Le serpent compatissant : introduction

Cet article reproduit l’introduction intégrale de mon livre Le serpent compatissant.

salomon et hiram
Salomon et l’architecte du Temple de Jérusalem, avec l’équerre et le compas « serpentin ». Cathédrale de Reims, XIIIe siècle.

INTRODUCTION

Les compagnonnages français de tailleurs de pierre forment un sujet qui intéresse un public assez large et hétérogène.

Les actuels et futurs Compagnons tailleurs de pierre tout d’abord, quelles que soient leurs sociétés de rattachement, car ils se doivent de mieux connaître et comprendre leurs traditions et leur histoire. À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’en définitive, passées la collecte des faits et leur analyse, le rôle de l’histoire est de nourrir la réflexion sur le présent et d’ainsi aider, peut-être, à mieux préparer l’avenir.

Viennent ensuite tous ceux qui s’intéressent à divers titres à l’architecture, à l’histoire de l’art et des techniques, à celle du travail et des métiers, à la sociologie, etc. – c’est-à-dire à tous les domaines où les compagnonnages, en général, et celui des tailleurs de pierre, en particulier, ont laissé des empreintes dont l’importance est quelquefois négligée. Ainsi, tout particulièrement, de l’histoire de l’architecture qui tend à se préoccuper davantage des architectes que des ouvriers ; or, l’architecte ne fut bien souvent, jusque tard dans le XVIIIe siècle et même au-delà, que le primus inter pares, c’est-à-dire un habile tailleur de pierre (Compagnon ou non, les documents ne sont généralement guère explicites sur ce point).

Enfin, le sujet intéressera évidemment tous ceux qui se préoccupent du symbolisme et de l’histoire de la franc-maçonnerie. Si la parenté entre cette dernière et les compagnonnages reste incertaine et même douteuse du point de vue strictement historique – j’y reviendrai –, il n’en demeure pas moins que des rapports bien réels existent à deux niveaux : celui des influences réciproques, dès le XVIIIe siècle, et celui de l’enracinement dans des substrats culturels communs ou similaires. Au-delà de la problématique d’éventuels emprunts qui trahiraient de ce fait un lien de parenté, l’analyse des symboles du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre (français) permet à cet égard de mettre en évidence des sources auxquelles les loges opératives (anglaises) ont également – et nécessairement – empruntées. C’est notamment ainsi que l’appellation d’« Art royal », qui est appliquée de longue date à la tradition maçonnique, trouve indubitablement son origine dans le huitième livre des Proverbes attribué à Salomon – le roi bâtisseur que les compagnonnages comme la franc-maçonnerie revendiquent pour fondateur de leurs institutions respectives – ; source biblique dans laquelle s’enracinent de nombreux symboles juifs et chrétiens relatifs à la dimension cosmologique de l’architecture/géométrie (c’est tout un) et que, pour leur part, les Compagnons Passants tailleurs de pierre ont surtout exploitée sous l’angle de la thématique de la Prudence, vertu que, dès le XVIe siècle, un Philibert Delorme préconise à l’architecte et au maître-maçon de particulièrement cultiver.

Puisque nous en sommes à évoquer la prudence, c’est le lieu de préciser quelque peu l’orientation méthodologique de ce travail et de faire quelques mises en garde d’ordre général.

Un premier constat tout d’abord : si le sujet général des compagnonnages reste, malgré toutes les zones d’intérêt qu’il recouvre, un champ de recherche très peu exploré par les historiens contemporains, c’est assez probablement à cause de l’aura de mystère et d’ésotérisme dans lequel il baigne. Les contraintes scientifiques auxquelles sont soumis les chercheurs, notamment en ce qui concerne la valeur des matériaux documentaires fondant leur travail, s’accordent en effet difficilement avec le culte du secret ou de l’approximatif qu’entraîne une telle atmosphère – qu’une frange d’auteurs cultive, il faut le dire, plus souvent à tort qu’à raison. Il serait pourtant précieux de posséder sur les compagnonnages davantage de ces monographies locales ou spécifiques qui font la richesse des ressources documentaires dont disposent abondamment d’autres domaines des sciences humaines afin d’en faciliter l’étude générale.

