Un aspect de la justice compagnonnique chez les compagnons passants tailleurs de pierre : l’affaire de Marseille en 1862

Ce texte reprend en partie l’une des études publiées dans Travail et Honneur par Laurent Bastard et moi-même. Il m’a semblé intéressant d’y revenir car nous avons depuis retrouvé la photographie de la commission de compagnons passants tailleurs de pierre qui a eu à trancher cette affaire de Marseille. Dans le même temps, l’existence de cette photographie vient expliquer l’un des documents retrouvés au Museon Arlaten : un petit morceau de papier non daté, indiquant qu’il était dû de l’argent à un dénommé Blanc de Marseille pour frais de photographie. Il s’agit en fait de l’avance faite par le délégué de Marseille, Blanc, dit « La Sagesse de Marseille », pour faire exécuter un tirage de la photographie de l’assemblée pour chacune des villes de Devoir. Celle destinée à Avignon, ville non représentée directement, a certainement été remise par Leturgeon lors de son retour vers Paris.

Photographie des délégués du Tour de France à Marseille en 1862. Archives des CPTDP de Bordeaux.

L’affaire de Marseille est le dernier des conflits internes relatés au sein des archives des compagnons d’Avignon. Elle nous est connue par un long procès-verbal signé des membres d’une délégation de compagnons tailleurs de pierre représentants les villes de Devoir, appelés à résoudre l’affaire entre le 23 et le 26 décembre 1862. Sa nature est bien différente des précédentes, puisque c’est l’intervention de la justice publique qui en est à l’origine.

La date exacte des faits à l’origine de l’affaire ne figure pas dans le rapport des délégués, mais ils durent survenir dans le courant du mois de décembre 1862. Deux compagnons tailleurs de pierre, l’un dénommé Plus, La Franchise de Saint-Sulpice, l’autre Seguin, L’Assurance d’Ervert, assistés d’un complice, Pessard, L’Assurance de Fontenay « se seraient permis de défoncer la caisse et d’y enlever le cachet, le livre et la petite boîte contenant l’Évangile, le Christ, des couleurs fleuries et de l’argent ». La Mère ayant constaté ce vol avec effraction et fait une déposition auprès de la Justice, les deux auteurs des faits délictueux furent incarcérés. Pour leur part, les compagnons de la chambre de Marseille ne purent empêcher l’emprisonnement. Appliquant les règlements, ils « brûlèrent » les coupables.
L’information circulant rapidement, l’affaire remonta jusqu’à Paris, ville directrice dont la prérogative était de résoudre les conflits internes. Elle mit en place une commission constituée des délégués des villes du tour de France. Nous reproduisons ci-après, dans son orthographe d’origine, le procès-verbal des assemblées tenues par cette commission qui montre avec quel souci de justice ses membres ont travaillé à rétablir l’harmonie. Notons que le souci des compagnons était d’éviter que la justice profane ne vienne se mêler de leurs affaires et que, par ailleurs, il semble bien que le vol à l’origine de l’affaire résulte davantage de problèmes internes, de dissensions entre compagnons, que d’un délit de droit commun – c’est du moins ce qui semble le mieux expliquer la clémence dont font preuve les membres de la commission vis-à-vis des « voleurs », tandis que leur attitude vis-à-vis de la Chambre de Marseille est assez critique. Il est également à noter qu’il n’est fait aucune mention du Rôle de Marseille, établi en 1777 et toujours conservé par les actuels compagnons passants tailleurs de pierre.

Aujourd’hui vingt trois décembre de l’an mil huit cent soixante deux, nous soussignés, Leturgeon, dit la Fidélité de Vouvray, Ormieux, dit Joli cœur de Bordeaux, Moussié, dit la Fidélité de Tours, Cassaigne, dit la Pensée de Rochefort, Pourtal, dit la Réjouissance de Nimes, Muratel, dit la vertu de Beziers, Tous Compagnons passant tailleur de pierres, délégués par les villes du Tour de France, de Paris, Bordeaux, Nantes, Rochefort, Nimes et Montpellier, conformement à l’initiation et aux instructions qui nous avaient été transmises par la société de Paris ; Nous nous sommes trouvés réunis dans notre ville de Marseille pour statuer et regler la différence d’opinion existant entre la société de cette derniere ville et l’opinion de celles ci-dessus nommées en délégations, relativement à l’incarcération de deux Compagnons de la ville de Marseille.

Photographie des délégués du Tour de France à Marseille en 1862. Cet exemplaire a été complété d’un portrait photographique en médaillon (peut-être Duval, La Fidélité de Montpellier). Collection privée.

A cet effet, et après l’examen de nos pouvoirs respectifs lesquels nous ayant fait constater que deux délégués parmi nous  ; le premier, celui de Paris, était aussi délégué pour les villes de Tours et d’Agen ; le second, celui de Nimes, l’était également pour Avignon, en conséquence de ces doubles pouvoirs tenus par ces Compagnons et comme il en serait résulté dans nos délibérations des partages inégaux d’opinions, nous avons délibéré pour régulariser les discussions, de nous adjoindre des Compagnons étrangers à la ville de Marseille et rendre ainsi plus légal le résultat de nos opinions dans nos délibérations avons nommés à cet effet la Coterie Gelot dit la Clemence de lormont pour être délégué représentant la ville de Tours ; Nougaret dit la Clémence de Montpellier pour être délégué représentant la ville d’Agen, et Duval dit la Fidélité de Montpellier pour être délégué représentant la ville d’Avignon, auquels Compagnons nous avons conféré les mêmes pouvoirs qui nous avaient été donnés par les villes, qui nous avaient délégués.
Ayant ainsi régularisé et constitué notre délégations comme principe d’indivisibilité, nous avons procédé à la nomination d’un bureau et à l’unanimité, la Coterie la Réjouissance de Nimes à été élu président et Joli-Cœur de Bordeaux secretaire.
Fait à Marseille, le jour et an que dessus.
Le Président, A. Pourtal
le Secrétaire, Ormieux dit joli cœur de Bordeaux
les membres de la délégation
Leturgeon dit la fidélité de Vouvray
Gelot, la clémence de Lormont
La pensée de Rochefort, Cassaigne
Duval, la fidélité de montpellier
Nougaret, la clemence de montpellier
Muratel, la vertu de Beziers

Procès verbal des travaux de la délégation
dans la journée du vingt trois décembre mil huit cent soixante deux.

