.

Un autre aspect de la futuwwa prêche en faveur de relations aisées avec les chrétiens : celle-ci englobe aussi bien les métiers manuels que le métier des armes, la Chevalerie. Si donc, comme je le suppose [6], les compagnonnages occidentaux d’alors étaient proches des ordres chevaleresques, voire encore à l’état natif en leur sein, il y a là une proximité qui n’est pas sans importance. D’autant que l’esprit de la futuwwa était très proche de celui de l’une et l’autre de ces organisations chrétiennes. Mohamed Mokri décrit les membres de la futuwwa comme ayant « une conscience collective de leur profession ainsi qu’un sens profond de piété et d’honneur » [7] – Labor et Honor dit la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre…

La futuwwa était organisée en corporations selon les métiers, compris celui des armes, et compta également, plus tard, des branches purement mystiques. Les confrères étaient liés par un pacte et mettaient en commun une partie de leurs ressources, s’efforçant dans et par leur travail de vivre conformément aux préceptes de l’Islam, ou, plus généralement, notamment à l’époque où cette organisation était œcuménique, selon une éthique comparable à celle des compagnonnages chrétiens  : quête active de la Sagesse et partage fraternel [8].

Passons maintenant à quelques similitudes formelles. L’entrée dans la futuwwa faisait l’objet d’une cérémonie initiatique [9] dont le couronnement était la « collation de la ceinture », c’est-à-dire que le maître remettait à l’impétrant une ceinture, sanctionnant ainsi son appartenance à la confrérie. La couleur et l’apparence de celle-ci variaient selon les branches de la futuwwa. Nous avons là quelque chose qui, tant sur la forme que sur le fond, ressemble beaucoup aux couleurs compagnonniques, lesquelles étaient autrefois l’emblème par excellence de l’affiliation au Devoir. D’autant que l’un des plus anciens compagnonnages français, celui des teinturiers – métier qui, précisément, s’est développé grâce aux connaissances chimiques apportées par le monde musulman – possédait comme caractéristique de porter une ceinture-tablier écarlate brodée d’une figure qui, bien que représentant en fait un outil de leur métier, n’est pas sans évoquer les diagrammes cosmologiques dont les teinturiers de la futuwwa ornaient leur ceinture écarlate… Nous disposons malheureusement de trop peu d’informations sur les uns et les autres pour transformer cet indice troublant en preuve décisive de l’existence d’un lien de parenté.

De même, les membres de la futuwwa pratiquaient plus ou moins l’itinérance et avaient donc le devoir d’hospitalité entre eux. Le bâton leur servant de soutien dans leurs pérégrinations était porteur de tout un symbolisme. L’arrivée d’un confrère dans une ville où la société comptait d’autres membres donnait lieu à des cérémonies de reconnaissance et à des usages qui, là encore, sont très proches de ceux des compagnonnages européens. Mais bien sûr, cette ressemblance ne suffit pas à établir une parenté : les rites d’hospitalité et de reconnaissance sont une constante dans toutes les sociétés traditionnelles. Faute de connaître plus en détails les rituels des uns et des autres, il est difficile d’être affirmatif.

Cependant, il existe un autre indice particulièrement important qui, tout à la fois, prêche en faveur de l’existence d’un lien de parenté et permet d’accorder du crédit à un élément des légendaires européens en le situant ailleurs dans le temps  : le fondateur de la futuwwa se nomme Salmân – variante perse du nom Salomon. Même s’il a donné lieu à des légendes, ce personnage est parfaitement réel [10]. Il s’agissait d’un Compagnon du Prophète de l’Islam, d’un «  étranger » – un esclave d’origine perse, probablement chrétien. C’est lui qui apprit aux Arabes certaines techniques, notamment l’art des fortifications. C’est lui également qui initia le Prophète à certaines connaissances mystiques. Non seulement il porte le nom de Salomon, mais, comme ce grand roi, il est un bâtisseur et un sage. En admettant qu’ils ont eu contact avec la futuwwa, voire qu’ils lui doivent une partie de leurs racines, les compagnonnages européens pourraient ainsi avoir fait un amalgame entre le Salmân de la futuwwa et le Salomon biblique, cette confusion historico-symbolique étant déjà implicite dans les légendes musulmanes – d’autant que Salomon occupe dans la mystique musulmane une place encore plus importante que dans le christianisme.

Comme on peut le voir par cet exemple, les historiens des compagnonnages ont encore d’immenses territoires à explorer avant de pouvoir, peut-être, éclaircir le mystère de leurs origines…

 Jean-Michel Mathonière puce


NOTES

1. Les textes compagnonniques anciens n’évoquent pas la canne ; l’attribut caractéristique du Compagnon, ce sont les couleurs. Ce peu d’importance de la canne, accessoire pratique et en même temps signe extérieur de respectabilité « bourgeoise », est confirmé d’une part par l’iconographie compagnonnique ancienne (cf. notamment les Rôles des tailleurs de pierre), et d’autre part par l’absence de cannes « symboliques » antérieures au début du XIXe siècle dans les collections des musées et des sociétés compagnonniques. Il est probable que la canne a pris une grande importance symbolique par suite d’une superposition-confusion avec d’autres symboles présents dans les traditions compagnonniques, notamment l’abacus des maîtres d’œuvres et le caducée d’Hermès.

2. Sur les tailleurs de pierre, voir Laurent Bastard et Jean-Michel Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. La Nef de Salomon, Dieulefit, 1996.

