Compagnonnages chrétiens et compagnonnages musulmans

De nombreuses légendes évoquent le fait que l’origine du Compagnonnage (et de la Franc-Maçonnerie) se situe lors de la construction du temple de Jérusalem, sous le règne de Salomon. Il est difficile, en l’état actuel de nos connaissances, de confirmer ou d’infirmer cette revendication. Mais il est un point qui a été trop négligé par les chercheurs, certains étant trop prompts à mettre cet épisode au compte des mythes sans fondement historique : car ce faisant, ce thème légendaire suppose qu’il y eu transmission non seulement dans le temps, depuis une antiquité dont on peut douter, mais aussi dans l’espace. En admettant qu’il y a peut-être là une part de vérité, il convient donc de se poser la question de savoir si cette transmission de l’Orient à l’Occident, quelles qu’en soient les circonstances et l’époque exactes, n’a pas laissé des traces dans les contrées traversées. L’on peut en effet difficilement imaginer qu’un tel voyage puisse s’être accompli sans étapes.

Ceci étant admis, l’on doit bien avoir présent à l’esprit que ce qu’il convient de rechercher ne se situe pas nécessairement sur le plan des ressemblances formelles : nous savons qu’en France même, durant la période pour laquelle la documentation permet d’en relativement bien saisir les usages et les apparences, les compagnonnages ont beaucoup évolué. Ainsi, certains emblèmes sont-ils apparus tardivement ou, du moins, ont-ils pris une importance qu’ils n’avaient pas auparavant  : la canne en est un exemple caractéristique, celle-ci n’étant probablement devenue l’un des emblèmes majeurs du Compagnon que vers la fin du XVIIIe siècle [1]. De même, le cas des tailleurs de pierre [2] illustre combien l’itinérance n’est pas un facteur aussi constant et déterminant qu’il y paraît – les Compagnons considérant aujourd’hui qu’elle est la caractéristique sine qua non du Compagnonnage. Il est donc souhaitable d’orienter les recherches vers la caractéristique que l’on peut considérer comme étant la plus fondamentale, la plus immuable  : les compagnonnages sont des fraternités de métiers à caractère initiatique, c’est-à-dire des organisations dont les membres pratiquent le même métier (ou un ensemble cohérent de métiers, par exemple ceux du Bâtiment) en tant que support à une voie spirituelle, à laquelle ouvre une cérémonie initiatique [3].

S’il existe dès lors quelques pistes intéressantes – dont la plupart se referment aussitôt faute d’une documentation suffisante – un cas se détache nettement : celui des organisations initiatiques de métiers du monde musulman, notamment dans l’aire culturelle du chi’isme.

Globalement désignées sous le terme de « futuwwa », terme polysémique dont la traduction est tout à la fois « révélation » (dans le sens de partage d’une vision mystique) et « compagnonnage » (au sens le plus large du terme), ces « corporations » de métiers apparaissent avec la naissance de l’Islam, en accompagnent l’expansion et, bien que très diminuées à cause des extrémismes laïques et religieux, subsistent encore aujourd’hui dans quelques zones. Leur étude est malheureusement assez peu avancée, ou, du moins, peu accessible [4]. Cependant, le peu qu’il est possible de rassembler à leur sujet oblige à sérieusement se poser la question de l’existence de liens organiques avec les compagnonnages occidentaux dont l’établissement pourrait dater soit de l’époque des Croisades, soit même d’avant celles-ci. A minima, même si une telle étude débouchait finalement sur le constat d’une absence de liens, elle présenterait l’intérêt d’amener les chercheurs à mieux cerner les causes et les conditions d’existence de la dimension spirituelle et initiatique des métiers.

En ces temps noirs d’intolérance et d’incompréhension, il n’est pas sans intérêt de rappeler auparavant combien la civilisation occidentale est redevable à l’Islam dans le développement de ses connaissances, notamment scientifiques et technologiques. L’un des apports les moins bien connus concerne directement l’un des supports privilégiés des compagnonnages : l’architecture. C’est en effet de l’Islam que proviennent, directement et/ou indirectement, les deux composantes majeures ayant permis à l’art gothique de naître et s’épanouir : la géométrie et l’arc d’ogive[5].

Si l’on admet que les compagnonnages (ou les pré-compagnonnages) occidentaux existaient déjà au moment des Croisades, ceux-ci ont nécessairement eu contact avec leurs homologues musulmans. L’on sait en effet que les ordres chevaleresques transportaient avec eux une main-d’œuvre qualifiée, notamment pour construire les forteresses, et qu’ils faisaient également appel à la main-d’œuvre locale. Des échanges technologiques se sont donc obligatoirement produits, et probablement se sont-ils accompagnés d’échanges spirituels et intellectuels.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que la naissance et le développement de la futuwwa est consécutif à la nécessité que rencontra l’Islam dans son expansion d’assurer les conditions de la poursuite de cette dernière et de sa pérennité. Les Arabes n’étaient pas des artisans mais surtout des guerriers et des commerçants (trafiquants) ; ils avaient donc besoin, au fur et à mesure de leurs conquêtes, de conserver sur place les artisans non musulmans. Car les amener à fuir loin au-devant d’eux, c’était à court terme ne même plus disposer de richesses à razzier, d’armes pour se battre, de main-d’œuvre pour construire des forteresses. Aussi se développa très tôt un statut juridique favorable aux populations conquises et notamment aux artisans, leur assurant une relative sécurité sans même l’obligation de se convertir à l’Islam – l’on a tendance à oublier la dimension pacifique de l’Islam face à la barbarie et à l’intolérance dont faisaient preuve les Croisés, notamment les Templiers ! Dans ses premiers temps, et jusqu’assez tard, la futuwwa regroupa donc aussi bien des musulmans que des chrétiens et des juifs.