Après nous être reconnus et constitués, nous nous sommes présentés au premier chantier où on nous à indiqué des Compagnons et après nous être fait connaitre par eux les avons priés de convoquer une assemblée pour le soir même ayant une communication très importante à faire aux Compagnons de la Société de Marseille.
Nous nous sommes rendus le soir chez la mère à leur chambre de réunion où nous avons trouvé réunis vingt compagnons environs ; ce faible nombre nous à été expliqué par l’impossibilité qu’ils avaient rencontré a pouvoir dans un délai si court, commandé une assemblée régulière.
En présence de cette assemblée nous avons expliqué les motifs de notre mission et nous avons demandés à ce qu’une assemblées générales soit convoqué pour le lendemain soir par la voix générale de touts les Compagnons du tour de France.
Mais qu’en attendant cette assemblée nous demandions aux Compagnons présents formant la majorité des membres de la société de Marseille, les renseignements précis et exacts des faits qui avaient entrainés, l’incarcération de deux de nos membres.
Résumant leur déclarations il resulterait que les deux Compagnons la Franchise de St Sulpice Plus, l’assurance d’Ervert Seguin et l’assurance de Fontenay Pessard (comme complice) se seraient permis, de défoncé la caisse et d’y enlever, le cachet, le livre et la petite boite contenant, l’Evangile le Christ des couleurs fleurie et de l’argent – qu’ils avaient pensés que ce fait constituait un vol avec effraction et que sous l’impression de cette pensée n’avait pû empêcher la déposition de ce fait à la justice laquelle déposition de ce fait suivant eux aurait été faite par la mère que par la gravité de ce fait ils n’avaient non seulement empecher leur incarcération sous l’inculpation de vol, mais qu’ils les avaient brulés suivant les regles de notre devoir.
Après avoir reçu cette déclaration la délégation sans prejuger au fond des droits et des torts des partis, à déclaré à l’assemblée que représentant le tour de France et agissant strictement suivant les règles de notre devoir elle n’approuvait pas les décisions prises par la société de Marseille dans cette affaire et qu’en agissant par ce principe envers et contre la société de Marseille elle allait employer toutes les voies et moyens pour faire élargir ces deux Compagnons incarcérés.
A cette déclaration nettement posée par la délégation l’assemblée déclare qu’elle fera et qu’elle usera de toute l’influence particulière des membres qui ont déposés contre les Compagnons pour atténuer leur dépositions et faire en sorte de nous aider de tout leur pouvoir à l’élargissement de ces Compagnons.
La délégation satisfaite de cette décisions s’est retirée après s’être donnés rendez-vous au palais pour le lendemain à 8 heures du matin.
Fait à Marseille le jour et mois et an que dessus.
Ont signé les membres de la délégations.

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du 24 décembre 1862

Le Président et le secretaire de la délégation sont joints aux Coteries La Sagesse de Marseille (Blanc), la Prudence d’Hystre (Essery) et la vertu de Samazan (Maréens) réunis au palais (parquet du procureur impériales) et agissant avec la prudence la circonspection et les recommandations particulières dont ils étaient nantis on obtenu l’élargissement conditionnel des deux compagnons incarcérés à 6 heures du soir.
Les conditions posées par le juge d’instruction avaient été demandées par la commissions sus enoncée : c’était la remise des objets détournés.
L’assurance de Fontenay ayant fait la remise des objets désignés le juge d’instruction à ordonné leur élargissement immédiat.
Ces formalités étant remplies, la délégations s’est réunies ensuite à l’assemblée déjà constituée chez la mère des Compagnons de la ville de Marseille – où les secretaire de la délégation, prenant la parole à remercié les Compagnons du concours qu’ils ont apporté à l’élargissement de ces deux Compagnons, et leur a témoigné le désir de faire partir ces Compagnons immédiatement de Marseille.
L’assemblée à demandé à la délégation communication d’une lettre écrite à la société de Paris par les trois Compagnons inculpés, la délégation dans sa sagesse n’a pas jugé à propos de leur faire cette communication.
Le délégué de Paris a pris la parole et a communiqué à l’assemblée les observations faites par quelques jeunes Compagnons actuellement à Paris se plaignant de n’avoir pas trouvé à Marseille la confraternité et le bon accueil, qu’ils trouvent ordinairement dans toutes les villes du tour de France.
Quelques membres de l’assemblée ayant répondu qu’il serait fait droit à ces réclamations et l’assemblée étant terminée, la délégation s’est retirée.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus.

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du vingt cinq décembre mil huit cent soixante deux

La délégation étant réunie dans un chambre particulière à fait appeler les trois Compagnons inculpés, et après les avoir entendus à pris la délibération suivante :
1° Payer leurs dettes chez la Mère et envers la société de Marseille 2° De les faire partir dans le plus bref délai possible, La Franchise de St Sulpice et l’assurance de Fontenay pour Paris et l’assurance d’Ervert pour Bordeaux 3° de ne pas faire lever leur punition infligée par la société de Marseille bien que la délégation soit unanime à reconnaitre quelle ne peut exister attendu le vice de forme dans son application puis ensuite qu’elle est trop sévère, mais après les avoir gardés à vue pendant une année pour apprécier leur conduite et juger alors par cette conduite de ce qu’il y aura lieu de faire à leur égard 4° Les dettes des Compagnons allant à Paris seront payées par le délégué de Paris (Leturgeon, la Fidélité de Vouvray) et celle du Compagnon allant à Bordeaux, par le délégué de Bordeaux (Joli-cœur de Bordeaux) 5°Les trois Compagnons sus nommés se sont engagés sous la foi du serment à suivre ponctuellement les décisions prises et à prendre à leur égard.
Nous avons clos la réunion.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du vingt six décembre mil huit cent soixante deux

La délégation entière s’étant réunie dans la chambre des séances de la société de Marseille, il lui à été communiqué une décision prise par cette société déléguant la Coterie la Sagesse de Marseille (Blanc) pour se joindre à la délégation des villes du tour de France pour avoir à présenter ces observations où à ratifier les procès verbaux dressés jusqu’a ce jour par la délégation.
La délégation s’étant retirée de l’assemblée s’est réuni dans une salle particulière avec ce nouveau délégué et après vérification de ses pouvoir lui avons lus les procès verbaux antérieurs dans toute leur teneur qu’il à accepter sans observation ni réserves que celle que ces trois Compagnons ne rentrent plus dans la société.
Sur ce nous avons clos la réunion.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus.

Encore à propos des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre

Un texte légèrement polémique, longtemps resté dans mes tiroirs, mais qui contient des données intéressantes sur divers aspects problématiques de l’histoire des compagnonnages. J’en ai profité pour y adjoindre des reproductions de couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre des deux rites.

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Fragment de couleur fleurie de compagnon Passant tailleur de pierre. Milieu XIXe siècle, Musée du Compagnonnage, Tours.

Un courrier de lecteur publié en réaction à mon article sur les « couleurs fleuries » des compagnons tailleurs de pierre dans le n° 268 de Compagnons et Maîtres d’Œuvre (journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment) m’offre l’occasion de revenir sur cet intéressant sujet. Bien que le point particulier qu’il soulève n’entrait évidemment pas dans l’objet central de mon article – l’attestation de l’existence d’une pratique symbolique et rituelle caractéristique de ce compagnonnage dès 1225 –, il n’en demeure pas moins que la question de savoir auprès de qui et comment les Anciens se fournissaient de leurs couleurs n’est effectivement pas sans intérêt du point de vue de l’histoire des compagnonnages. En effet, les matériaux documentaires concernant directement le sujet sont trop peu nombreux et souvent trop peu explicites pour que l’historien se prive d’étudier attentivement le maximum d’éléments connexes, c’est-à-dire appartenant au contexte dans lequel ces compagnonnages vivaient (économie, technologie, coutumes, etc.), afin de tenter d’en éclairer les points obscurs. Une étude spécifique des couleurs, allant des aspects pratiques aux aspects symboliques, serait en ce sens précieuse. Mais le sujet est à la fois trop vaste et encore trop peu documenté et, en attendant qu’une telle étude d’ensemble voit le jour, je me contenterai d’apporter ici quelques éclaircissements et corrections relatifs aux interrogations énoncées par ce lecteur.

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.