3. Une telle définition peut être considérée comme trop imprécise, mais c’est actuellement la seule qui résiste aux cas particuliers que révèlent les seuls compagnonnages occidentaux. L’on notera que cette définition englobe les loges maçonniques opératives. À cet égard, il est cependant nécessaire de noter que ressemblance ou même similitude ne signifie pas nécessairement parenté organique, les mêmes causes pouvant entraîner les mêmes effets (mêmes métier, contexte économique, religion, etc.). Seule la présence simultanée d’éléments similaires dont la genèse ne peut s’expliquer par le contexte habituel à ces organisations, permet d’affirmer des liens organiques, ceux-ci pouvant être de natures diverses (filiations, scissions, contacts). La même prudence s’impose quant au sujet qu’aborde le présent article, d’autant plus qu’il s’agit d’un domaine encore trop peu documenté.

4. Cf. la bibliographie et les notes de Travail et Honneur, op. cit., pp. 241-243. À ma connaissance, la principale publication sur ce sujet est : Traités des Compagnons-Chevaliers (Rasa’il-e Javanmardan), recueil de sept « Fotowwat-Nâmeh » publié par Morteza Sarraf, introduction analytique par Henri Corbin, Bibliothèque Iranienne, volume XX, Téhéran-Paris, 1973. Les traités sont publiés en persan. Seul le septième, un « rituel de Compagnonnage des artisans imprimeurs de tissus », de date inconnue, fait l’objet d’une traduction française. L’ensemble des autres textes, concernant des branches militaires et mystiques de la futuwwa, est résumé et étudié par Henry Corbin, celui-ci émettant le souhait que des chercheurs iraniens, intéressés par ce sujet, viennent en France pour y étudier les compagnonnages afin d’y retrouver les traces de cette futuwwa qui jadis « engloba juifs, chrétiens et musulmans ». La révolution islamique semble avoir stoppé net ces initiatives. Quelques autres références à des travaux en français concernant la futuwwa sont donnés dans les notes suivantes.

5. Ce point fait encore l’objet d’un désaccord parmi les spécialistes, certains considérant que l’arc d’ogive résulte de tâtonnements. Il est cependant établi (cf. les travaux d’Élie Lambert et Jurgis Baltrusaïtis, in revue Recherche, n° 1, Paris, 1939) que celui-ci était déjà connu des architectes musulmans et arméniens, ces derniers ayant pu jouer un rôle important dans la transmission à l’Occident des données orientales.

6. Cf. Travail et Honneur, op. cit. 

7. Mohamed Mokri, « Un traité persan relatif à la corporation prolétaire des porteurs d’eau musulmans », Revue des Études Islamiques, 1977, pp. 131-156.

8. Voir l’article sur le blason et la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre.

9. Sur certains rites initiatiques de la futuwwa, cf. J. H. Probst-Biraben, Les mystères des Templiers, éd. des Cahiers Astrologiques, Nice, 1947. Cet auteur, auquel l’on peut reprocher qu’il sacrifie par trop souvent à des conceptions occultistes, avait déjà émis l’hypothèse de liens entre les compagnonnages français et les confréries professionnelles musulmanes, domaine qu’il connaissait bien, étant probablement lui-même affilié à l’une d’entre elles. Le chapitre X est entièrement consacré à ce sujet et contient de précieux extraits et indications sur les rituels de ces confréries de métiers. Il est cependant à souhaiter qu’un ouvrage plus sérieux et plus documenté, compris en matière d’iconographie symbolique, finisse par voir le jour.

10. Sur Salmân, cf. Louis Massignon, Parole donnée, éd. Julliard, Paris, 1962. Il s’agit d’un recueil d’articles publiés auparavant ; voir notamment l’article intitulé « Salmân Pak et les prémices spirituelles de l’Islam iranien » (pp. 98-129), ainsi que « La Futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs musulmans au Moyen Âge » (pp. 349-374).

Les Statuts de Strasbourg (1563)

Cette traduction est celle donnée en annexe de mon étude sur « L’ancien compagnonnage germanique des tailleurs de pierre », publiée dans le volume 5 des Fragments d’histoire du compagnonnage (édit. Musée du Compagnonnage, Tours, 2003).

Cette traduction est également disponible, avec des notes et accompagnée de la traduction des Statuts de Ratisbonne de 1459, au format PDF. Cliquer ici pour télécharger le fichier.

Ordonnances et articles de la confraternité des tailleurs de pierre de la Grande Loge de Strasbourg

Statuts de la Saint-Michel 1563

1. Article premier des ordonnances.
Au cas où certains articles de ce livre seraient [ultérieurement jugés] trop sévères ou pénibles, ou d’autres par trop libéraux, ceux qui sont membres de notre confraternité peuvent, à la majorité, modifier, censurer ou développer lesdits articles selon l’époque, les impératifs du pays et le cours des affaires.
Quand il y aura une assemblée générale, les membres se réuniront sous forme de chapitre conformément aux prescriptions de ce livre ; leurs décisions devront rester conformes au serment que chacun a prêté.

2. Des devoirs des membres de la confraternité.
Quiconque entre de sa propre volonté dans cette confraternité doit promettre, comme membre de notre corporation de maçons, de maintenir chacun des points et articles, ainsi qu’il est écrit dans ce livre.
Seront maîtres ceux qui pourront ériger des édifices somptueux et autres ouvrages semblables pour lesquels ils auront reçu autorisation, et qui ne servent d’autre corporation que celle qu’ils ont choisi de servir. Maîtres et compagnons ont obligation de se conduire honorablement et ne pourront causer de tort à aucun. En conséquence, nous avons pris pouvoir dans ces ordonnances de les punir, au cas où de tels actes viendraient à se produire.

3. De l’autorisation de pratiquer des travaux rémunérés à la journée.
Comme certains travaux réguliers sont traités à la journée, que ce soit à Strasbourg, à Cologne, à Vienne ou en d’autres chantiers similaires, par les loges qui en dépendent, devant cette coutume établie, les constructions et ouvrages concernés par cette pratique resteront à la journée ; et en aucun cas il ne sera établi de contrat afin que l’ouvrage, autant que possible, ne soit interrompu en raison du contrat.