Un autre aspect de la futuwwa prêche en faveur de relations aisées avec les chrétiens : celle-ci englobe aussi bien les métiers manuels que le métier des armes, la Chevalerie. Si donc, comme je le suppose [6], les compagnonnages occidentaux d’alors étaient proches des ordres chevaleresques, voire encore à l’état natif en leur sein, il y a là une proximité qui n’est pas sans importance. D’autant que l’esprit de la futuwwa était très proche de celui de l’une et l’autre de ces organisations chrétiennes. Mohamed Mokri décrit les membres de la futuwwa comme ayant « une conscience collective de leur profession ainsi qu’un sens profond de piété et d’honneur » [7] – Labor et Honor dit la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre…

La futuwwa était organisée en corporations selon les métiers, compris celui des armes, et compta également, plus tard, des branches purement mystiques. Les confrères étaient liés par un pacte et mettaient en commun une partie de leurs ressources, s’efforçant dans et par leur travail de vivre conformément aux préceptes de l’Islam, ou, plus généralement, notamment à l’époque où cette organisation était œcuménique, selon une éthique comparable à celle des compagnonnages chrétiens  : quête active de la Sagesse et partage fraternel [8].

Passons maintenant à quelques similitudes formelles. L’entrée dans la futuwwa faisait l’objet d’une cérémonie initiatique [9] dont le couronnement était la « collation de la ceinture », c’est-à-dire que le maître remettait à l’impétrant une ceinture, sanctionnant ainsi son appartenance à la confrérie. La couleur et l’apparence de celle-ci variaient selon les branches de la futuwwa. Nous avons là quelque chose qui, tant sur la forme que sur le fond, ressemble beaucoup aux couleurs compagnonniques, lesquelles étaient autrefois l’emblème par excellence de l’affiliation au Devoir. D’autant que l’un des plus anciens compagnonnages français, celui des teinturiers – métier qui, précisément, s’est développé grâce aux connaissances chimiques apportées par le monde musulman – possédait comme caractéristique de porter une ceinture-tablier écarlate brodée d’une figure qui, bien que représentant en fait un outil de leur métier, n’est pas sans évoquer les diagrammes cosmologiques dont les teinturiers de la futuwwa ornaient leur ceinture écarlate… Nous disposons malheureusement de trop peu d’informations sur les uns et les autres pour transformer cet indice troublant en preuve décisive de l’existence d’un lien de parenté.

De même, les membres de la futuwwa pratiquaient plus ou moins l’itinérance et avaient donc le devoir d’hospitalité entre eux. Le bâton leur servant de soutien dans leurs pérégrinations était porteur de tout un symbolisme. L’arrivée d’un confrère dans une ville où la société comptait d’autres membres donnait lieu à des cérémonies de reconnaissance et à des usages qui, là encore, sont très proches de ceux des compagnonnages européens. Mais bien sûr, cette ressemblance ne suffit pas à établir une parenté : les rites d’hospitalité et de reconnaissance sont une constante dans toutes les sociétés traditionnelles. Faute de connaître plus en détails les rituels des uns et des autres, il est difficile d’être affirmatif.

Cependant, il existe un autre indice particulièrement important qui, tout à la fois, prêche en faveur de l’existence d’un lien de parenté et permet d’accorder du crédit à un élément des légendaires européens en le situant ailleurs dans le temps  : le fondateur de la futuwwa se nomme Salmân – variante perse du nom Salomon. Même s’il a donné lieu à des légendes, ce personnage est parfaitement réel [10]. Il s’agissait d’un Compagnon du Prophète de l’Islam, d’un «  étranger » – un esclave d’origine perse, probablement chrétien. C’est lui qui apprit aux Arabes certaines techniques, notamment l’art des fortifications. C’est lui également qui initia le Prophète à certaines connaissances mystiques. Non seulement il porte le nom de Salomon, mais, comme ce grand roi, il est un bâtisseur et un sage. En admettant qu’ils ont eu contact avec la futuwwa, voire qu’ils lui doivent une partie de leurs racines, les compagnonnages européens pourraient ainsi avoir fait un amalgame entre le Salmân de la futuwwa et le Salomon biblique, cette confusion historico-symbolique étant déjà implicite dans les légendes musulmanes – d’autant que Salomon occupe dans la mystique musulmane une place encore plus importante que dans le christianisme.