Puisque ce point se trouve implicitement mis en doute dans ce courrier de lecteur, précisons tout d’abord que Laurent Bastard et moi-même, dès le début de nos recherches sur les compagnons passants tailleurs de pierre [note 1], n’avons pas manqué de nous poser la question (entre mille autres !) de savoir quelle était la provenance de leurs couleurs fleuries. Rien de particulièrement révélateur n’est ressorti de nos investigations du côté de l’histoire des textiles, sachant que si de nombreux éléments permettent d’assez bien retracer l’histoire de ce type de production du point de vue technologique et artistique, il n’en va pas de même en ce qui concerne ses multiples utilisations, d’autant lorsque celles-ci sont “marginales”.

C’est en effet ce qualificatif qui convient au cas des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre puisque l’examen des échantillons connus, presque tous différents les uns des autres, démontre qu’elles ne faisaient autrefois l’objet d’aucune “standardisation rituelle” et qu’il s’agissait en réalité de rubans à fleurs du commerce, destinés à des utilisations très variées.

En ce qui concerne le problème de savoir auprès de qui, avant l’abolition des privilèges corporatifs par la loi Le Chapelier en 1791, les tailleurs de pierre se fournissaient de ces couleurs, il est probable qu’ils se les procuraient dans les merceries des grandes et riches villes où ils avaient leurs sièges – la « puissante corporation » des merciers s’étant à peu près arrogée le droit exclusif du négoce des textiles, au détriment des fabricants eux-mêmes. Ce n’était cependant pas une obligation absolue et je reviendrai sur ce point.

La même remarque quant au moyen de se fournir peut s’appliquer aux couleurs des autres corps avant l’apparition de modèles possédant une emblématique spécialement tissée (le plus ancien semblant être celui de la Réconciliation Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis, en 1864, aïeule de l’actuelle Union Compagnonnique [note 2]). Car auparavant les couleurs n’étaient que des rubans non caractéristiques dont l’emblématique compagnonnique, lorsqu’elle existe, était ajoutée soit par gaufrage lors du pèlerinage à la Sainte Baume (cas des corps du Devoir en général), soit par broderie (cas des Gavots et des Indiens). C’est certainement la naissance du corps des tisseurs-ferrandiniers, en 1831, qui facilita aux autres corps du Devoir la possibilité de faire réaliser des rubans spécifiquement compagnonniques – dont la standardisation s’accentue durant la première moitié du XIXe siècle, parallèlement aux querelles entre corps anciens et corps nouveaux. Cependant, seule une étude spécifique permettra de déterminer si des rubans plus ou moins propres aux corps compagnonniques n’ont pas été réalisés dès avant cette date.

Il faut d’ailleurs noter que les échantillons de couleurs fleuries sont peu nombreux et que, pour ma part, je n’en connais pas qui soit antérieur à la fin de l’Ancien Régime. Cette rareté [note 3], qui d’ailleurs concerne la plupart des témoignages internes de la vie compagnonnique avant le début du XIXe siècle, n’a en soi rien d’étonnant si l’on considère la relative fragilité de ces couleurs [note 4] et le fait que, malgré leur importance en tant que corps supposé fondateur, les tailleurs de pierre des deux rites formaient, par rapport à d’autres corps, un compagnonnage numériquement peu important. L’on notera cependant que rien ne permet d’affirmer avec une absolue certitude que l’on est en présence ou non d’une couleur compagnonnique si un ruban fleuri du même type est trouvé hors un contexte caractéristique, par exemple accroché à une canne ou, dans le cas des compagnons étrangers, portant un cachet à l’effigie de Salomon ; il n’est donc pas à exclure que des couleurs fleuries du XVIIIe siècle, voire plus anciennes, soient conservées dans des collections de textiles au titre de rubans “profanes”.

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Couleur fleurie, avec ajout d’un ornement terminal brodé, de compagnon étranger (?) ou passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. Musée du Compagnonnage (Tours).

Passons maintenant à un autre point abordé par ce lecteur et qui traduit une profonde incompréhension de ce qu’étaient réellement les compagnonnages d’antan – incompréhension qui, toutes tendances confondues, est malheureusement très répandue. Il souligne en effet que, pour obtenir ces couleurs fleuries, il était probablement nécessaire pour les compagnons de faire « appel à la puissante corporation des merciers », chose qu’il considère comme « pas impossible en soi »… tout en enchaînant aussitôt avec la remarque suivante : « Mais faire appel à d’autres, en dehors du Devoir, pour quelque chose d’aussi fondamental ? » et conclure avec un « Pourquoi pas ? » qui, finalement, est une forme de négation puisqu’il débouche sur l’expression de son doute quant au sérieux des recherches entreprises !

En ce qui concerne le fait de savoir s’il est envisageable que la réalisation des couleurs ait pu être confiée à l’extérieur du Devoir, les faits le démontrent comme nous venons de le voir. Mais, dans une actualité qui voit se multiplier les dérives pseudo compagnonniques, se réclamant toutes d’un retour à la « Tradition » initiatique, il me semble très important de souligner combien la manière de poser la question fait justement preuve d’une vision par trop “spéculative” des usages symboliques et rituels des anciens compagnonnages – j’allais écrire des “opératifs” ! René Guénon lui-même, qui était pourtant si enclin à dégager des causes supérieures aux faits d’ici-bas, n’aurait certainement pas imaginé semblable “jusqu’au-boutisme” symbolique aux pratiques des “grands Initiés” que sont certainement les descendants des bâtisseurs de cathédrales…

Restons sérieux. Même en donnant du crédit à une fondation sous le règne de Salomon, et quel que soit l’aspect réellement “fondamental” des couleurs – et la “pureté” dans lesquelles celles-ci devaient rester, au propre comme au figuré –, elles n’ont probablement jamais nécessité d’être fabriquées ou achetées selon des conditions plus ou moins analogues à ce que le Judaïsme désigne par « kasher ». Aucun texte ni même aucune tradition ne contiennent d’indication en ce sens. D’ailleurs, en admettant cependant que semblable obsession de pureté ait un jour existé, un rite d’exorcisme/bénédiction aurait finalement suffit à effacer toute “tâche originelle” – sachant que l’existence de rites magico-religieux analogues est attestée à l’intérieur des compagnonnages [note 5]. Précisons aussi que les rites de réception compagnonnique, toutes variantes confondues et comme tout rite initiatique, possèdent ipso facto une dimension purificatrice transformant le profane (impur) en sacré (pur) ; d’ailleurs, pour en rester aux compagnons tailleurs de pierre, si l’on en croit une chanson qui dit « faut que leur Devoir soit bien mystérieux pour que sitôt morts ils montent droit aux cieux », leurs rites sont certainement a fortiori capables de transformer des rubans ordinaires en couleurs fleuries de toutes les Vertus !

Par ailleurs, la formulation de la “question” posée par ce lecteur peut laisser croire que les merciers étaient les fabricants de ces couleurs et elle affirme implicitement qu’ils ne détenaient pas le Devoir. En ce qui concerne ce dernier point, au vu des découvertes qu’amène chaque investigation objective dans la nébuleuse des sociétés de métier sous l’Ancien Régime, j’aimerai pour ma part posséder encore de telles certitudes… S’il n’est cependant absolument aucun indice prêchant en faveur de la détention par les merciers d’un quelconque Devoir, c’est probablement parce que ceux-ci, qui formaient effectivement une puissante « communauté de métier » (ce terme est plus exact que « corporation »), avaient pour activité le négoce des textiles et non leur fabrication – le négoce semblant avoir toujours été, en France du moins, en dehors du “compagnonnisable”.