4. Qui peut aspirer à réaliser un ouvrage.
Si un artisan titulaire d’un chantier régulier vient à mourir, dans ce cas tout artisan ou maître qui connaît la maçonnerie et qui est suffisamment qualifié pour l’ouvrage, peut aspirer à prendre sa succession et se présenter à ceux des maîtres qui ont l’ouvrage en main et qui le dirigent afin qu’il puisse être procédé au remplacement conformément aux nécessités de la maçonnerie. Il peut en être ainsi pour tout compagnon qui connaît la maçonnerie.

5. Le travail doit être distribué à la journée.
Quoiqu’il puisse convenir à un maître, en dehors de son propre chantier, d’entreprendre un ouvrage extérieur, il ne peut y être autorisé sans avoir confié à un autre maître capable la charge de [la surveillance de] ce chantier ; il devra s’engager à ce que les travaux continuent fidèlement et qu’il n’y ait aucun risque d’interruption, et le règlement d’un tel ouvrage ou bâtiment sera rémunéré à la journée. Selon les droits et usages de la maçonnerie, si un maître ne pratique pas cette règle vis-à-vis des commanditaires du chantier, et que cela soit découvert au cours d’une enquête digne de foi, alors ledit maître doit être réprimandé par la corporation, et repris et puni si preuve a été établie contre lui. Mais, si les maîtres d’ouvrage ne le veulent pas ainsi, il sera fait selon leur désir.

6. Mort d’un maître pendant une construction.
En cas de mort d’un maître en charge d’un chantier ou bâtiment, ou l’ayant eu sous sa responsabilité, si un autre maître se présente pour lui succéder et trouve un ouvrage de pierre taillée, en place ou non, le nouveau maître ne doit pas déposer l’ouvrage de pierre taillée, ni jeter en aucun cas l’ouvrage de pierre non placée sans l’avis ou l’agrément des autres membres de la corporation, afin que les maîtres d’ouvrage et autres honorables personnes qui sont à l’origine de la construction ne soient pas conduits à des dépenses injustifiées et que le maître qui a laissé un tel ouvrage ne soit pas diffamé après sa mort. Mais si les maîtres d’ouvrage souhaitent qu’un tel ouvrage soit retiré, alors que le nouveau maître peut le faire, sous la condition qu’il ne cherche pas à en tirer un avantage malhonnête.

7. Comment diriger la taille de la pierre et la construction.
Sera autorisé à diriger un travail chaque maître qui a pratiqué pendant cinq ans la maçonnerie avec un maçon-tailleur de pierre ; il aura pouvoir de tailler et construire soit par contrat, soit à la journée, et cela sans crainte sauf à enfreindre les articles écrits ci-dessus et ci-après.

8. Quand un maître donne un plan pour un ouvrage.
Si quelqu’un signe un contrat pour un ouvrage et donne un plan pour la façon dont il devra être réalisé, l’ouvrage ne pourra en aucune façon être modifié par rapport au projet ; le maître devra l’exécuter conformément au plan montré au maître d’ouvrage, que celui-ci soit un seigneur, une cité ou un particulier, de manière que rien ne manque au bâtiment. À moins que cela ne soit la volonté du client, alors seulement la modification sera faite, mais le maître ne devra pas en rechercher un avantage non dû.

9. Quelle sorte d’ouvrage deux maîtres peuvent entreprendre en commun.
Deux maîtres ne peuvent entreprendre en commun une construction ou ouvrage, à moins que ce soit un petit ouvrage qui puisse être terminé dans l’espace d’une année. Si tel est le cas, le maître peut avoir avec lui un compagnon de la cité.

10. Si un ouvrage exige des maçons.
Un maître peut en permettre l’emploi comme suite : si des maçons sont nécessaires, par exemple pour les fondations ou pour construire un mur, travaux pour lesquels ils sont suffisamment qualifiés, le maître peut les employer afin que le maître d’ouvrage ne subisse pas de retard dans l’exécution de ses travaux. Ceux-ci ne sont pas soumis aux présentes ordonnances, et ils ne seront pas mis à la taille des colonnes, parce qu’ils n’ont pas servi selon nos règlements.

11. Celui qui chasse un autre d’un ouvrage.
Quel qu’il soit, maître ou compagnon, celui qui chasse de son ouvrage, grand ou petit, un autre maître membre de la confraternité ou s’y emploiera, secrètement ou ouvertement sans son consentement, sera pris à partie ; et aucun maître ou compagnon n’aura de commerce avec lui et aucun compagnon de la confraternité n’entrera à son service aussi longtemps qu’il possédera l’ouvrage qu’il a obtenu d’une façon déshonorante ; ni tant qu’il n’aura pas restitué et donné satisfaction à celui qu’il a dépossédé de l’ouvrage ; et aussi tant qu’il n’aura pas été puni par les maîtres chargés de le faire au nom de la confraternité.

12. Qui peut accepter un ouvrage en pierre sculptée ou taillée.
Si quelqu’un veut entreprendre un ouvrage en pierre sculptée ou taillée et ne sache comment l’exécuter d’après l’épure de base, sans avoir servi son temps dans la corporation ou avoir été employé dans une loge, alors, raisonnablement, il ne doit pas entreprendre l’ouvrage. Mais s’il s’y aventurait, dans ce cas, aucun compagnon ne doit se tenir à ses côtés, ou entrer à son service, afin que le maître d’ouvrage ne soit pas conduit à subir des dépenses inconvenantes par la faute d’un tel maître aussi fou.

