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L’histoire fragmentée des artisans bâtisseurs du Moyen Âge

Sous le titre L’histoire fragmentée des artisans bâtisseurs du Moyen Âge , le numéro 23 de HesaMag publie une interview de Jean-Michel Mathonière réalisée par Elsa Fayner, au sujet des bâtisseurs de cathédrales et des problèmes de santé au travail.

Cliquer sur le lien pour télécharger ce seul article, en français : https://www.etui.org/sites/default/files/2021-05/HM23_L%E2%80%99histoire%20fragment%C3%A9e%20%20des%20artisans%20b%C3%A2tisseurs%20du%20Moyen%20%C3%82ge_2021.pdf

HesaMag est publié par l’Institut syndical européen (European Trade Union Institute – ÉTUI) en santé et sécurité au travail. Plus spécialement consacré aux travailleurs de la chaîne alimentaire, me numéro complet est téléchargeable gratuitement en suivant ce lien : https://etui.org/fr/publications/les-travailleurs-de-la-chaine-alimentaire

L’interview est également disponible en anglais en sélectionnant le titre Medieval craftsman builders — a fragmented history dans le sommaire des articles :
https://etui.org/publications/workers-food-chain#table-contents

Cette interview est liée à mon livre 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales :
https://www.editions-tredaniel.com/minutes-pour-comprendre-les-metiers-traditions-et-symboles-des-batisseurs-de-cathedrales-p-8595.html

Encore une fausse canne de compagnon du Devoir

En matière de faux objets de compagnonnage ou soi-disant tels, il y a des moments où, avec le temps et l’expérience, on croit avoir tout vu… et puis, boum-badaboum, on tombe sur un cas encore plus ahurissant !

Je vous présente, croisé sur eBay sous le titre de “Canne de compagnon ancienne en bois – Compagnon du Devoir”, un véritable chef-d’œuvre de bricolage-recyclage ! Je ne sais pas à quelle corporation compagnonnique pourrait se rattacher ce travail d’assemblage de pièces hétéroclites qui ne ressemble que très vaguement à une canne de compagnon… et qui est proposé à la vente avec un prix de départ de 600 euros ! Mais comme pour le bibelot-escalier vendu il y a une dizaine de jours à Drouot pour un prix au moins 5 fois supérieur à sa valeur, peut-être le vendeur aurait-il intérêt à passer par un expert et un commissaire-priseur pour en tirer 3000 euros ? 🥳

La pastille est assez probablement une vulgaire pièce de 5 dirhams martelée et gravée d’un emblème maçonnique, mais pas compagnonnique.

Si le vendeur est sincère, on peut se demander qui était le spéculatif obsédé d’opérativité qui a conçu à l’origine ce détournement de manche à balais qui n’est même pas un jonc de Malacca…

Les cartons à dessins des compagnons du Tour de France

J’intervenais hier matin dans le cadre du 145e congrès national des sociétés historiques et scientifiques sur le thème suivant : Les cartons à dessins des compagnons du Tour de France.

Le propos était de montrer l’intérêt du patrimoine, encore trop négligé, que représentent les dessins réalisés durant leur Tour de France par les compagnons, le plus souvent à titre d’exercices pour l’apprentissage du trait, qu’il s’agisse de charpente ou de coupe des pierres, ou encore de menuiserie, de serrurerie, etc. Les rouleaux de feuilles ou les cartons à dessins conservés par les familles ou abandonnés dans les greniers (en attendant d’être vendus à la découpe par les brocanteurs, ou d’être jetés à la poubelle puis détruits) sont autant de témoignages fragiles mais prodigieusement intéressants du savoir-faire conceptuel que sont le trait ou le dessin d’architecture. Se glissent parfois entre les feuilles d’autres documents (coupures de presse, photographies, courriers) qui nous renseignent eux-aussi sur l’histoire des compagnonnages. La thématique de ce 145e congrès organisé par le CTHS — “Collecter, collectionner, conserver” — m’offrait l’occasion de présenter selon ces perspectives, brièvement (15 minutes seulement), quelques-uns des ensembles de dessins que j’ai recueillis depuis 2005, notamment de compagnons tailleurs de pierre et charpentiers du XIXe siècle et du début du XXe.