Au Moyen Âge et durant tout l’Ancien Régime, les rubans étaient fabriqués par les « tissutiers-rubanniers », dont les statuts pour la ville de Paris datent du 4 janvier 1404, professionnels qui étaient auparavant désignés sous le nom de « dorelotiers » (statuts de Paris du 25 mars 1327), lesquels étaient issus d’un corps plus général, celui des laceurs de fils (statuts sous le titre XXXIV dans le Livre des métiers, 1258). De l’étude des nombreux documents concernant les rubaniers de Paris, il ressort que les merciers avaient en charge le négoce de leur production, bien qu’il leur soit possible de fournir eux-mêmes leurs commanditaires. Ainsi, une sentence de police du 28 août 1598 les autorise à porter chez les particuliers les objets qu’ils leur ont commandé sans contrevenir aux règlements leur interdisant le colportage. Une autre sentence du 24 avril 1700 leur porte défense « de colporter leurs marchandises dans les hostelleries, sauf sur la demande des particuliers, auquel cas seront tenus de les porter cachées et enveloppées sans pouvoir les montrer ny exposer par les rues » [note 6]. Il n’est donc pas à exclure que, notamment dans les villes où cette profession était bien place, les compagnons se soient fournis de leurs couleurs directement auprès des fabricants.

Rien ne permet de supposer que les rubaniers possédaient un Devoir, mais, pour l’anecdote et afin d’illustrer un peu la complexité de ce type de question, l’on notera néanmoins que, conformément d’ailleurs à la règle générale et contrairement à une idée reçue, leurs statuts de 1404 montrent que les compagnons (et compagnonnes !) de ce métier ne dédaignaient pas voyager de ville en ville et que les maîtres de Paris autorisaient ces gens « estranges » à travailler dans leur ville et à accéder à la maîtrise moyennant que, comme tous, ils payent leurs « devoirs », c’est-à-dire ce qui était dû à la confrérie, aux jurés du métier et au Roi – acception somme toutes logique du terme « Devoir » qui n’est probablement pas étrangère à la genèse de son sens, particulier et polysémique, dans les compagnonnages.

Venons-en maintenant à un dernier point contradictoire souligné par ce lecteur. Bien évidemment, l’on pourrait objecter que de tels rubans fleuris, avant l’invention des métiers à tisser Jacquard, étaient une production onéreuse, plus ou moins réservée de fait à la noblesse ou à la bourgeoisie aisée – ce qui, si je comprends bien la finalité implicite de sa remarque, prêcherait donc en faveur d’un emploi relativement récent de ces couleurs fleuries. C’est négliger plusieurs points importants :

– Tout d’abord, l’emploi de couleurs fleuries est formellement attesté par les règlements compagnonniques nettement avant (début XVIIIe) l’invention du système de Jacquard (invention parachevée en 1800).

– Auparavant, même si l’on peut considérer que certaines productions des rubaniers, mêlées de fils d’or par exemple, étaient effectivement très onéreuses, il n’en allait pas de même pour toutes – en tous les cas, il ne faut pas non plus négliger l’échelle des valeurs : il s’agit en fin de compte de rubans et non de pièces d’orfèvrerie.

– Ordinaires ou somptueux, les rubans étaient dès le Moyen Âge très à la mode et touchaient une grande partie de la société (il n’était guère de fête sans véritable débauche de rubans) – et l’on sait combien le souci « d’être à la mode » n’est pas nouveau et peut pousser certain(e)s à dépenser au-dessus de leurs moyens !

– Sous l’Ancien Régime, les compagnons tailleurs de pierre formaient un corps de métier globalement aisé et cultivé et nombre d’entre eux fréquentaient les couches sociales les plus élevées (leurs commanditaires). Ils étaient par conséquent largement en mesure, pour ne pas dire en obligation, de faire des dépenses d’apparat ; il n’est d’ailleurs que d’examiner l’iconographie des Rôles des compagnons passants tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour constater le soin qu’ils apportaient à leur habillement en dehors du chantier [note 7].

– Enfin, et cette remarque vaut pour l’ensemble des corps compagnonniques sous l’Ancien Régime, cette dépense d’apparat liée à l’affiliation compagnonnique était la seule [note 8] et c’était finalement là un sacrifice de bien petite taille pour manifester leur attachement au Devoir et apparaître ainsi, malgré l’absence de structure juridique spécifique, comme formant un “corps constitué” [note 9].

En conclusion, il apparaît donc que non seulement l’usage de rubans tissés pour les couleurs fleuries ne pose aucun réel problème, tant sur le plan technique que financier, mais aussi que cet usage pourrait remonter assez loin dans le temps. À défaut d’autres découvertes documentaires, il est cependant difficile de se prononcer sur la date à laquelle les couleurs fleuries ont pris le relais de couronnes de fleurs naturelles – les deux ont d’ailleurs pu coexister. De plus, il a peut-être entre-temps été employé des couleurs brodées ou peintes – l’on peut observer un phénomène de même nature dans le cas des tabliers et des décors maçonniques au XVIIIe siècle.

Comme on le voit, cette “brève” réponse aux interrogations soulevées par ce lecteur nous a amené à effectuer un intéressant tour d’horizon de l’histoire des compagnonnages et à faire entrevoir quelques-uns des développements actuels de la recherche – développements qui vont souvent à l’encontre des idées reçues. Il reste à souhaiter que cet intérêt soit partagé par le plus grand nombre possible de compagnons et que chacun, au gré de son tour de France ou de ses voyages, ait à cœur de recueillir soigneusement les témoignages laissés par les Anciens afin d’alimenter la base documentaire sans laquelle les historiens ne peuvent travailler.


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Couleur fleurie de compagnon étranger tailleur de pierre, milieu XIXe s., Musée du Compagnonnage (Tours). La couleur porte en bas le tampon de la société des étrangers.
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Cachet des compagnons étrangers de Lyon.
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Paire de couleurs fleuries d’un compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. Largeur 70 mm, longueur 1236 mm. Cliché Dominique Doucet.
Couleurs fleuries de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.
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Compagnon étranger « Premier en ville » d’après une lithographie figurant dans le Livre du Compagnonnage, d’Agricol Perdiguier, 2e éd., 1841. Les couleurs fleuries sont ici portées au côté, contrairement à l’usage habituel des étrangers qui était de les porter nouées en cravate autour du cou, et elles sont surmontées d’un bouquet de fleurs.

NOTES

Note 1. Mon article dans le n° 268 de C & MO vient en complément de nos recherches communes sur les compagnons tailleurs de pierre ; sur ces recherches, cf. L. Bastard et J.-M. Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles.

Note 2. Cf. reproduction dans l’édition de la conférence de Jean Philippon (Bordelais la Constance, C. cuisinier D.D.U.), « Aux origines de l’Union Compagnonnique », in Fragments d’histoire du Compagnonnage, volume 1, éd. Musée du Compagnonnage, Tours, 1999. 

Note 3. Nos recherches à partir des archives des CPTDP d’Avignon ont ainsi mis en évidence, malgré leur richesse, la rareté ou l’absence de certains documents. Ainsi, si nous avons retrouvé quelques exceptionnels échantillons de « maximes » (formules de reconnaissance périodiquement changées) des années 1840, nous n’avons retrouvé aucune « affaire » (passeport compagnonnique), dont l’usage est pourtant attesté dans les règlements. Il semble d’ailleurs que pas un seul échantillon ancien de ce document ne soit à l’heure actuelle connu.