13. Qui peut apprendre à exécuter l’ouvrage d’après l’épure de base ou tout autre ouvrage de sculpture.
Aucun maître, contremaître [parlier] ou compagnon n’enseignera à quiconque n’est pas membre de la confraternité, à faire des extraits de l’épure de base ou d’autres usages de la maçonnerie, ni à celui qui n’a pas déjà pratiqué la maçonnerie ou servi assez longtemps avec un maçon de pierre selon notre art, coutumes et règlements.

14. Nul maître n’enseignera un compagnon pour de l’argent.
Aucun artisan ou maître n’exigera d’argent de la part d’un compagnon pour lui montrer ou enseigner quelque chose relative à la maçonnerie. De la même façon, aucun contremaître ou compagnon ne montrera ou n’instruira quelqu’un dans la sculpture à titre onéreux ainsi que dit ci-dessus. Cependant, si quelqu’un désire instruire ou enseigner à un autre, il peut le faire en exécutant une partie du travail de l’autre, soit par amitié pour le compagnon, soit pour servir par là leur maître.

15. Combien d’apprentis un maître peut avoir.
Un maître qui n’a qu’un bâtiment ou ouvrage peut avoir trois apprentis – deux ébaucheurs et un finisseur – afin qu’il puisse employer aussi des compagnons dans la même loge, c’est-à-dire si ses supérieurs lui en donnent l’autorisation. S’il a plus d’un bâtiment, il n’aura pas plus de deux apprentis sur le premier, afin qu’il n’ait pas plus de cinq apprentis sur l’ensemble de ses chantiers. Ces mesures sont édictées afin qu’ils puissent servir leurs cinq années d’apprentissage sur les chantiers sur lesquels travaille leur maître.

16. Celui qui vit ouvertement en concubinage.
Aucun artisan ou maître maçon ne doit vivre ouvertement en concubinage. Si cependant une telle personne ne voulait cesser cet état, aucun compagnon itinérant ni tailleur de pierre ne restera à son service, ou n’aura de relations avec lui.

17. Celui qui ne vit pas en chrétien et ne prend pas une fois l’an le Saint-Sacrement.
Aucun artisan ou maître ne sera reçu dans la confraternité s’il ne reçoit une fois l’an le Saint-Sacrement, ou ne respecte pas la discipline chrétienne, ou s’il gaspille son bien au jeu. Mais si quelqu’un, accepté par mégarde dans la confraternité, n’applique pas les principes précités, aucun maître n’aura de relations avec lui, aucun compagnon ne restera près de lui, et ce jusqu’à ce qu’il ait cessé de le faire et qu’il fût puni par les membres de la corporation.

18. Si un compagnon travaille pour un maître qui n’a pas été reçu dans cette confraternité.
Si un compagnon accepte du travail d’un maître qui n’a pas été reçu cette confraternité d’artisans, il ne sera pas punissable. De la même manière, si un compagnon s’adresse à un maître bourgeois et en obtienne un emploi, cela est autorisé, afin que chaque compagnon puisse trouver du travail. Mais le compagnon respectera les règles écrites ci-dessus et ci-après. Il convient qu’il donne à la confraternité ce qu’il doit donner, bien qu’il ne travaille pas dans l’une des loges de la confraternité ou avec ses frères compagnons. Si un compagnon désire prendre légitimement femme et ne pas être employé dans une loge, et ce pour s’établir dans une cité, il paiera 4 pfennig chaque semaine des Quatre Temps, aussi longtemps qu’il ne sera plus employé dans une loge.

19. Comment les plaintes seront entendues, jugées et sanctionnées.
Si un maître formule une plainte contre un autre maître pour avoir violé les règlements de la confraternité, ou de la même façon un maître contre un compagnon, ou un compagnon contre un compagnon ou en quelque autre manière que cela concerne maître et compagnon, il en sera donné information au maître qui détient le livre des règlements. Et le maître qui aura été saisi de la plainte doit entendre les deux parties, et pour cela fixer le jour où il entendra leur cause. Et durant la période qui précède le jour déterminé pour ce rendez-vous, aucun compagnon n’évitera le maître, ni le maître le compagnon, mais ils se rendront mutuellement service jusqu’à l’heure où le litige aura été entendu et réglé. Et tout ceci sera fait conformément au droit coutumier du Métier, et la décision sera respectée en conséquence. Et de plus, là où le litige se sera manifesté, là il sera jugé par le plus proche des maîtres en possession du livre des règlements pour le district considéré.

20. Concernant l’expulsion.
De plus, il est décidé en ce qui concerne l’expulsion : si on rapporte quelque chose à ce propos au sujet d’un maître ou d’un compagnon, chose entendue par ouï-dire et répétée de l’un à l’autre, aussi longtemps que la sentence en question n’aura pas été établie régulièrement, celui qui est en cause ne sera ni évité ni expulsé par qui que ce soit et continuera son travail jusqu’au moment où la sentence lui aura été notifiée à son domicile, et seulement après que celle-ci ait été régulièrement établie. À moins que cela ne soit, il continuera à obéir aux lois de la confraternité et nul ne pourra agir contre lui selon nos règlements.

21. Ne pas faire appel.
Il est également décidé que là où une affaire prend naissance et se développe, là elle doit être réglée ou, à défaut, dans la plus proche loge en possession du livre. Et aucune partie ne fera appel jusqu’à ce que plainte et réponse soient entendues. La plainte ne pourra être portée plus haut à moins qu’elle ne soit rejetée à ce niveau.

22. Les plaintes que le maître a pouvoir d’entendre.
Chaque maître d’œuvre ayant du travail dans sa loge et auquel aura été confié le texte de ces ordonnances, avec droit d’usage, a le pouvoir et l’autorisation d’entendre et de punir dans ce district toutes les fautes et litiges qui ont rapport à la maçonnerie. Tous les maîtres, contremaîtres et compagnons lui doivent obéissance.