En attendant la publication courant 2022-2023 des actes de ce congrès, sous forme numérique et gratuitement accessibles en ligne, vous pouvez télécharger ICI le texte intégral de ma communication orale du 5 mai 2021, sans notes ni annexes (qui seront nombreuses dans la publication finale), et avec simplement quelques-unes des illustrations du diaporama qui l’accompagnait. Ceux d’entre-vous qui disposent d’un compte Facebook peuvent aller voir la quasi totalité des diapositives, en bonne résolution, sur cet album public (cliquer ICI).

Encore un pseudo escalier de compagnon

ALERTE : faux escaliers de compagnons, suite…

Durant les années 2009-2010, j’ai signalé à de nombreuses reprises sur mon blog les tentatives d’arnaques de certains brocanteurs et antiquaires, essayant de faire passer des escaliers miniatures produits en petites séries dans les pays asiatiques pour d’anciens “chefs-d’œuvre de compagnons” ou encore pour des “escaliers de maîtrise” (histoire de ne pas trop s’avancer avec l’emploi du mot compagnon). Je ne suis pas peu fier d’avoir ainsi contribué à lutter contre ce fléau.

Le problème est que nombre de ces soi-disants chefs-d’œuvre avaient trouvé des acquéreurs, sincères mais naïfs, et qu’aujourd’hui, à l’occasion de successions ou de dispersions de collections, ces pièces “exceptionnelles” refont surface dans d’honorables ventes aux enchères. C’est ainsi que je suis intervenu il y a quelques jours auprès d’un commissaire-priseur et d’un expert pour une vente maçonnique qui se déroulera en live à Drouot dans quelques jours, afin de lui signaler le cas d’un semblable escalier (n° 1 sur la photo de groupe ci-dessous). Le lot n’a cependant pas été retiré de la vente, mais au moins sa notice précise-t-elle maintenant qu’il s’agit non pas d’un “chef-d’œuvre de compagnon du Devoir”, comme indiqué à l’origine, mais d’un “escalier en bois vernis, à la façon d’un chef d’œuvre de compagnon du devoir” (pourquoi pas d’ailleurs du Devoir de Liberté ?).

Dans tous les cas, si l’on admet un instant pour la démonstration que cet objet est réellement ancien et en rapport avec le compagnonnage, ce devait être un “compagnon” hyper-actif… car il réalisa son “chef-d’œuvre” en plusieurs exemplaires !

Les trois “frères”…

Voici le frère jumeau de cet escalier (n° 3 sur la photo de groupe), avec la même plaque gravée “F.B.” (Face Book ?) et datée 1876, déjà vendu aux enchères pour un prix délirant (1500 euros) en 2017 :

https://www.debaecque.fr/en/lot/80701/6726519?search=escalier&sort=num&

Et voici son faux-frère jumeau (n° 2 sur la photo de groupe), sans la plaque, encore vendu à un prix totalement délirant (4550 euros !) aux enchères en 2016 :

https://www.artcurial.com/fr/lot-escalier-de-maitrise-fin-du-xixe-siecle-2924-63

La juxtaposition des photographies des trois pièces ne laisse en réalité aucun doute quant au fait qu’il s’agit d’une production en série. L’examen attentif des pièces montrera que la qualité des assemblages et des détails est très différente de celle des véritables chefs-d’œuvre de compagnons menuisiers ou charpentiers, qu’ils soient du Devoir ou du Devoir de Liberté.

J’espère qu’au moment de la vente, le commissaire-priseur préviendra explicitement les acquéreurs potentiels qu’il ne s’agit donc que d’un objet de décoration et que la date de 1876, portée sur une plaque de laiton, n’est certainement pas celle de sa réalisation.

« Le plus noble et le plus juste fondement de la taille de la pierre »

Aperçus et considérations sur le “réseau fondamental” des Compagnons tailleurs de pierre de l’ancienne Bauhütte

Cet article a été initialement publié dans la revue LA RÈGLE D’ABRAHAM, N° 3 (avril 1997). Il a également fait l’objet d’une traduction en espagnol, par Pedro Vela, dans le n° 18 (novembre 2003) de la revue LETRA y ESPÍRITU.

Certaines des perspectives “traditionnelles” évoquées ne correspondent plus rigoureusement à ma pensée actuelle, presque vingt-cinq années de recherches et de découvertes plus tard. De manière générale, ce travail mériterait à mon sens d’être corrigé et complété quant à ses sources documentaires. Toutefois, en attendant que je consacre une nouvelle étude à ce sujet, il m’a semblé intéressant de le mettre à la disposition des curieux, sachant que les aspects purement géométriques et graphiques demeurent valides.