Note 4. Parmi les couleurs fleuries datables à coup sûr de la première moitié du XIXe siècle, nombreuses sont celles qui sont dans un état assez mauvais. Cela tient moins à la qualité des textiles, plutôt élevée, qu’aux conditions de leur conservation dans les coffres contenant les Rôles ou des aléas subis par celui-ci, notamment lors de la quasi extinction des compagnons passants tailleurs de pierre au début du XXe siècle. Dans un texte daté du 1er novembre 1841, les CPTDP de Paris disaient déjà, parlant des archives de la société, qu’elles étaient dans un tel état de vétusté qu’elles étaient presque illisibles, et que les couleurs des maîtres remerciés (le remerciement se traduisant par l’offrande de couleurs au Rôle) étaient « déposées dans un coin », ce qui traduit combien, malgré leur attachement au Devoir, les compagnons d’alors, absorbés par d’autres problèmes, faisaient assez peu de cas de ces vénérables témoignages de leur histoire (cf. Travail et Honneur, pp. 280-290).

Note 5. Cf. par exemple, toujours chez les tailleurs de pierre, le « brûlage » qui est la sanction la plus grave et qui consiste à inscrire le nom du compagnon définitivement chassé sur un papier et à le brûler, ainsi qu’à effacer par grattage son nom de tous les Rôles qu’il a signés, de sorte qu’il n’en subsiste absolument aucune trace. La dimension magique de ce rite est flagrante.

Note 6. Pour tout ce qui concerne les tissutiers-rubanniers, cf. René de Lespinasse, Les métiers et corporations de la Ville de Paris, t. III, pp. 1-39 (volumes de la collection Histoire générale de Paris, Imprimerie Nationale, Paris, 1886-1897).

Note 7. Le fait de posséder un habillement convenable fait d’ailleurs partie des conditions imposées aux aspirants afin de pouvoir être reçu compagnon.

Note 8. Rappelons une nouvelle fois que n’est qu’à partir des premières décennies du XIXe siècle que la canne prendra dans les compagnonnages français l’importance emblématique que l’on sait, devenant au fil des années un objet somptueux et coûteux. Les cannes les plus anciennes sont modestes et ne comportent pas d’inscription. Tout porte à croire que la canne compagnonnique résulte de la superposition/confusion, au fil des siècles, de plusieurs aspects : 1) la canne dans sa fonction pratique de soutien du marcheur, avec connotations symboliques lorsque celui-ci est un pèlerin ; 2) la canne/sceptre cérémonielle de nombreuses confréries et corps constitués (sur le symbolisme et l’origine de laquelle il y aurait d’intéressantes recherches à faire) ; 3) la mode de la canne dans la société aisée des XVIIe et XVIIIe siècles, mode parmi d’autres dont s’emparera le peuple après 1789, voire même avant. L’on notera à cet égard que les compagnonnages germaniques ont conservé cette nette distinction entre la canne du compagnon, porteuse d’un certain symbolisme mais sans plus, et le sceptre portant des rubans et des inscriptions qui, tel un bâton de maréchal, est l’attribut de l’autorité du maître placé à la tête de la confrérie locale. La canne du rouleur dans les compagnonnages français lui est analogue.

Note 9. Sur ce point, voir le Journal de ma vie du compagnon vitrier du Devoir Jacques-Louis Ménétra (rééd. Albin Michel, Paris, 1998). Il évoque ainsi, entre autres épisodes comparables, un défilé organisé à l’occasion d’un Te Deum que les compagnons de Tours font dire en 1757 à l’attention du Roi. Cela illustre bien cette volonté d’apparaître aux yeux des autorités comme formant un corps respectable : « Nous nous assemblâmes tous et nous trouvâmes 875 compagnons de toutes vacations. […] Nous étions accompagnés de tambours et hautbois et nous fûmes tous en rang avec nos rubans dans les rues de la ville et de l’abbaye de Beaumont où l’abbesse dans ses habillements de princesse reçut sur un plat d’argent que je lui présentai le pain béni […] » La princesse dont il s’agit est Mademoiselle de Vermandois qui, au cours des travaux qu’il accomplit dans l’abbaye de Beaumont, témoigna une charitable attention à Ménétra, le jeune vitrier.

Les couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre

Ce texte a été publié à l’origine dans le n° 268 de Compagnons et Maîtres d’Œuvre (journal trimestriel de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment), 3e trim. 1998, p. 3-6, et dans le n° 64 de Compagnon du Devoir (journal mensuel de l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir), mars 1999, p. 3-7. Il a ensuite été repris dans mon livre Le serpent compatissant.

Si les compagnons « du Tour de France » sont souvent présentés par les médias comme étant les descendants en droite ligne des bâtisseurs de cathédrales, il n’en existait jusqu’à présent aucune preuve formelle et même, il faut bien le dire, aucun indice véritablement substantiel. Cependant, cette revendication filiale vis-à-vis des bâtisseurs de cathédrales reposait implicitement sur un raisonnement tout à fait logique : celui de la transmission du métier (dans sa dimension la plus accomplie) de génération en génération, de père à fils, de maître à apprenti. Il s’agissait donc en réalité d’une hypothèse destinée, entre autres objectifs, à combler un total vide documentaire en ce qui concerne l’histoire des compagnonnages français avant le milieu du XVIe siècle.

De par sa généralité, cette hypothèse possède nécessairement une part de vérité. Le métier lui-même offre effectivement un support obligé de continuité et il est bien évident que les bâtisseurs de cathédrales ne sont pas sans avoir eu une descendance, tant charnelle que technologique. Mais l’on ne peut s’en tenir à ce point de vue, beaucoup trop vague, pour prétendre isoler une généalogie porteuse d’explications quant à la difficile question des origines des compagnonnages. En fait, faute de découvertes documentaires parfaitement explicites, le seul moyen d’établir de manière hypothétique, mais intellectuellement légitime, un lien entre compagnons et bâtisseurs de cathédrales, c’est d’étudier attentivement le patrimoine culturel des uns et des autres et d’essayer d’y discerner des similitudes qui ne sauraient s’expliquer seulement par l’identité des métiers pratiqués ou par des banalités.

Dans le cas particulier des compagnonnages, cette recherche de similitudes se focalise inévitablement sur ce qui constitue leur caractéristique la plus remarquable, a priori absente des communautés et des confréries de métier ordinaires : leur dimension initiatique, dimension qu’il est d’ailleurs difficile de définir objectivement – si ce n’est qu’elle est fondée sur des rites et des symboles relativement spécifiques, communiqués sous le sceau du secret, et que sa perspective finale (la moelle dans l’os, dirait Rabelais) appartient au spirituel : le travail y est honoré comme formant une voie d’accès privilégiée au sacré ou, pour user d’un terme plus aisément accepté aujourd’hui, à la connaissance de soi. Or, bien qu’ils aient eux-mêmes œuvré à ce que chacun s’accorde à considérer comme étant l’une des plus parfaites expressions de l’Art sacré, rien de tel n’est explicitement attesté chez les bâtisseurs de cathédrales, du moins dans le domaine français – et en ne tenant pas compte à ce titre des secrets entourant plus ou moins, hier comme aujourd’hui, certains procédés technologiques. Seuls quelques indices permettent de supposer que l’analogie entre travail sur la matière et travail sur soi-même n’était pas étrangère à la pensée des bâtisseurs – le dessin de Villard de Honnecourt représentant des sculpteurs se taillant eux-mêmes les pieds me semble en être une parfaite illustration. Cependant, même si ce type d’analogie est tout à fait caractéristique des modes de pensée à caractère ésotérique et initiatique, il ne leur est pas exclusif et ce genre d’indice, aussi parlant soit-il, ne peut donc suffire à l’historien pour affirmer la présence d’une tradition initiatique chez les bâtisseurs de cathédrales français.