23. Chaque maître se conduira conformément aux ordonnances et les prendra pour guide.
Ce jour à Strasbourg, en l’année 1563, il est également décidé que chaque maître chargé d’une construction de longue durée et à plein temps, que ce soit dans les principautés, les cités, les ligues ou les monastères, siègera et jugera dans cette assemblée conformément à nos ordonnances. Il en résultera une augmentation considérable des profits et les préjudices seront évités pour ceux qui ont à construire.
En conséquence, chacun d’eux aura un livre des ordonnances et sera reconnu comme supérieur de sa juridiction ou district par tous les maîtres et compagnons de cette province. Il aura aussi délégation de l’autorité octroyée à chacun des membres de cette assemblée pour, conjointement avec ses maîtres et compagnons, en vertu de leur supériorité, diriger cette confraternité, punir ses sujets, accepter les frères, aider les malades, réunir une assemblée générale des membres du voisinage, mais ce d’une façon telle que les ordonnances soient suivies.

24. Là où est le livre, là doit être le tronc pour les pauvres et les malades.
Tous ceux auxquels le livre aura été confié doivent collecter fidèlement le pfennig hebdomadaire des compagnons ; et si un compagnon tombe malade, il devra l’aider. De même, là où un maître aura d’autres maîtres sous ses ordres et des compagnons, il aura à charge de collecter dans un tronc le pfennig hebdomadaire ; le tronc réservé à cet usage sera vidé et compté devant chaque supérieur de district tous les ans et son contenu sera employé pour l’assistance des pauvres et des malades de notre corporation dans sa juridiction.

25. Chaque maître titulaire d’un tronc et qui aura reçu le montant annuel du tronc de ses voisins, enverra chaque année à la Saint-Michel un bohémien à la loge-mère de Strasbourg, avec une note précisant d’où il vient. Cela en signe d’obéissance et d’amour fraternel, et pour qu’il soit connu que toutes les choses précitées ont été accomplies.

26. Les lieux où sont les livres et qui dépendent de la Grande Loge de Strasbourg.
Spire, Zurich, Augsbourg, Francfort, Ulm, Heilbronn, Blassemburg, Dresde, Nuremberg, Salzbourg, Mayence, Stuttgart, Heidelberg, Fribourg, Bâle, Haguenau, Sélestat, Regensbourg, Meysenheim, Munich, Anspach, Constance.

27. Du compagnon qui désire servir un maître pour un temps.
Si le compagnon a voyagé et servi la corporation, et est déjà membre de la confraternité et souhaite servir un artisan pour un temps, ledit maître et l’ouvrier n’accepteront ni l’un ni l’autre de s’engager pour moins d’une année ou à peu près.

28. D’un maître ou d’un compagnon qui n’appliquera pas ces ordonnances.
Tous les membres de la confraternité, maîtres ou compagnons, doivent respecter tous les points et articles ci-dessus et ci-après. Si par hasard quelqu’un n’applique pas ces points, il est punissable ; après avoir satisfait à l’amende qui lui aura alors été appliquée, il sera reconnu dégagé d’obligation quant à l’article pour lequel il aura été puni.

29. Comment les maîtres de la confraternité doivent prendre soin du livre.
Le maître qui a la charge du livre doit, par serment envers la confraternité, prendre soin qu’il ne soit pas copié, ni par lui ni par une autre personne, et qu’il ne soit pas prêté ; ceci de manière que les livres conservent leur pleine autorité, comme décidé par la confraternité. Mais si quelqu’un a besoin d’un ou deux articles, le maître peut lui donner par écrit. Et chaque maître doit faire procéder à la lecture de ces ordonnances, chaque année, devant les compagnons en loge.

30. Concernant les punitions qui peuvent entraîner l’exclusion de la confraternité.
Si une plainte susceptible d’entraîner la plus grande punition est déposée devant le maître, ou si, par exemple, il s’agit d’interdire la confraternité à quelqu’un, le maître ne peut être seul à entendre et à juger. Il doit appeler à son aide les deux maîtres les plus proches en possession d’un livre et ayant reçu délégation d’autorité conformément aux ordonnances, de manière à ce qu’ils soient trois, ainsi que les compagnons employés là où la plainte a été déposée, afin que les trois maîtres ensemble et les compagnons, unanimement ou à la majorité, décident au mieux de leur jugement de la punition qui devra être appliquée par toute la corporation.

31. Lorsque les querelles ne concernant pas la maçonnerie se produisent.
Si deux ou plusieurs maîtres membres de la confraternité sont d’opinions divergentes ou en discorde au sujet d’affaires qui ne concernent pas la maçonnerie, ils ne devront pas citer à comparaître un membre, en raison de cette divergence, ailleurs que devant l’assemblée fraternelle de la corporation, où ils seront jugés et réconciliés au mieux des possibilités. Cela de manière à ce que l’affaire soit réglée sans préjudice pour les droits des maîtres d’ouvrage (seigneurs ou cités) du lieu où l’affaire a pris naissance.

32. Ce à quoi chaque maître ou compagnon doit contribuer vis-à-vis de la confraternité.
Maintenant, afin que les ordonnances soient conservées le plus honnêtement au service de Dieu, aux autres nécessités et choses semblables, chaque maître qui a de l’emploi en loge et qui pratique la maçonnerie et appartient à cette confraternité doit d’abord lors de son admission payer un gulden, puis, chaque année suivante, verser deux bohémiens ou blapperts dans le tronc ; si c’est un compagnon, il versera cinq bohémiens ; et un apprenti versera le même montant lorsqu’il aura terminé son temps.