Outre ces monographies, travaux ingrats à bien des titres, il reste bien sûr possible d’envisager de traiter avec ampleur du sujet sans prendre le risque d’aborder sur le fond les questions ésotériques et d’encourir ainsi les foudres de la communauté scientifique, par exemple en l’envisageant sous l’angle strict de l’histoire des organisations ouvrières, pour n’y voir qu’une sorte d’ancêtre des écoles de perfectionnement professionnel, des syndicats, des caisses de retraite et autres mutualités – c’est ce qu’a fait en 1901 Étienne Martin-Saint-Léon en publiant le premier ouvrage spécifiquement consacré à l’histoire du compagnonnage. L’on peut aussi, toujours dans la même crainte, s’intéresser avant tout à son histoire moderne, celle pour laquelle la documentation est abondante et l’interprétation des faits réductible à des schémas communs et à des instrumentalisations discernables – c’est ce qu’a fait François Icher tout récemment en publiant sa thèse de doctorat consacrée aux compagnonnages au XXe siècle.

L’on peut encore et surtout, toujours pour complaire à la pensée académique, tenir (mais en l’avouant à mots couverts, «  médiatiquement corrects ») tout le fatras ésotérique pour foutaises bonnes à cependant attirer la clientèle des rêveurs et autres gogos, ou, au mieux, pour un folklore aujourd’hui dépassé qui illustre bien le caractère crédule et superstitieux, presque infantile des ouvriers d’antan. Si doués et si sympathiques cependant, ces ouvriers (qui, hormis quelques nobles, n’en compte pas parmi ses ancêtres proches ?). Ah ! L’amour de la belle ouvrage qui fait si cruellement défaut à notre époque (sauf chez les Compagnons bien sûr !)… Ah ! Les beaux clichés romantiques pour illustrer des livres décidément trop polis pour être honnêtes, trop quadrichromiques pour être assez hauts en couleurs… La difficulté qui reste cependant latente, c’est de choisir son camp : la littérature ou l’université, le succès de librairie ou la relégation dans les bibliothèques savantes et les étaux des soldeurs. Car il s’avère difficile de jouer et de gagner sur les deux tableaux.

L’on pourra trouver ces propos cyniques et trop caricaturaux. Pourtant, ils décrivent (me semble-t-il avec lucidité) les ornières dans lesquelles s’est depuis des décennies embourbée la majorité des recherches et des publications sur les compagnonnages français : excès d’ésotérisme (ou, plus exactement, de pseudo ésotérisme)  ; excès d’académisme ; excès de romantisme et de folklore sur l’air du « bon vieux temps ».

Or, tout excès d’imagination mis à part, il me faut insister ici sur le fait que les compagnonnages possèdent bel et bien une profonde dimension initiatique qui ne saurait être réduite ni au folklore (au sens péjoratif que ce terme tend à prendre), ni à de simples considérations relatives à la psychologie des groupes – lesquelles, comme on peut actuellement le constater aussi pour l’emploi à tout propos du terme « compagnonnage » dans la presse, s’accompagnent trop souvent d’une banalisation excessive de l’adjectif « initiatique ». Même s’ils comportent des épreuves physiques qui ne sont pas que symboliques (comme c’est le cas dans la franc-maçonnerie), les rites de Réception ne sont pas totalement analogues aux bizutages pratiqués dans les grandes Écoles ; même s’ils sont pour partie les héritiers de ces « mystères  » dont les représentations théâtrales attiraient les foules du Moyen ge sur les parvis des cathédrales, ce n’en sont pas que des vestiges folkloriques. De même, contrairement à une idée très répandue, les symboles que véhiculent ces rites et les traditions compagnonniques, n’appartiennent pas seulement au métier exercé par tel ou tel, loin s’en faut, et ne sauraient par conséquent être réduits à un ensemble de simples (et archaïques) signes identitaires.

Il convient donc en réalité d’aborder l’étude de la dimension initiatique et symbolique des compagnonnages, dimension qui en forme le cœur à défaut de ne (peut-être) pas en avoir été le moteur, avec la même objectivité que leurs autres aspects et avec les compétences adéquates : ainsi, la symbolique ancienne obéit-elle à des règles de lecture, qui s’apprennent et possèdent somme tout une grande rigueur, et non simplement à des « intuitions » qui, souvent fondées sur l’ignorance, laissent trop aisément le champ libre aux obsessions de chacun – ou, pire finalement, à des banalités « psycho-quelque chose » tellement passe-partout qu’elles en sont, sous le bel habit de leur jargon, quasi totalement vides de sens.