Toutefois, pour reprendre malgré tout un argument dont on a beaucoup abusé en la matière, l’absence d’attestation (ou, plus exactement, le fait que nous n’en connaissions pas à l’heure actuelle) est-elle la preuve sine qua non que cette dimension initiatique n’existait pas et que les compagnonnages l’auraient soit inventée de toutes pièces (ce qui ne serait alors pas la moindre preuve de leur talent), soit héritée d’autres ancêtres (mais alors lesquels) ? Il est d’autant plus difficile de formuler une opinion judicieuse que, par définition, le caractère secret de l’initiation tend à impliquer l’absence de traces, du moins en théorie ou pour ce qui concerne ses aspects les plus intérieurs.

En résumé, les historiens étaient donc jusqu’alors dans l’obligation de considérer ce lien entre compagnonnages et bâtisseurs de cathédrales comme n’étant qu’une séduisante mais fragile hypothèse et ils avaient donc tendance, sur la foi de l’existence de quelques documents susceptibles d’être interprétés en ce sens, à plutôt privilégier l’hypothèse d’une naissance plus tardive des compagnonnages, en l’occurrence dans le cadre (et à cause) des conflits opposant les compagnons des corporations aux maîtres de celles-ci, conflits qui prendront effectivement de l’extension au cours du XVIe siècle – hypothèse qui est finalement elle aussi assez fragile et qu’il convient, en particulier parce qu’elle néglige la pluralité du phénomène compagnonnique, de nuancer, voire d’abandonner en certains cas (notamment celui des tailleurs de pierre).

Cette situation inconfortable pour les historiens – car la nécessité de s’appuyer sur des faits documentés ne leur interdit cependant pas de posséder d’intimes convictions – est désormais en voie de disparaître. En effet, une découverte vient enfin permettre d’établir un lien formel, sur le plan des rites et symboles, entre les tailleurs de pierre ayant œuvré au tout début du XIIIe siècle à la construction des cathédrales gothiques et les compagnons du même métier, tels qu’ils émergent dans l’histoire au début du XVIIe siècle (c’est en effet seulement à partir de cette époque que leur existence est sans aucun doute attestée).

Cette découverte est d’autant plus importante que, au-delà du fait qu’elle pourrait reculer de plus de trois siècles la date « d’apparition » de ce compagnonnage, elle ouvre d’intéressantes perspectives quant à une ancienneté bien plus grande encore. Par ailleurs, elle permet aussi, sous l’angle de la symbolique et des rites, d’espérer mieux saisir quelles sont la nature et la vocation originelles du Saint-Devoir – puisque telle est la désignation traditionnelle de la société des Compagnons Passants tailleurs de pierre. Toutes ces nouvelles perspectives s’étendent d’ailleurs à d’autres corps compagnonniques, notamment celui des charpentiers. Notons également que, au regard de l’aspect nécessairement fragmentaire des recherches historiques actuellement possibles, elles s’inscrivent harmonieusement dans le cadre d’une approche plurielle du problème de l’origine du phénomène compagnonnique – car, même en admettant l’existence d’une cause première prédominante, comme une graine dont les gènes auraient déjà contenu la forme idéale finale, le développement des compagnonnages s’est, tel celui d’un arbre, nécessairement accompli dans la durée, en plongeant ses racines dans divers substrats, plus ou moins profonds (anciens) et aussi plus ou moins nourriciers selon les phases de croissance.

Les couleurs fleuries, attribut fondamental des compagnons tailleurs de pierre

Avant d’exposer cette découverte, il n’est pas inutile de brièvement expliquer par quel cheminement elle a été rendue possible. Car ce cas particulier illustre bien toute l’importance qu’il y a d’analyser le plus objectivement et le plus complètement possible les rares éléments documentaires actuellement connus – et aussi, même si tous ces préambules peuvent sembler superflus, parce qu’il n’est pas sans intérêt de faire partager aux compagnons quelques-uns des aspects du travail de recherche afin qu’ils puissent mieux appréhender les documents en leur possession  : l’histoire n’est pas un domaine réservé, c’est notre patrimoine à tous et ses fruits ne sont pas seulement destinés à vainement « philosopher »…

Lorsque Laurent Bastard et moi-même avons commencé à étudier les archives des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, il nous est rapidement apparu, entre autres éléments jusqu’alors ignorés ou tout simplement négligés, que l’attribut caractéristique et unique de ceux-ci sous l’Ancien Régime était les couleurs « fleuries », modèle partagé avec les compagnons étrangers – que ceux-ci portaient cependant d’une autre manière – mais nettement différent de celui employé par les autres corps du Devoir, à savoir les couleurs dites « de Sainte-Baume » puisque c’est en ce lieu que, depuis une date inconnue, elles recevaient leur gaufrage caractéristique.

[Nota : les « couleurs » sont les rubans, de couleurs diverses, ornés ou non d’attributs, qui caractérisent chaque société compagnonnique.]

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.

En effet, si aucun de leurs règlements du XVIIIe siècle ne mentionne la canne – qui semble n’être devenue que tardivement, au tout début du XIXe siècle, un attribut caractéristique et majeur des compagnonnages français – de nombreux articles y sont consacrés aux couleurs fleuries. Il est notamment stipulé que le nouveau reçu doit les porter au chapeau tous les jours durant les trois mois qui suivent sa Réception dans le Saint-Devoir, et encore durant trois autres mois, mais seulement les dimanches et fêtes.

Pour le reste, il faut savoir que, lors de la Réception, le nouveau reçu offrait également une paire de couleurs au Rôle, une à son premier Rouleur, ainsi que deux autres paires à son Parrain et à sa « Marraine » – ces deux dernières étant à la fin du XVIIIe siècle quelquefois remplacées par leur contrepartie en argent versée à la caisse commune. De même, le Remerciement était formalisé par l’offrande d’une couleur fleurie au Rôle (et une autre au Parrain). Le bâton auquel cet emblème sacré de la société était fixé, et autour duquel il restait enroulé hors son exposition en certaines circonstances, s’ornait ainsi des couleurs offertes par les nouveaux compagnons et par les maîtres remerciés. Notons au passage que la plupart des couleurs fleuries anciennes conservées aujourd’hui, au demeurant peu nombreuses, proviennent de ce qui était ainsi dévolu aux Rôles et pieusement conservé dans leurs coffres (les « Maîtres »).