33. Quels sont les troncs que les maîtres doivent avoir et ce qu’ils doivent en distribuer.
Tous les maîtres et autres membres de cette confraternité ayant de l’emploi en loge doivent posséder un tronc, et chaque compagnon y versera chaque semaine un pfennig. Chaque maître collectera fidèlement cet argent et tout ce qui peut être dû par ailleurs ; le montant du tronc sera porté chaque année au compte de la confraternité là où se trouve le livre le plus proche, afin que le pauvre puisse être soulagé et qu’on subvienne aux besoins de la confraternité.

34. Quand un maître ne remplit pas son devoir vis-à-vis d’un compagnon apprenti dans l’art.
Si un apprenti considère qu’un maître ne remplit pas sous quelque aspect que ce soit son devoir envers lui, ainsi qu’il s’y est engagé, l’apprenti peut porter la question devant la confraternité et les maîtres qui résident dans le voisinage, afin de recevoir un complément d’instruction et pour qu’il puisse, le cas échéant, continuer son voyage.

35. Ce qui doit être fait dans cette confraternité si quelqu’un est malade.
Si un maître ou compagnon tombe malade, ou si un membre de la confraternité qui a régulièrement fait son temps en maçonnerie vient à être longtemps malade et ne peut de ce fait assurer sa subsistance et autres nécessités de la vie, le maître qui dispose du tronc et qui en est responsable l’aidera et l’assistera d’un prêt du tronc s’il ne peut être fait autrement, et ce jusqu’à ce qu’il ait recouvré la santé. Ledit membre devra s’engager à restituer l’argent emprunté au tronc ; mais s’il vient à mourir au cours de cette maladie, on retiendra, si cela est possible, sur ce qu’il laissera après sa mort, que ce soit des vêtements ou d’autres biens, jusqu’à concurrence de ce qui lui a été prêté.

36. Si quelqu’un engage des frais pour le compte de la confraternité.
Si un maître ou un maçon vient à engager des dépenses ou à payer des frais pour le compte de la confraternité, il doit en donner justification et expliquer les raisons de ces dépenses, grandes ou petites, qui seront remboursées au maître ou au compagnon par prélèvement sur le tronc de la confraternité. De même, si quelqu’un a des ennuis avec la justice ou autres concernant la corporation, alors chacun, maître ou compagnon, sera serviable envers lui et lui prêtera son aide selon le serment de la confraternité. Néanmoins personne ne devra engager la confraternité à des dépenses de sa propre initiative, sans le conseil des autres maîtres et compagnons.

37. Comment un désobéissant sera puni.
De quelque façon que maîtres, contremaîtres ou apprentis viendraient à manquer aux articles ou aux points qui suivent ou ne les respecteraient pas, soit collectivement, soit individuellement, et que cela soit découvert par un procédé honorable, ceux-là seraient appelés devant la corporation pour y être interrogés sur ces motifs. Et il leur serait infligé des punitions et pénalités conformément au serment et aux engagements que chacun a pris vis-à-vis de la confraternité. Mais si quelqu’un dédaigne la punition ou la sommation sans motif valable et ne se présente pas, la punition lui sera quand même infligée pour sa désobéissance, bien qu’il ne soit pas présent ; et s’il ne la respecte pas, il ne lui sera plus permis de faire quoi que ce soit, et aucun tailleur de pierre ne restera à ses côtés jusqu’à ce qu’il soit redevenu obéissant.

38. Qui sera estimé le supérieur de cette confraternité.
Marx Schan, maître de l’Œuvre de notre chère loge-mère à Strasbourg, et tous ses successeurs.

39. Ce district appartient à Strasbourg :
Toute la région au-dessus de la Moselle, et la Franconie jusqu’à la forêt de Thuringe et Babenberg jusqu’à l’évêché d’Eichstatten, et d’Eichstatten jusqu’à Ulm, d’Ulm à Augsburg et d’Augsburg à Adelberg et jusqu’à l’Italie, et les Pays de Misnie, Hesse et Souabe, devront respecter ces ordonnances.

40. Ce district appartient à Vienne :
Au maître d’œuvre de Saint-Stéphane à Vienne appartiennent Lampach, la Styrie, Werkhausen, la Hongrie, et la basse vallée du Danube.

41. Ce district appartient à Cologne :
Au maître de l’Œuvre de Cologne et à tous ses successeurs appartiennent les territoires qui restent vers le bas et on doit leur obéir de la même manière, qu’il s’agisse de chantiers ou de loges déjà membres de la confraternité ou qui le deviendraient plus tard.

42. Ce district appartient à Zurich :
Berne, Bâle, Lucerne, Schaffhausen, Saint-Gall, etc., et tout chantier existant dans la confédération [helvétique] ou qui s’y élèverait après, doivent obéissance au maître de Zurich.

Cortège des tailleurs de pierre de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg le 28 juin 1840. On remarquera la bannière portant la marque de la Grande Loge de Strasbourg. © Jean-Michel Mathonière 2007.

Ordonnances des contremaîtres et compagnons
de la confraternité des tailleurs de pierre

43. Chaque contremaître doit honorer son maître, doit être empressé et obéissant vis-à-vis de lui, conformément à la règle de la maçonnerie, et lui obéir avec une fidélité intégrale ainsi que cela se pratiquait dans les anciens usages. Et un compagnon fera de même.

44. Si quelqu’un désire voyager, ainsi doit-il prendre congé.
S’il plait à un compagnon de poursuivre son voyage, il doit se séparer de son maître, de sa loge, et de son hostellerie de façon à ce qu’il ne soit redevable de rien, et que personne n’ait de grief contre lui en cas de rencontre ultérieure.

45. Comment les compagnons obéiront aux maîtres et contremaîtres.
Quelle que soit la loge où il sera employé, un compagnon passant obéira au maître et aux contremaîtres de celle-ci, conformément à la règle et aux anciens usages de la maçonnerie, et respectera également toutes les règles et privilèges qui sont d’usage ancien dans ladite loge.