Les numéros entre [crochets] renvoient aux notes figurant à la fin de l’article.

La question de la géométrie « secrète » des « bâtisseurs de cathédrales » a fait l’objet d’un assez grand nombre de publications [1], la plupart assez fantaisistes. Les réponses données relèvent principalement du domaine de l’hypothèse et, de ce fait ou de celui de leur pollution par l’occultisme, elles apparaissent nettement insuffisantes voire totalement erronées.

Le concept lui-même est sujet à interrogation. Car, au préalable, que faut-il entendre par géométrie « secrète » ? [2] S’agit-il tout simplement de procédés géométriques qu’auraient conservés par devers eux ces bâtisseurs afin de maintenir leur monopole sur les chantiers ? Ou bien s’agit-il plutôt d’une dimension ésotérique de la géométrie ?

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Du nouveau sur les légendes compagnonniques

C’est à la gentillesse d’un Pays de l’Union Compagnonnique connu pour son grand sens du partage et sa modestie que je dois d’avoir pris connaissance d’une acquisition récemment entrée dans les collections numérisées de la bibliothèque de Lyon. Il s’agit de l’unique exemplaire répertorié d’un ouvrage dont les spécialistes n’avaient connaissance jusqu’alors que par ouï-dire : Les prophéties de Maistre Jacque, nouvellement traduictes de langue hebraïcque en prophane langue françoise, par Monsieur ***, freemasson & compaignon bourdemerle aupres de Sa Majesté à Versailles, accompagnées du rituel horrificque des Limassons et de son explication par la sage Fenice, patron du Devoir. L’ouvrage de format in-12° a été publié en 1666 à La Rochetaillée-sur-Saône sur les presses de Jean Cureton, libraire-imprimeur à l’enseigne du Pot d’aisance.

La provenance de cet exemplaire est illustre : il appartenait dans les années 1780 au célèbre maréchal-prince de Soubise, Charles de Rohan (1715-1787), soupçonné par certain historien d’être un avatar du Père Soubise, fondateur légendaire des compagnons passants charpentiers et des corps leur étant liés. Son ex-libris manuscrit figure sur la page de garde et le volume est revêtu d’une reliure ornée au dos des fers caractéristiques de sa bibliothèque, une alternance de macles (losange) et de mouchetures d’hermine couronnées. La brève mention de ce livre dans l’inventaire avant la vente aux enchères de cette prestigieuse collection en 1788 était au demeurant la seule mention établissant son existence. Le cachet gras de la Bibliothèque Royale sur la page de titre laisse à supposer que le père de Soubise avait emprunté ce livre à Louis 15  et négligé de le lui rendre.

On ne possède aucune information quant à l’imprimeur-libraire Jean Curreton. On ne sait pas quand il s’installa à La Rochetaillée-sur-Saône, ni s’il publia d’autres livres. Il s’agit probablement d’une adresse et d’une enseigne de fantaisie, comme on le faisait alors pour divers libelles et écrits polémiques, supposés publiés à Londres ou en Hollande. On sait simplement, par analyse des caractères en plomb et des traces de foulage laissées dans le papier, qu’il travaillait exclusivement avec une presse à bras au plomb mobile (le contraire eût d’ailleurs été étonnant à cette époque). Il est toutefois probable à la vue de son enseigne qu’il se réclamait, sans le citer, du célèbre graveur et imprimeur berruyer Geoffroy Tory (1480-1533) dont l’enseigne était un “Pot cassé”, autre nom du pot d’aisance à cette époque — tant il est vrai que selon un vieux proverbe, « à force d’aller vider le pot par la fenêtre dans la ruelle, à la fin il se casse » (variante : « Tant va le pot de sale eau qu’à la fin il nous les brise »). Une marque en caractères hébraïques à la fin de l’ouvrage pourrait constituer une piste : אל שדי