Comme on peut le voir par cet exemple, les historiens des compagnonnages ont encore d’immenses territoires à explorer avant de pouvoir, peut-être, éclaircir le mystère de leurs origines…

 Jean-Michel Mathonière puce


NOTES

1. Les textes compagnonniques anciens n’évoquent pas la canne ; l’attribut caractéristique du Compagnon, ce sont les couleurs. Ce peu d’importance de la canne, accessoire pratique et en même temps signe extérieur de respectabilité « bourgeoise », est confirmé d’une part par l’iconographie compagnonnique ancienne (cf. notamment les Rôles des tailleurs de pierre), et d’autre part par l’absence de cannes « symboliques » antérieures au début du XIXe siècle dans les collections des musées et des sociétés compagnonniques. Il est probable que la canne a pris une grande importance symbolique par suite d’une superposition-confusion avec d’autres symboles présents dans les traditions compagnonniques, notamment l’abacus des maîtres d’œuvres et le caducée d’Hermès.

2. Sur les tailleurs de pierre, voir Laurent Bastard et Jean-Michel Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. La Nef de Salomon, Dieulefit, 1996.

3. Une telle définition peut être considérée comme trop imprécise, mais c’est actuellement la seule qui résiste aux cas particuliers que révèlent les seuls compagnonnages occidentaux. L’on notera que cette définition englobe les loges maçonniques opératives. À cet égard, il est cependant nécessaire de noter que ressemblance ou même similitude ne signifie pas nécessairement parenté organique, les mêmes causes pouvant entraîner les mêmes effets (mêmes métier, contexte économique, religion, etc.). Seule la présence simultanée d’éléments similaires dont la genèse ne peut s’expliquer par le contexte habituel à ces organisations, permet d’affirmer des liens organiques, ceux-ci pouvant être de natures diverses (filiations, scissions, contacts). La même prudence s’impose quant au sujet qu’aborde le présent article, d’autant plus qu’il s’agit d’un domaine encore trop peu documenté.

4. Cf. la bibliographie et les notes de Travail et Honneur, op. cit., pp. 241-243. À ma connaissance, la principale publication sur ce sujet est : Traités des Compagnons-Chevaliers (Rasa’il-e Javanmardan), recueil de sept « Fotowwat-Nâmeh » publié par Morteza Sarraf, introduction analytique par Henri Corbin, Bibliothèque Iranienne, volume XX, Téhéran-Paris, 1973. Les traités sont publiés en persan. Seul le septième, un « rituel de Compagnonnage des artisans imprimeurs de tissus », de date inconnue, fait l’objet d’une traduction française. L’ensemble des autres textes, concernant des branches militaires et mystiques de la futuwwa, est résumé et étudié par Henry Corbin, celui-ci émettant le souhait que des chercheurs iraniens, intéressés par ce sujet, viennent en France pour y étudier les compagnonnages afin d’y retrouver les traces de cette futuwwa qui jadis « engloba juifs, chrétiens et musulmans ». La révolution islamique semble avoir stoppé net ces initiatives. Quelques autres références à des travaux en français concernant la futuwwa sont donnés dans les notes suivantes.

5. Ce point fait encore l’objet d’un désaccord parmi les spécialistes, certains considérant que l’arc d’ogive résulte de tâtonnements. Il est cependant établi (cf. les travaux d’Élie Lambert et Jurgis Baltrusaïtis, in revue Recherche, n° 1, Paris, 1939) que celui-ci était déjà connu des architectes musulmans et arméniens, ces derniers ayant pu jouer un rôle important dans la transmission à l’Occident des données orientales.

6. Cf. Travail et Honneur, op. cit. 

7. Mohamed Mokri, « Un traité persan relatif à la corporation prolétaire des porteurs d’eau musulmans », Revue des Études Islamiques, 1977, pp. 131-156.

8. Voir l’article sur le blason et la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre.

9. Sur certains rites initiatiques de la futuwwa, cf. J. H. Probst-Biraben, Les mystères des Templiers, éd. des Cahiers Astrologiques, Nice, 1947. Cet auteur, auquel l’on peut reprocher qu’il sacrifie par trop souvent à des conceptions occultistes, avait déjà émis l’hypothèse de liens entre les compagnonnages français et les confréries professionnelles musulmanes, domaine qu’il connaissait bien, étant probablement lui-même affilié à l’une d’entre elles. Le chapitre X est entièrement consacré à ce sujet et contient de précieux extraits et indications sur les rituels de ces confréries de métiers. Il est cependant à souhaiter qu’un ouvrage plus sérieux et plus documenté, compris en matière d’iconographie symbolique, finisse par voir le jour.

10. Sur Salmân, cf. Louis Massignon, Parole donnée, éd. Julliard, Paris, 1962. Il s’agit d’un recueil d’articles publiés auparavant ; voir notamment l’article intitulé « Salmân Pak et les prémices spirituelles de l’Islam iranien » (pp. 98-129), ainsi que « La Futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs musulmans au Moyen Âge » (pp. 349-374).