46. Aucun compagnon n’entravera le travail de son maître.
Un compagnon ne critiquera pas l’ouvrage de son maître, ni secrètement, ni ouvertement, et cela en aucune façon, sauf si le maître transgresse les ordonnances ou agit contrairement à celles-ci à la vue de tous.

47. Aucun compagnon vivant en adultère ne sera employé.
Aucun maître ou artisan n’emploiera un compagnon qui vit en adultère avec une femme ; ou qui mène une vie déshonorante avec les femmes ; ou qui ne participe pas à la sainte Communion conformément à la discipline chrétienne ; ou quelqu’un qui serait assez fou pour jouer ses vêtements.

48. Si un compagnon prend arbitrairement congé.
Si un compagnon devait arbitrairement prendre congé d’une loge principale ou de toute autre loge, le maître et les compagnons de ladite loge ne le laisseraient pas partir impuni.

49. Ne pas congédier sauf un soir de paye.
Si un artisan ou un maître d’œuvre souhaite congédier un compagnon passant qui est à son service, il ne le congédiera pas un autre jour que le samedi, ou un soir de paye, afin qu’il ait de quoi voyager le lendemain ; à moins qu’il n’ait donné des causes d’offenses. La réciproque doit être respectée par un compagnon qui demande son congé.

50. Ne s’adresser à personne d’autre qu’au maître ou au contremaître pour obtenir un emploi.
Pour obtenir un emploi, aucun compagnon ne sollicitera quelqu’un d’autre que le maître ou le contremaître de la loge, ni secrètement ni ouvertement, sans le consentement préalable de ceux-ci.

51. Ne pas se liguer.
De même, les compagnons ne se mutineront pas ou ne conspireront pas pour quitter collectivement un emploi, et retarder ainsi la construction, car jusqu’à présent les bénéfices de notre fraternité proviennent des seigneurs et des cités presque exclusivement. Mais si un maître se conduit autrement que selon le droit, dans quelque cas que ce soit, il sera convoqué devant la confraternité et soumis à son jugement. Dans l’attente du jugement, jusqu’à ce que la sentence ait été rendue, un tel maître ne sera pas évité par ses compagnons. S’il ne respecte pas la sentence, dans ce cas, on pourra l’abandonner.

52. Ne pas quitter la loge sans permission.
Aucun compagnon ne doit sortir de la loge sans permission ou, s’il sort pour le pain ou autres repas, il ne restera pas à l’extérieur sans autorisation. Aucun ne chômera le lundi ; si quelqu’un le faisait, il serait puni par le maître et les compagnons, et le maître aurait pouvoir de le congédier à n’importe quel moment de la semaine.

53. Plus de coups.
À l’avenir, dans aucune loge, quel qu’en soit la cause, on ne pourra battre quelqu’un sans que le maître en ait eu connaissance et ait donné son consentement. Et il n’y aura dans aucun chantier ou ailleurs rien qui ne soit jugé et entendu, que ce soit par le maître ou les compagnons, sans que le maître d’œuvre supérieur de district le sache et ait donné son consentement au jugement et à la punition.

54. Ne pas bavarder dans la loge.
Dans le futur, les compagnons attendront en loge devant leur bloc de pierre et ne continueront pas à bavarder, afin que les maîtres ne soient pas gênés dans leur travail.

55. Ce qu’un apprenti doit promettre à la confraternité quand il a terminé son temps et est déclaré libre.
En premier, chaque apprenti ayant terminé son temps et qui est déclaré libre doit promettre à la confraternité par parole d’honneur et par serment, sous peine de perdre son droit de pratiquer la maçonnerie, qu’il ne communiquera ou ne révélera à personne le salut confraternel des maçons et l’attouchement, excepté à celui auquel il peut régulièrement le communiquer, et aussi qu’il n’en écrira rien.

56. Deuxièmement, il promettra, ainsi que dit précédemment, obéissance à la corporation des maçons pour tout ce qui a trait à celle-ci et que s’il venait à être condamné par la confraternité, il subirait entièrement la sentence et l’observerait.

57. Troisièmement, il promettra de ne pas affaiblir, mais au contraire de renforcer la confraternité autant que ses moyens le lui permettront.

58. Quatrièmement, personne ne taillera des pierres à côté de quelqu’un qui n’est pas régulièrement de la confraternité ; et aucun maître n’emploiera pour la taille de la pierre quelqu’un qui ne soit pas un vrai tailleur de pierre, à moins d’avoir reçu préalablement la permission de toute la corporation.

59. Et personne ne changera de sa propre volonté et autoritairement la marque que la confraternité lui a attribuée. S’il désire la modifier, il ne pourra le faire qu’avec le bon vouloir et l’approbation de la corporation qui devra en avoir eu préalablement connaissance.
Et chaque maître doit loyalement enjoindre et inviter chacun de ceux de ses apprentis ayant accompli leurs cinq années d’apprentissage à devenir un frère [de la confraternité] en vertu du serment qu’il a prononcé devant la confraternité.

60. Aucun apprenti ne peut être élève-contremaître.
Aucun artisan ou maître ne désignera comme contremaître quelqu’un parmi les apprentis qu’il a acceptés et qui n’ont pas encore terminé leur temps d’apprentissage.
Aucun artisan ou maître ne désignera comme contremaître un apprenti qu’il a pris à ses débuts, même s’il a terminé son temps d’apprentissage, à moins qu’il n’ait voyagé pendant un an.

Marque de compagnon tailleur de pierre germanique dans l’escalier de l’ancien immeuble de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg. © Jean-Michel Mathonière 2003.