Il se dégage ainsi de l’étude de cette coutume particulière, ici très résumée, plusieurs points que, tenant compte de certains archaïsmes des textes et de l’hétérogénéité de leur structure, l’on peut supposer procéder d’une assez longue tradition, laquelle remonterait pour le moins à la fin du XVIe  siècle :

– à l’exclusion de tout autre élément (notamment de la célèbre canne), les couleurs constituent l’emblème par excellence de l’état de compagnon passant tailleur de pierre (cette remarque vaut d’ailleurs pour l’ensemble des compagnonnages)  ;

– ces couleurs sont « fleuries », c’est-à-dire, pour l’époque où nous en connaissons des échantillons ou des représentations (XVIIIe siècle), tissées de fleurs de toutes espèces et couleurs (précisons d’ailleurs qu’il en est presque autant de modèles différents que d’échantillons conservés : elles ne faisaient donc manifestement l’objet d’aucune « standardisation rituelle ») ;

– elles se portent au chapeau, c’est-à-dire autour de la tête ;

– elles possèdent un caractère sacré car leur usage en tant que signe de l’affiliation à la société compagnonnique ne peut justifier à lui seul l’attention dont elles font l’objet, notamment en tant qu’ornement du Rôle ou encore parce qu’elles ne doivent en aucun cas, au propre comme au figuré, être « tâchées » ;

– enfin, ces couleurs fleuries ne sont pas réservées à des occasions cérémonielles strictement compagnonniques (par exemple la Réception) et elles sont portées chaque jour sur le chantier par le nouveau reçu durant trois mois, puis encore trois autres mois les dimanches et fêtes.

Paire de couleurs fleuries de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.

Ce dernier point est particulièrement important pour les chercheurs et vient atténuer ce qui a été souligné en préambule en ce qui concerne l’opposition a priori radicale entre le secret et la trace : bien que leur usage soit consécutif à un cérémonial secret, les couleurs sont en fait un emblème public, susceptible par conséquent d’avoir pu laisser des traces documentaires. Il est cependant à noter que, en dehors de la très belle représentation d’un Compagnon portant des couleurs fleuries à la canne et au chapeau sur le Rôle de Marseille de 1777, il ne nous est antérieurement connu aucun autre exemple caractéristique de tailleur de pierre «  au chef fleuri », tant dans l’iconographie compagnonnique que dans les nombreuses scènes de chantier dans la peinture et la gravure en général. Ce dernier domaine est cependant trop vaste pour avoir fait l’objet d’une recherche systématique et il n’est donc pas à exclure que, l’attention des chercheurs étant attirée sur ce point, des exemples plus anciens finissent par être découverts.

Des tailleurs de pierre couronnés de fleurs au début du XIIIe siècle

Mes recherches quant à la « préhistoire » du compagnonnage des tailleurs de pierre en étaient restées à un stade de prudente exploration documentaire quand, parcourant à cette fin l’ouvrage de Louise Pillion sur Les sculpteurs français du XIIIe  siècle (éd. Plon, 1912), mon attention se trouva attirée par le passage suivant, extrait d’une description détaillée des deux panneaux représentant quatre sculpteurs dans la verrière dédiée à saint Chéron se trouvant dans la cathédrale de Chartres :

« […] deux d’entre eux portent, nouée autour du bonnet, une petite couronne de fleurs dont la raison d’être reste assez énigmatique. »

Les panneaux en question, jouxtant deux autres du même groupe qui représentent trois tailleurs de pierre et un maçon, ont souvent été reproduits. Mais je n’avais jamais remarqué jusqu’alors ces couronnes de fleurs – dont le rapport avec les couleurs fleuries portées autour du chapeau par les compagnons passants tailleurs de pierre se présentait dès lors comme évident. Comme l’historienne en question est, malgré l’ancienneté de ses travaux, une référence sérieuse, il me semblait exclu que son étonnement ne soit pas fondé. La consultation de quelques ouvrages concernant Chartres, les bâtisseurs de cathédrales, etc. me fournit rapidement l’explication de cette énigme : la plupart en donnaient des reproductions sous forme de dessins assez sommaires ou de médiocres photographies. Me reportant alors à des photographies un peu plus exploitables et à des sources fiables, je constatais que, effectivement, cinq des huit personnages représentés portent bel et bien sur la tête des couronnes de fleurs : il s’agit de deux des sculpteurs et des trois tailleurs de pierre.

Dans la foulée, cherchant à voir s’il n’existait pas d’autres exemples (voire s’il ne s’agissait pas là d’un détail à peu près constant), je consultais également les planches de la Monographie de la cathédrale de Bourges – monumental travail publié en 1846-1847 par les R.P. C. Cahier et A. Martin et donnant la reproduction de tous les vitraux du XIIIe siècle ornant cette cathédrale – et je constatais que sur le vitrail de saint Thomas, tout en bas, figurait un tailleur de pierre au travail qui portait autour de la tête ce que le dessin donnait comme étant une sorte de couronne de lauriers. Mais, vérification faite sur place, il s’agit en réalité de la même chose qu’à Chartres  : un bandeau dont les ornements circulaires symbolisent indubitablement des fleurs.

Tailleur de pierre – Vitrail de saint Thomas – Cathédrale de Bourges

Dans les deux cas, il s’agit là de vitraux du début du XIIIe siècle : ceux de Chartres datent de 1220 environ et ceux de Bourges sont légèrement postérieurs. Les spécialistes s’accordent d’ailleurs à y voir des productions provenant d’une même école de verriers.

L’on pourrait objecter que ces couronnes fleuries ne sont peut-être que des fantaisies ornementales sans signification particulière. Mais, outre que cela serait contraire aux habitudes de l’iconographie médiévale, dont l’apparente fantaisie obéit en réalité à des codes assez précis, il se trouve que la raison d’être de ces vitraux représentant des tailleurs de pierre et des sculpteurs vient immédiatement contredire une telle possibilité. Car s’ils sont représentés sur ces vitraux, c’est parce qu’ils en sont les donateurs. Leur présence n’a donc rien d’anecdotique et, étant les payeurs, il serait tout à fait étonnant qu’ils aient accepté d’être représentés autrement qu’en réalité. Il est en fait probable que, tout particulièrement à Chartres, ils ont dicté à l’imagier certains détails précis, dont celui des couronnes de fleurs. D’ailleurs, la représentation des outils n’a rien de fantaisiste ou de schématique, pas plus que celle des attitudes.

De telles couronnes de fleurs n’intervenant évidemment dans aucune opération de la taille de pierre, il s’agit donc manifestement là d’un usage à caractère symbolique, que l’on peut de ce fait supposer consécutif à une cérémonie ou à une occasion particulières. Deux des sculpteurs et le maçon de Chartres ne les portant pas, l’on peut également en déduire qu’il ne s’agit pas tout simplement d’une fête commune à tous les tailleurs de pierre et sculpteurs, par exemple celle du saint patron du métier. Toujours par voie de conséquence logique, ces couronnes de fleurs marquent donc la possession par ceux qui les portent d’une dignité particulière. Mais laquelle ? Aucune autre source documentaire contemporaine de ces vitraux ne permet actuellement de répondre avec certitude à cette question. En tous les cas, il est légitime de faire l’hypothèse qu’il s’agissait d’ainsi marquer la possession ou l’accès à un rang particulier dans l’association que composaient ipso facto les tailleurs de pierre réunis à l’occasion de ces chantiers.

S’agit-il de couronnes de fleurs naturelles ou bien de rubans brodés ou tissés de fleurs, c’est-à-dire de couleurs fleuries approximativement sous la forme que nous leur connaissons chez les compagnons au XVIIIe siècle ? La petitesse des détails empêche de se prononcer avec une absolue certitude.

Compagnonnage ou « pré-compagnonnage » ?