Je n’ai pas encore obtenu l’autorisation de consulter le contenu de cet ouvrage qui serait relatif aux légendes et rites secrets des Compagnons du Devoir (les “Limassons” et aussi des Francs-maçons (les “Freemassons”). Mais son titre complet est, on le voit, plus que prometteur ! Un des conservateurs en chef de la BnF, Thibault de Saint-Denys, a bien voulu nous communiquer ses réflexions : « Je ne suis pas encore parvenu à identifier l’auteur qui se dissimule derrière l’indication anonymisée, commune à cette époque, de “Monsieur ***”. L’analyse des longues listes de courtisans auprès de Louis 14 à Versailles ne m’a fourni aucun éclaircissement quant à l’office de “bourdemerle”, lequel ne semble pas être une coquille typographique. La mention qu’il est “freemasson” peut laisser supposer, à une date théoriquement antérieure à 1717, qu’il s’agit d’un gentilhomme de la garde écossaise. […] En revanche, l’allusion explicite à “la sage Fénice, patron du Devoir” établit clairement qu’il y a un lien étroit entre ce curieux opuscule et l’énigmatique ouvrage de François Béroalde de Verville, Le Cabinet de Minerve. Auquel sont plusieurs Singularitez, Figures, Tableaux, Antiques, Recherches saintes, Remarques serieuses, Observations amoureuses, subtilitez agreables, Rencontres joyeuses, & quelques histoires meslees és avantures de la Sage Fenisse patron du Devoir, publié à Rouen en 1596. Mais lequel au juste ? Mystère… »

En attendant la publication d’une édition critique de ce texte, sous la houlette de Philippe Laconstance, directeur de l’Institut des Antiquités Bordelaises (CNRS/UMR 357), nous devrons donc nous contenter de fantasmer.

Sans doute n’est-il pas inutile de signaler in fine qu’il s’agit d’un poisson d’avril…Toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite 😉

Portrait de Michel-Jean Sedaine (1719-1797), dit “La Bonté de Paris”, compagnon passant tailleur de pierre, dramaturge et académicien

Portrait présumé de Michel-Jean Sedaine (1719-1797) attribué à Jean Siméon Chardin (1699-1779). Collection privée, localisation inconnue, reproduit ici d’après une carte postale ancienne éditée par Maison d’Art à Bruxelles vers 1940 (?).

Ce portrait aurait été peint par Chardin lorsque Sedaine était âgé de dix-sept ans et avait été obligé, après le suicide de son père, entrepreneur et architecte, de gagner sa vie comme tailleur de pierre. C’est probablement à cette époque que le futur académicien fut reçu compagnon passant tailleur de pierre sous le nom compagnonnique de “La Bonté de Paris”.

rencontre-dédicace à Avignon le jeudi 18 mars et à Villeneuve-lez-Avignon le samedi 20 mars

ANNULATION DE LA RENCONTRE DU 18 MARS POUR CAUSE DE VENT VIOLENT

Faute de grives, on mange des livres… Impossible d’organiser des conférences actuellement, mais dans le strict respect des gestes barrières, il reste possible de se croiser pour vous parler de mon livre sur les bâtisseurs de cathédrales… et même de vous en dédicacer un exemplaire ! Deux rendez-vous possibles cette semaine pour les Avignonnais : jeudi sur la brocante de la place Pie à Avignon, et samedi sur la brocante de Villeneuve-lez-Avignon.

(Vous pouvez me contacter pour m’en réserver un exemplaire.)

À propos de la présence compagnonnique à l’Exposition internationale de Nantes en 1904

« En 1904, une exposition internationale est organisée à Nantes sur le Champ de Mars par Jean-Alfred Vigé. En plus des pavillons dédiés aux Beaux-Arts, à l’alimentation et à l’hygiène, aux arts libéraux ou encore différents kiosques pour des exposants, des festivals de musique, des fêtes aérostatiques, un water-toboggan géant, des séances de cinématographe, des fêtes des fleurs et expositions horticoles complètent le palais. L’exposition comprend également en son cœur une attraction toute particulière et payante : le “village noir”. »[1]

Une image contenant texte, vieux, extérieur, groupe

Description générée automatiquement

Une carte postale ancienne nous montre l’arrivée des compagnons et de leurs chefs-d’œuvre à l’exposition. Bien que cela ne soit pas explicitement mentionné par la légende de la photographie, il s’agit de Pays de l’Union Compagnonnique — ainsi que le confirment l’enseigne vantant les cours professionnels et les deux bannières[2], de formes et d’apparences caractéristiques et qui sont toujours conservées par le musée de l’Union Compagnonnique de Nantes (salle haute). Au demeurant, entre la bannière centrale et l’enseigne des cours professionnels, le chef-d’œuvre de couverture, d’une silhouette parfaitement reconnaissable, est lui aussi toujours visible de nos jours au musée (voir la photographie). J’espère que les Pays de Nantes ne manqueront pas de préciser dans leurs commentaires quels sont les autres chefs-d’œuvre sur cette carte postale de 1904 qui sont toujours présents dans leur musée du manoir de La Hautière, ainsi que le nom de quelques-uns des compagnons présents qui jouèrent un rôle très actif dans l’expansion de l’Union Compagnonnique.

