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La vraie naissance de la corde à 13 nœuds

La relecture pour avis scientifique d’un article à paraître, dans une revue savante, sur la corde à treize nœuds et la quine des bâtisseurs m’a remémoré l’extraordinaire et pernicieuse influence qu’a exercé dans ce domaine la publication du volume 4 des Cahiers de Boscodon (1985). C’est principalement à partir de ce livre que diverses fadaises autour de la géométrie des bâtisseurs médiévaux se sont répandues et affirmées comme étant « historiques » et « scientifiques ».

Concernant la corde à 13 nœuds, que l’on voit aujourd’hui présentée comme une certitude jusque dans des ouvrages a priori sérieux, je ne puis que répéter ici ce que j’en ai écrit, brièvement, dans mon 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales (éd. Le Courrier du Livre) :

« Corde à 13 nœuds : Instrument de mesure qui, selon certains auteurs contemporains, aurait été employé par les bâtisseurs médiévaux. Treize nœuds réalisés à distance constante sur une corde permettent en effet de matérialiser douze intervalles identiques et d’ainsi commodément former le triangle rectangle du théorème de Pythagore : 3 + 4 + 5 = 12. L’utilité de ce procédé aurait été de disposer sur le chantier d’un instrument permettant de tracer facilement un angle droit ou d’en vérifier l’exactitude.

« Il s’agit là d’une fable moderne, à fondement initialement pédagogique, colportée sans vérification durant la seconde moitié du XXe siècle par certains milieux s’intéressant aux bâtisseurs du Moyen Âge et fascinés par un pseudo-ésotérisme. Précisons que, d’une part, il n’existe aucun texte ancien mentionnant cet instrument ni aucune image de chantier qui le figurerait ou en montrerait l’usage. D’autre part, son utilité même supposerait, si on y réfléchit un tant soit peu, que les bâtisseurs médiévaux ignoraient ou dédaignaient l’usage du compas, de la règle et de l’équerre, ainsi que du cordeau simple, instruments de mesure et de tracé qui, eux, sont parfaitement et constamment attestés depuis l’Antiquité ! Pourquoi faire simple et exact quand on peut faire compliqué et imprécis ?

« En réalité, l’opération du tracé d’un angle droit (c’est-à-dire l’abaissement d’une perpendiculaire sur une droite) à l’aide d’un cordeau, sans nœuds, et de deux piquets est depuis très longtemps un fondamental de la géométrie pratique sur le terrain et offre une rapidité d’exécution et une exactitude sans aucune commune mesure d’avec la confection et l’usage d’une corde à nœuds, peu fiable dans la dimension rigoureuse de ses intervalles et sujette à des déformations à cause de l’humidité ambiante. Il permet de déterminer la valeur exacte de l’angle droit pour fabriquer ou vérifier les équerres, ces dernières étant d’un usage pratique beaucoup plus évident que celui de la corde à treize nœuds. » (p. 92)

Je suis heureux de voir un autre chercheur reprendre et développer avec rigueur les pistes et les raisonnements que j’ai évoqués dans mes publications sur Facebook durant ces dernières années. Cela chagrine beaucoup ceux qui ont construit tout un discours « opératif » sur ce genre de connaissances qui se seraient transmises sous le sceau du secret chez les compagnons du Tour de France depuis des siècles… et s’en sont fait un piédestal. La question de la fabrication de la « tradition » chez les compagnons (et accessoirement chez les francs-maçons) reste un tabou qu’il est indispensable de briser — et pas seulement pour le progrès des connaissances historiques.

Je ne manquerai pas de vous informer sur ce blog de la parution de la revue contenant, entre autres, cet article salvateur.

Et, en conclusion, quelle que soit mon opinion quant à ces fadaises, j’aurai une pensée émue pour le Frère Isidore della Nora, l’infatigable guide de l’abbaye de Boscodon, dont la faconde, l’accent italien et le sens de la mise en scène ont beaucoup fait pour la promotion de cette « tradition opérative ». R.I.P.

Le Frère Isidore au cours d’une conférence sur la géométrie des bâtisseurs. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2006.