Ordonnances pour les apprentis

61. Celui qui accepte un apprenti ne peut le faire sans une caution de moins de 20 gulden qu’il déposera chez un autre [maître] qui réside dans le lieu, afin qu’en cas de mort du maître avant la fin du temps d’apprentissage, l’apprenti puisse servir la corporation avec un autre véritable maître et ainsi terminer ses cinq années. Mais s’il ne les termine pas, il abandonnera les 20 gulden à la corporation pour ses dépenses et pertes, de la même manière qu’il en serait redevable au maître pour l’avoir quitté sans motif valable durant son apprentissage. Ceci dans le but que les apprentis persévèrent et deviennent de vrais tailleurs de pierre.

62. Aucun membre de la confraternité n’acceptera sciemment un apprenti de naissance illégitime ; il devra avoir fait d’honnêtes démarches avant de l’accepter et demander à l’apprenti, sur sa parole, si son père et sa mère ont vécu ensemble dans les liens du mariage.

63. Il est aussi décrété qu’aucun artisan n’acceptera un apprenti pour moins de cinq ans. Par suite, personne ne pourra payer d’argent pour le temps qui lui resterait à servir car il servira entièrement ses cinq ans. Désormais, il ne pourra en être autrement, quoi qu’il ait pu être pratiqué précédemment ou présentement.

64. Et un père lui-même maçon est autorisé à lier un ou plusieurs de ses fils pour cinq ans et à compléter leur instruction, mais seulement en présence d’autres tailleurs de pierre ; un tel apprenti ne pourra être âgé de moins de 14 ans.

65. Si quelqu’un a servi pendant un certain temps un maçon qui n’est pas tailleur de pierre, ce temps ne sera pas déduit des cinq années d’apprentissage ; il devra servir cinq ans un tailleur de pierre comme dit ci-dessus.

66. Et par suite, aucun maître n’acceptera un apprenti débutant ou ne le déclarera libre, sauf en présence de la corporation et des compagnons alors employés dans la loge, afin qu’en cas de différends ou d’erreurs, ceux-ci puissent être tranchés facilement.

67. Chaque apprenti promettra à la corporation, sur sa parole d’honneur, d’obéir à son maître pendant les cinq ans auxquels il lui sera lié, de le servir loyalement, véritablement et fidèlement au maximum de son intérêt pour lui éviter perte, pour autant que c’est en son pouvoir, sans exception, ni restriction.

68. De son côté, durant ces cinq années, le maître donnera à son apprenti, selon les anciens us et coutumes de la corporation, 10 gulden, à savoir 2 gulden par an, pour salaire, outre sa nourriture et son entretien.

69. Il promettra d’être loyal et obéissant à la confraternité, digne en toutes choses concernant celle-ci, et s’il surgissait un différend ou désaccord avec le maître ou un autre tailleur de pierre, ou un autre apprenti, de déposer l’affaire en question devant la corporation pour jugement et réconciliation, afin qu’en toutes choses, pour le bien comme pour le mal, il puisse obtenir justice et jugement selon les usages du Métier. Il promettra aussi de ne pas faire appel contre la sentence prononcée, mais de s’y soumettre strictement.

70. De plus, rien ne sera caché à quelqu’un qui aura été accepté et déclaré libre ; mais tout ce qui doit lui être dit ou lu le sera et lui sera communiqué, afin que personne ne puisse se plaindre ou invoquer l’excuse que s’il l’avait su auparavant, il n’aurait pas rejoint la confraternité.

71. Et dans chaque cas [d’engagement d’un apprenti] on préparera un carton qui sera séparé en deux morceaux par une découpe spéciale, dont l’un sera déposé à la loge, et l’autre avec la caution, de manière que chaque partie puisse savoir comment se comporter.

72. Chaque maître qui accepte un apprenti paiera la somme de cinq bohémiens ou blapperts, mais pas plus, à la confraternité. De même lorsque l’apprenti sera déclaré libre, il se verra réclamer un gulden, mais jamais davantage, pour être dépensé et consommé en boisson par ceux qui sont présents et témoins lors de l’attribution de cette liberté.

73. Aucun maître ne doit prolonger de plus de 14 jours l’essai d’un apprenti débutant dont l’âge est conforme à celui prescrit par les articles, à moins que ce ne soit son fils, ou bien que le maître ait un juste motif pour ce retard, au sujet de la caution par exemple, et qu’il ne le fasse pas dans une mauvaise intention.

74. Lorsque quelqu’un quitte son maître durant son apprentissage.
S’il arrive qu’un apprenti vienne à quitter son maître durant ses années d’apprentissage, sans motif valable, et qu’ainsi il ne serve son temps complet, aucun maître n’emploiera un tel apprenti, et personne ne restera près de lui, ou n’aura en aucune façon commerce avec lui, jusqu’à ce qu’il ait dédommagé d’une façon honorable le maître qu’il a quitté et après qu’il lui ait fait amende honorable, ce dont il devra témoigner par une confirmation formelle de son maître. Et aucun apprenti ne pourra demander restitution de la caution, à moins qu’il se marie avec le consentement de son maître, ou qu’il y ait d’autres motifs valables qui l’obligent, lui ou son maître. Et cela n’aura lieu que si la confraternité en a eu connaissance, conformément à la coutume des tailleurs de pierre.

75. Ne pas inciter un apprenti à partir.
Aucun maître ou compagnon, quel que soit son titre, ne doit inciter à partir l’apprenti qui lui est lié, ni le chasser ou en prendre un venant d’ailleurs, à moins qu’il n’ait préalablement obtenu l’autorisation de son supérieur de district, de manière à ce que cet apprenti puisse le quitter sans doléance. Si cela venait à se produire, le responsable serait convoqué devant la corporation et puni.

Hugues Gartner et Jean-Michel Mathonière à l’intérieur de la flèche de la cathédrale de Strasbourg, juin 2010.
Hugues Gartner et Jean-Michel Mathonière, cathédrale de Strasbourg, juin 2010.