Ce n’est pas dire que les rites et symboles compagnonniques relèvent intégralement d’un ésotérisme qui serait consciemment cultivé depuis des siècles par tous les Compagnons, indistinctement. S’il n’est pas impossible que leur trame fondamentale résulte initialement d’une telle intention – nous verrons au sujet du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre qu’il fait preuve d’une profonde cohérence et ouvre graduellement (initiatiquement) à des perspectives pour le moins spirituelles –, le temps et les préoccupations de ces hommes, qui ne sont pas que des spéculatifs (car les opératifs savent eux aussi spéculer), ont fait leur œuvre et ont rendu relativement confuse la tradition.

Si la compréhension exacte de certains des éléments de l’héritage compagnonnique est probablement à jamais impossible, pour cause de lacunes documentaires irrémédiables, celle d’un assez grand nombre peut être à peu près restituée, soit en mettant à jour de nouvelles sources documentaires, soit – et c’est là une méthode dont l’application forme l’essentiel de ce livre – en analysant les sources connues en perspective d’en retrouver et d’en dater les racines dans les substrats culturels (notamment religieux et professionnels) que les compagnonnages d’antan avaient nécessairement à leur disposition. Outre l’iconographie emblématique qui s’avère être un gisement particulièrement riche et relativement aisé à structurer chronologiquement, bien d’autres aspects de la tradition compagnonnique (par exemple l’étymologie de leur vocabulaire spécifique) sont susceptibles de fournir ainsi de précieuses indications, lesquelles peuvent d’ailleurs déboucher sur des découvertes documentaires venant les confirmer ou, plus généralement, les affiner. Et ces nouvelles sources peuvent à leur tour être décortiquées à l’aide de la même méthode, etc.

Dans une telle perspective, où le recours à l’hypothèse est cultivé et – je l’espère – maîtrisé, l’infirmation fait quelquefois tout autant progresser que la confirmation et il apparaît au chercheur, souvent trop pressé d’aboutir, qu’il importe finalement moins de résoudre les questions que de tout d’abord les poser. Et la difficulté ne réside pas dans les questions évidentes, mais dans toutes celles qui, n’étant pas perçues comme telles, ne sont évidemment pas posées et faussent ainsi l’appréciation globale des perspectives auxquelles doit s’ouvrir le processus de recherche. Dans le domaine compagnonnique, beaucoup de connaissances supposées définitivement acquises s’avèrent en effet, au fur et à mesure que des découvertes documentaires permettent de progresser, être des idées reçues qui entravent la recherche. Ainsi, pour en donner un seul exemple concret, lorsque Laurent Bastard et moi-même avons commencé l’étude des documents des Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon, il a fallu plusieurs semaines, le nez dans les textes à longueur de journées et de nuits, pour nous rendre compte et nous étonner de l’absence du terme « tour de France » – et comprendre alors, cette question étant posée, que cette pratique « caractéristique » (au sens quasi exclusif et fondamental du terme) des compagnonnages n’avait pas, sous l’Ancien Régime, tout à fait la forme et l’importance considérable qu’elle avait prises (surtout dans d’autres métiers que celui de tailleur de pierre) au cours du XIXe siècle. C’est là l’illustration d’un piège redoutable auquel sont fréquemment confrontés les historiens dans leurs analyses : la projection sur le passé de grilles de lectures toutes faites, admises par tous et bien commodes, mais qui peuvent en certains cas s’avérer totalement fausses car forgées a posteriori.

J’ai évoqué ci-dessus le problème des lacunes documentaires. C’est là un point particulièrement important sur lequel il convient d’attirer l’attention du lecteur car ce problème est souvent dissimulé ou minimisé par le recours non seulement à des généralités qui ne concernent pas nécessairement et indistinctement toutes les sociétés compagnonniques (il est d’importantes différences entre certaines), mais aussi à des sources hétérogènes, tout particulièrement maçonniques.

