Un ex-libris de compagnon tailleur de pierre du XVIIe siècle

Parmi mes trouvailles récentes, celle d’un ex-libris manuscrit datant du milieu du XVIIe siècle et figurant en dernière page d’un des plus célèbres traités d’architecture de l’époque – les Reigles des cinq ordres d’architecture, de Vignole, dans l’édition « réduite de grand en petit par Le Muet » en 1632 et rééditée en 1644 à Paris chez Pierre Mariette.

Il convient de lire : « Mathurin Paulmier dit L’Espérance le Tourangeau ».

La forme du surnom est caractéristique des compagnons tailleurs de pierre de l’époque (à partir du milieu du XVIIIe siècle, c’est la mention du nom de la localité d’origine qui, employée concurremment jusqu’alors, supplantera définitivement celle de la province).

Le graphisme de l’écriture laisse à penser que cet ex-libris est à peu près contemporain de l’édition, ce que confirme une recherche menée par Jean-Luc Porhel dans le fichier de dépouillement des registres paroissiaux de Tours aux Archives municipales de cette ville, qui laisse apparaître que Mathurin Paulmier s’y était établi comme maître maçon au milieu du XVIIe siècle. Si on ignore sa date de naissance, on connaît celles des enfants qu’il a eu de son mariage avec Françoise Foulon :

– Simon : 6 février 1659.
– Michel : 25 janvier 1661.
– Françoise : 4 avril 1665.
– Marie : 15 mai 1668.

Le décès d’un Paulmier, maître maçon, sans indication de prénom, est indiqué le 29 juin 1669 dans les registres de la paroisse Notre-Dame-La-Riche. On peut toutefois supposer qu’il s’agit bien de Mathurin, même si la famille compte plusieurs maîtres maçons. Son épouse décède pour sa part le 1er août 1672, dans la même paroisse.

De fait, on peut logiquement supposer que Mathurin Paulmier a fait l’acquisition de ce livre durant son Tour de France, probablement entre 1653 et 1658, avant son installation à Tours, son mariage et la naissance de son premier fils. Il est en effet significatif qu’il a marqué sa propriété avec son nom de compagnon, et non avec la mention « maître maçon » — ce qu’il n’eût certainement pas manqué de faire s’il avait déjà été établi.

C’est semble-t-il le plus ancien ex-libris connu d’un compagnon tailleur de pierre. Cela montre bien que certains d’entre-eux possédaient des bases intellectuelles solides. Il serait d’ailleurs intéressant de faire des recherches pour voir si d’autres exemples d’ex-libris anciens de tailleurs de pierre/maîtres maçons, compagnonniques ou non, sont connus, et sur quels ouvrages. Il est en effet intéressant à noter qu’il s’agit ici non pas d’un traité technique, de coupe des pierres par exemple, mais d’un traité d’architecture.

Il faut également préciser que ce volume contient une autre curiosité : à la fin de l’ouvrage, juste après l’ex-libris de L’Espérance le Tourangeau, deux feuillets manuscrits ont été insérés dans la reliure, probablement à l’époque ou tout au moins avant la fin du XVIIe siècle, feuillets qui donnent la liste détaillée de 22 publications imprimées entre 1584 et 1623 et concernant les Guerres de Religion, vues du point de vue catholique. L’écriture n’est pas celle de Mathurin Paulmier ; très élégante, elle est plutôt contemporaine des derniers ouvrages cités dans la liste.

Cette pièce exceptionnelle sera présentée dans le cadre de l’exposition autour du traité sur les cinq ordres d’architecture de Vignole, « L’Ordre règne chez les maçons », qui aura lieu à Dieulefit cet été.