En tous les cas, nous avons donc là l’attestation de l’existence, dès 1220 environ, d’un usage à caractère symbolique dont nous savons qu’il sera ultérieurement une caractéristique fondamentale des compagnons passants tailleurs de pierre, la marque même du rattachement effectif au Saint-Devoir et leur unique attribut public – attribut qu’ils devaient porter sur le chantier durant une période assez longue après leur Réception.

Faut-il immédiatement en conclure que les tailleurs de pierre représentés à Chartres et à Bourges sont, sans aucun doute, des compagnons et que le Saint-Devoir était déjà parfaitement constitué à cette date ? En attendant la découverte d’attestations formelles de l’existence d’une organisation dont la désignation et la structure seraient sans équivoque, ou d’autres indices convergents, il me semble plus prudent de considérer qu’il s’agit simplement là d’un indice substantiel du fait que le Saint-Devoir est bel et bien, au moins en partie, une continuité de ces fameux bâtisseurs de cathédrales. Ces vitraux attesteraient donc de l’existence, dès le tout début du XIIIe siècle, de ce que, toujours par prudence (vertu ô combien chère aux Honnêtes Compagnons Passants tailleurs de pierre !), je qualifierai plutôt de « pré-compagnonnage  » que de « compagnonnage » – sachant qu’il reste aux chercheurs à définir précisément ce en quoi consiste exactement un compagnonnage et à partir de quelle époque les compagnonnages ont pris la forme que nous leur connaissons actuellement, forme qui fait actuellement office de définition par défaut et a posteriori (au risque d’être trop limitative, voire sensiblement erronée en ce qui concerne le problème des origines).

Cet article a été repris et développé dans mon livre Le Serpent compatissant.
Couleur fleurie de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.

Une canne de compagnon passant tailleur de pierre

Les cannes de compagnons figurent parmi les objets d’art populaire particulièrement recherchés. Leur prix ne cesse d’ailleurs de grimper, d’autant que nombre d’acheteurs sont des amateurs de mystère qui, à des degrés très divers, spéculent et s’imaginent détenir par cette possession physique d’une canne un peu de « l’opérativité magique  » des compagnons… De fait, combinée à l’ignorance vis-à-vis de l’histoire des compagnonnages, non seulement les prix sont souvent très exagérés (c’est le moins que l’on puisse dire en certains cas !), comme tout ce qui « à la mode », mais qui plus est, totalement incohérents car il est des métiers qui ont compté dans leurs rangs un très grand nombre de compagnons… et d’autres non ! – et ce facteur essentiel quant à la rareté ne recoupe pas nécessairement ceux de la beauté du pommeau ou de la préciosité de son matériau. On voit ainsi les cannes de compagnons boulangers, au lourd pommeau d’ivoire massif, et celles de compagnons charpentiers du Devoir de Liberté (les « Indiens », au magnifique pommeau torsadé, susciter un engouement quelque peu exagéré car finalement, sans dire que c’est banal, il en apparaît assez régulièrement à la vente sur le marché (le fait qu’elles n’y restent pas longtemps contribuant justement à faire croire à une très grande rareté). 

Au titre des regrets qu’il est possible d’exprimer au sujet des cannes de compagnons, il y a celui de l’absence d’une étude spécifique qui permettrait d’en connaître l’histoire, les variétés et leurs évolutions. Mais précisément, le fait que ces objets soient mille fois mieux représentés dans les innombrables collections privées que dans les musées, ne facilite pas la chose. En effet, l’historien qui souhaiterait s’attaquer sérieusement à ce sujet, aurait beaucoup de difficultés à établir un inventaire le plus complet possible.

J’en profite donc pour lancer ici un appel aux collectionneurs éclairés : seriez-vous disposés à collaborer à un tel inventaire en nous faisant part, relevés photographiques à l’appui, des cannes en votre possession ? Si oui, merci de prendre contact avec moi.

Justement, on trouvera ci-dessous quelques éléments permettant de faire une première approche d’un modèle spécifique de canne de compagnon, celle en usage, aujourd’hui encore, chez les compagnons Passants tailleurs de pierre.

La canne présentée ici est celle du dernier compagnon passant tailleur de pierre avignonnais ayant émargé le Grand Rôle d’Avignon en 1868 (n° 1030 de la liste), au terme de son tour de France : Bernard Garrigues, dit « La Franchise d’Avignon ». Elle figurait jusqu’en juin 2002 dans la collection constituée par Anfos-Martin, le petit-neveu du célèbre Agricol Perdiguier. Après la dispersion aux enchères de la collection Anfos-Martin, elle est entrée en possession d’un collectionneur privé qui a bien voulu nous autoriser à en faire l’examen et l’étude. 

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Pommeau traditionnel, en ivoire, d’une canne de compagnon passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. © Cliché Jean-Michel Mathonière, tous droits réservés. Coll. particulière.

Depuis le milieu du XIXe siècle, les cannes des C.P.T.D.P. sont d’un modèle à peu près uniforme, toujours en usage aujourd’hui (sauf pour ce qui est de la matière du pommeau, de plus en plus souvent remplacée par une imitation) : leur pommeau octogonal est en ivoire massif (sa couleur évoquant celle de la pierre), tandis que les cordons de la canne sont, à la différence de tous les autres corps de métiers, de couleur dorée. La terminaison de ces cordons est généralement en forme de pompon, mais il en existe aussi, parmi les cannes du XIXe siècle, qui ont la forme d’un gland de chêne.

Le corps de la canne est en rotin, dit « jonc de Malacca ». La férule est en laiton massif, sans aucun ornement (de nombreux corps compagnonniques de la famille de Maître Jacques ont, depuis le dernier quart du XIXe siècle, des férules ornées de divers symboles). 

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Pompon d’une canne des compagnon passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. © Cliché Jean-Michel Mathonière, tous droits réservés. Coll. particulière.

Le dessus du pommeau porte en couronne extérieure le nom et le surnom du compagnon, l’abréviation C.P.T.D.P. (Compagnon Passant Tailleur De Pierre), tandis qu’au centre, dans une couronne formée d’une branche de chêne entrecroisée à une branche de laurier (il existe quelques variantes dans le choix des végétaux symboliques, cf. mon étude sur le blason des CPTDP : fichier PDF), s’entrecroisent le compas et l’équerre, sans autre outil – à la différence des autres corps de métiers qui y ajoutent ou y substituent un outil plus caractéristique de la profession, par exemple la besaiguë chez les charpentiers. On y trouve également les quatre lettres « mystiques » propres aux compagnons passants tailleurs de pierre : C T E G, qui signifient tout simplement « Compagnons Tous En Général », expression que l’on rencontre en toutes lettres en tête de certains documents internes et qui désigne l’autorité suprême qu’exerce l’assemblée des compagnons passants tailleurs de pierre de la ville de Paris, ville directrice du Tour de France. 

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Inscription figurant sur la canne d’un compagnon passant tailleur de pierre : GARRIGUES Bard [Bernard] DIT LA FRANCHISE D’AVIGNON. CPTDP [Compagnon Passant Tailleur De Pierre]. © Cliché Jean-Michel Mathonière, tous droits réservés. Coll. particulière.

Hormis les mentions de son passage à Bordeaux (comme aspirant), Paris (où il a probablement été reçu compagnon) et enfin, Avignon, durant son tour de France, nous ne savons actuellement rien de plus sur Bernard Garrigues, la Franchise d’Avignon.