L’idée de l’existence d’un « tronc commun » entre la franc-maçonnerie et les compagnonnages est ancrée en France depuis longtemps. Elle se fonde sur un certain nombre de ressemblances formelles, tant au niveau des rites que des symboles, qui semblent autoriser (voire obliger) les chercheurs à recourir aux sources maçonniques, opératives ou non, pour colmater les brèches béantes des sources compagnonniques. Or, comme cela a déjà été souligné dans Travail et Honneur et rappelé à plusieurs reprises par Laurent Bastard, ces ressemblances formelles sont un bon constat dont on tire de mauvaises conclusions. Comme je l’ai déjà suggéré plus haut, il convient de s’en tenir prudemment, tant qu’il n’existe pas de preuves certaines d’une parenté organique entre les loges opératives britanniques et les compagnonnages français, à considérer que la cause des ressemblances formelles – du moins celles qui échappent aux influences réciproques postérieures à l’introduction de la franc-maçonnerie spéculative en France (vers 1730) – est l’enracinement de ces deux mouvements dans des substrats culturels en tout ou partie communs ou similaires. C’est là une hypothèse de travail novatrice qui fait l’objet dans ce recueil d’une étude spécifique, tant il est nécessaire de bien cerner les enjeux de cette question, tissée de non-dits pour le moins pervers, et d’expliciter chacun des termes par lesquels je l’énonce. Il n’est sans doute pas inutile de souligner aussi que cette hypothèse m’a aidé à réaliser d’heureuses découvertes depuis quelques années.

Certes, je doute que ces derniers aspects, très techniques et quelquefois extrêmement critiques, passionnent tous les lecteurs, mais il n’est jamais sans intérêt de savoir comment se passent les choses en cuisine, même si l’on n’a pas vocation à devenir soi-même cuisinier ou, en l’occurrence, historien. Cela permet de découvrir et de mieux apprécier l’importance des subtilités, car l’histoire n’est jamais qu’une tentative de résurrection du passé, c’est-à-dire d’une vie qui n’est plus, certes, mais qui était certainement tout aussi pleine de nuances et de contradictions que l’est la nôtre aujourd’hui.

Un mot encore au sujet de la méthodologie, pour préciser que je me suis efforcé dans ce nouveau livre de répartir harmonieusement les considérations accessibles au plus grand nombre possible de lecteurs (je n’aime pas l’expression « grand public » qui dissimule trop souvent une vulgarisation excessive, c’est-à-dire des erreurs ou des demi-vérités), considérations qui forment le corps de l’ouvrage, et celles, encore plus complexes, qui sont avant tout destinées à ceux, spécialistes ou non, qui souhaiteraient prolonger la lecture par une compréhension plus détaillée de certaines de mes hypothèses et affirmations (quelquefois surprenantes au regard de ce qui est communément admis), ainsi que par une investigation dans les sources documentaires. Ces aspects font l’objet d’abondantes notes, elles-mêmes souvent très longues. Contrairement à mon habitude et à mes travers de graphiste que connaissent bien (et semblent apprécier) mes lecteurs habituels, tout ce matériel critique est renvoyé en fin de volume et forme en quelque sorte un livre dans le livre – ceci afin de ne pas perturber sans cesse l’attention du lecteur non spécialiste. Autre innovation : le corps de caractère employé pour ces notes, un peu plus important qu’à mon habitude, l’expérience montrant – suite aux questions posées par des lecteurs sur des points pourtant traités – que celles-ci sont trop peu lues, soit parce que l’on considère, à tort, qu’il ne s’agit que d’éléments secondaires ou purement académiques, soit justement qu’un corps trop petit fatigue les yeux du lecteur.

Il me reste au seuil de ce livre à préciser combien il n’a pas prétention à l’exhaustivité, ni à donner des réponses définitives à certaines questions quand bien même elles sembleraient ici plus ou moins résolues. Le but recherché est avant tout de poser un jalon dans mes recherches qui puisse servir de pierre d’achoppement ou de fondation à d’autres. Ce n’est plus une pierre brute et ce n’est pas encore une pierre parfaitement cubique. Le ciseau de la méthode nécessite probablement d’être mieux affûté. En rendant publiques ces recherches, ce livre permet ainsi à chacun, s’il souhaite perfectionner l’ouvrage et s’en estime « capable » (pour reprendre cette expression par laquelle répondent les Compagnons lorsque, venu le temps des chansons dans un banquet, le Rouleur leur demande s’ils estiment tel ou tel Pays ou Coterie à même de chanter la gloire et l’honneur des vieux Devoirs), de saisir le maillet de la volonté.

Ce n’est donc pas seulement un livre, c’est un appel au travail… 

 Jean-Michel Mathonière puce
Toussaint 2001

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