Une image contenant bâtiment, pierre

Description générée automatiquement
Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.
Une image contenant texte, vieux

Description générée automatiquement
Ancienne bannière de la Fédération Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis de Nantes. Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.
Une image contenant texte, vieux

Description générée automatiquement
Ancienne bannière de l’Union Compagnonnique de Nantes. Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.

Les deux photographies contemporaines en couleurs des bannières proviennent du site internet <https://lopticoindescurieuxdecuriouscat.wordpress.com/2019/10/04/les-rubans-arc-en-ciel-du-compagnonnage/>

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Compte rendu de “3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales” par Yonnel Ghernaouti

Je reproduis ici le compte rendu de mon livre 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales (éd. Le Courrier du Livre, 2020) publié par Yonnel Ghernaouti sur le site internet de la Grande Loge Nationale Française. (Cette recension est parue à l’origine, sous la plume de YG, dans le n° 93, juillet-août 2020, de la revue La Chaîne d’Union.)

Jean-Michel Mathonière, auteur de Le plan secret d’Hiram (Dervy, 2012), est un spécialiste connu et reconnu des compagnonnages et, tout particulièrement, des compagnons tailleurs de pierre et charpentiers. […] il a été aussi commissaire, et rédacteur du catalogue, de l’exposition La Règle et le Compas ou de quelques sources opératives de la tradition maçonnique, en 2013, au musée de la franc-maçonnerie. 

Chez « Le Courrier du Livre », une des marques éditoriales du groupe Guy Trédaniel Éditeurs, Jean-Michel Mathonière signe ici le soixante-et-unième volume de cette belle collection « 3 minutes pour comprendre » qui aborde tous les grands domaines de la connaissance (ésotérisme, franc-maçonnerie, histoire, légendes, mythes, philosophie, religions, sciences, etc.) et qui doit son succès au sérieux de ses auteurs et à l’esthétisme de ses publications.

Le principe est simple, efficace et d’une grande lisibilité pour le lecteur, suivant en cela le même « process ». Pour chaque chapitre un glossaire est proposé, expliquant ainsi les mots clés parfois mal connus. Ensuite, chaque théorie ou sujet s’affiche sur une double page :  une explication claire et concise sur celle de gauche avec « Un développement en 3 minutes », un « Résumé en 3 secondes », un « Focus en 30 secondes », des « Thèmes liés » revoyant toujours à des chapitres de l’ouvrage et un « Texte en 30 secondes ». Quant à celle de droite, elle s’enrichie de croquis, dessins ou photographies, toujours remarquablement bien légendés – l’auteur citant même Napoléon Bonaparte « un bon croquis vaut mieux qu’un long discours ». Le chapitre s’achevant avec une fiche descriptive, dénommée profil, d’un célèbre maître d’œuvre ou architecte, tels, par exemple, Viollet-le-Duc, l’abbé Suger, Villard de Honnecourt pour les plus connus.

Ici encore, apprentissage et clarté, pédagogie et vulgarisation intelligente, loin de tous contours nimbés de mystères. Un beau-livre destiné donc tant à l’initié qu’au profane, au sachant qu’au néophyte. 

Connaître l’histoire de ces bâtisseurs, si souvent ignorée, c’est ce dont l’auteur nous offre en de multiples fragments permettant ainsi de mieux comprendre toute la richesse et la diversité de l’architecture de ces édifices de pierre qui résistent vaillamment à l’épreuve du temps et dont la France est semée.

Une introduction, sept chapitres et des annexes forment l’ossature du livre.

L’introduction, elle, débute avec le dramatique incendie du 15 avril 2019 qui a ravagé Notre-Dame de Paris, cathédrale inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, et qui soulève la question de savoir si nous serions, encore aujourd’hui, capable de reconstruire à l’identique.

Questionnement qui concerne tout autant l’histoire de la construction que celles des métiers. Domaines abordés avec rigueur par Jean-Michel Mathonière qui débute avec « Le temps des cathédrales », comprenant la transmission de savoirs antiques, des bâtisseurs tant religieux que laïcs, des pèlerinages, des matières premières, et le passage à l’An Mil. Ce dernier suscitant une grande peur apocalyptique mais révélant une « formidable frénésie architecturale ». 

Chose étonnante et surtout fort méconnue, dans le second chapitre sur « Les acteurs de la commande et du chantier » où sont traités « L’architecture, art royal » ou encore « L’évêque et la cathédrale », c’est surtout le sujet sur « Les femmes sur le chantier » qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur. Nous y apprenons qu’elles figurent, même si cela est marginal, « dans les comptes des fabriques des chantiers des cathédrales et d’autres édifices médiévaux en Europe ».

Aperçu d’une des doubles pages du livre.

Ensuite, des chapitres « Les organisations professionnelles », « les métiers des bâtisseurs de cathédrales », « Les connaissances pratiques et théoriques », « La géométrie, cinquième art libéral », « Les mythes, légendes et symboles de bâtisseurs », quatre retiennent essentiellement, pour le maçon que nous sommes, notre attention. À savoir, les organisations, les métiers, l’art libéral et les symboles, comme l’Arche de Noé, la Tour de Babel, le Temple de Salomon ou encore les quatre saints couronnés. Jean-Michel Mathonière nous présente les organisations professionnelles et les métiers tel Le Livre des métiers, rédigé au temps de Saint Louis vers 1268 par Étienne Boileau, prévôt de Paris, est le premier grand recueil de règlements sur les métiers parisiens. Il y aborde tant les corporations qui sont dirigées par des maîtres, les compagnons assistant aux réunions et aux fêtes qu’elles organisent que les confréries de métier représentant l’aspect pieux de la corporation. 

Les pages « La loge, cœur du chantier », « Aux origines du Compagnonnage et « Aux origines de la franc-maçonnerie » remettent, selon l’expression populaire, « l’église au milieu du village ». L’auteur nous rappelle les fondamentaux, du simple abri qu’est la loge à la franc-maçonnerie spéculative qui défend les valeurs les plus nobles chez l’être humain, en passant par le Compagnonnage, bien au-delà « des clichés romantiques hérités du XIXe siècle et de la littérature ».

« Les métiers des bâtisseurs de cathédrale » s’ouvrent sur le plus noble d’entre eux, celui d’architecte « qui est tout à la fois un artiste et un technicien ». Se succèdent ensuite tous les types de métiers À côté des tailleurs de pierre, maçons, manœuvres (manouvriers) et apprentis, on trouve d’autres corps de métiers : forgerons, charpentiers, tuileurs, verriers et vitriers, charpentiers…

Quant à la géométrie, ayant également pour objet les proportions, elle préside depuis l’Antiquité à la « construction du beau ». Elle fait partie du quadrivium qui se rapporte au « pouvoir des nombres » et devient la clé de la science des bâtisseurs. Il en découle donc un langage propre, chargé de symbolique.

Finalement, comme Victor Hugo (Notre-Dame de Paris, Livre V, Chapitre 2, 1832) qui écrivait « … le genre humain enfin n’a rien pensé d’important qu’il ne l’ait écrit en pierre… », nous retenons qu’il s’agit bien là de la belle ouvrage qui relate l’histoire de ces chefs-d’œuvre de structure et de beauté.

Le bandeau le disait « une formidable épopée ». Si nous en gardons le sens figuré, il s’agit bien d’une aventure fabuleuse que nous fait vivre Jean-Michel Mathonière. Au sens premier, son récit a su exalter en nous un grand et beau sentiment à travers les exploits et l’audace de ces œuvriers que sont les bâtisseuses de cathédrales, forçant encore et toujours notre respect. Et puisque les francs-maçons, aujourd’hui, ne taillent plus de pierres ni ne lèvent de charpentes, puisse ce livre nous aider à façonner notre cœur.

Yonnel Ghernaouti

Merci Yonnel pour ce compte rendu détaillé et chaleureux !

Lien vers l’ouvrage en vente à la librairie Scribe (GLNF)