À propos des mesures médiévales

« […] les théories alternatives mêlant savoir caché ancestral, transmission orale et nombre mythique, sous-tendant que les cathédrales ont été construites par des initiés ne reposent sur rien. C’est aussi le cas d’une transmission secrète d’une coudée royale médiévale […] »

L’intérêt pour les traditions des compagnonnages du bâtiment et des « bâtisseurs de cathédrales » ne doit pas s’accompagner de la CROYANCE aveugle en une tradition ésotérique, secrète, dont l’unité primordiale transcenderait tous les aléas s’opposant à sa transmission au cours des siècles — à commencer par notre ignorance et notre immaturité aimant à se parer des plumes des grands initiés…

La lecture de cet excellent article d’Alexis Seydoux faisant le point sur la question des mesures médiévales est à cet égard salutaire :

https://irna.fr/Mesures-medievales.html

Le chantier cathédral en Europe

Reçu au courrier aujourd’hui le beau volume, à paraître en librairie le 10 décembre, Le chantier cathédral en Europe (éditions Le Passage), issu du colloque européen éponyme tenu à Paris du 21 au 23 octobre 2019 à l’Institut national du patrimoine. Ce colloque rassemblait une trentaine de spécialistes internationaux, chercheurs en histoire de l’architecture et des techniques, architectes, ingénieurs et professionnels du patrimoine. Avec une approche interdisciplinaire originale, à la croisée de l’architecture, des techniques et du patrimoine, cette manifestation scientifique abordait les savoir-faire techniques et les pratiques coutumières singulières des ateliers de cathédrales.

J’y ai modestement participé avec une contribution intitulée : « Unis, vous grandirez toujours. Histoire, mythes et fantasmes à propos des compagnons du Devoir » (p. 198-207).

Avis de recherche : cachets des compagnons charpentiers Bondrilles sous l’Ancien Régime

Un correspondant m’a signalé qu’est passé en vente aux enchères durant le mois d’avril un sous-verre comportant plusieurs cachets (des « marteaux » en langage compagnonnique) de cayennes de compagnons charpentiers Bondrilles (compagnons passants du Devoir) datant des années 1779-1780.
Deux questions :

1° — un de mes lecteurs connaît-il l’acheteur de ces documents et peut-il me mettre en rapport avec lui afin d’obtenir de bons clichés ?

2° — avez-vous dans vos archives de semblables cachets anciens (d’avant le XIXe siècle) des compagnons passants charpentiers ? (et éventuellement d’autres métiers bien sûr !)

L’image ci-dessous reproduit en haut l’emblème de la cayenne de Bordeaux, daté du 6 août 1780, tel qu’il figurait dans ce sous-verre. On voit que sa forme ovale et son saint Joseph ont nettement inspiré le diplôme de « Remerciant » entré en fonction à la fin des années 1830 (reproduit en bas, entouré des marteaux des cayennes du Tour de France). Quant à la gravure reproduite au milieu, il s’agit d’un bandeau gravé en 1768 et apparaissant dans le célèbre traité sur « l’art du trait de charpenterie » de Nicolas Fourneau, compagnon passant charpentier, publié en 1767-1770. Les toitures des bâtiments à l’arrière-plan ont nettement inspiré le graveur de l’emblème de la cayenne de Bordeaux…

Note au sujet du symbolisme des outils #1

Niveau, compas, règle et équerre entrecroisés ne sont pas obligatoirement des symboles maçonniques ou compagnonniques : ce sont aussi des emblèmes professionnels comme nous le rappelle ce bel insigne de la Chambre syndicale du Bâtiment de Corbeil (Seine & Oise), vers 1900, en métal émaillé. Il n’est pas à exclure que cette chambre syndicale d’entrepreneurs ait compté dans ses rangs d’anciens compagnons du Tour de France et des francs-maçons, les uns et les autres sensibles à cette emblématique, mais leur propos n’était bien évidemment pas, par cet emblème, de se positionner en tant qu’organisation compagnonnique ou maçonnique.

Moralité : le sens à donner aux emblèmes et symboles est dépendant de leur contexte.

En guise de prière (de Noël) au Grand Architecte…

La fin prochaine du démontage de l’échafaudage calciné de Notre-Dame de Paris va permettre de terminer le travail de déblaiement des poutres calcinées de la charpente et des restes de la toiture reposant encore sur les voûtes. Parmi tous ces vestiges qui seront patiemment inventoriés, retrouvera-t-on la plaque de fer qui était vissée sur le poinçon de la flèche et qui rappelait que celle-ci avait « été faite en l’an MDCCCLIX [1859] M. Viollet-le-Duc étant architecte de la cathédrale, par Bellu, entrepre[neur en] charpente, Georges étant gacheur des compagnons charpentiers du Devoir de Liberté » ? Ce serait là un merveilleux cadeau de Noël.

Et, sans vouloir mettre d’huile sur un feu que l’on pourrait naïvement croire éteint 😉, cela permettrait de rappeler concrètement l’épopée de ces fabuleux compagnons charpentiers que furent les « Indiens » (compagnons du Devoir de Liberté), rivaux des « Bondrilles » (compagnons du Devoir) jusqu’à leur fusion avec eux pour former les compagnons charpentiers des Devoirs en 1945 (origine de la Fédération compagnonnique des métiers du Bâtiment). Si l’histoire de la charpente de Notre-Dame de Paris est liée à celle des compagnons, c’est au travers de la construction de cette flèche, faite avec certitude par les « enfants de Salomon », et non celle de la forêt d’origine du XIIIe siècle, réalisée par des charpentiers dont on ne sait absolument pas s’ils étaient des « enfants du Père Soubise » (c’est-à-dire des compagnons du Devoir). L’histoire ancienne des compagnonnages nous reste très mal connue, ce qui n’empêche pas certains d’instrumentaliser non sans arrières-pensées l’image des « bâtisseurs de cathédrales » et des « compagnons » pour promouvoir tel organisme de formation plutôt que le compagnonnage dans son ensemble et sa diversité…

La vraie naissance de la corde à 13 nœuds

La relecture pour avis scientifique d’un article à paraître, dans une revue savante, sur la corde à treize nœuds et la quine des bâtisseurs m’a remémoré l’extraordinaire et pernicieuse influence qu’a exercé dans ce domaine la publication du volume 4 des Cahiers de Boscodon (1985). C’est principalement à partir de ce livre que diverses fadaises autour de la géométrie des bâtisseurs médiévaux se sont répandues et affirmées comme étant « historiques » et « scientifiques ».

Concernant la corde à 13 nœuds, que l’on voit aujourd’hui présentée comme une certitude jusque dans des ouvrages a priori sérieux, je ne puis que répéter ici ce que j’en ai écrit, brièvement, dans mon 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales (éd. Le Courrier du Livre) :

« Corde à 13 nœuds : Instrument de mesure qui, selon certains auteurs contemporains, aurait été employé par les bâtisseurs médiévaux. Treize nœuds réalisés à distance constante sur une corde permettent en effet de matérialiser douze intervalles identiques et d’ainsi commodément former le triangle rectangle du théorème de Pythagore : 3 + 4 + 5 = 12. L’utilité de ce procédé aurait été de disposer sur le chantier d’un instrument permettant de tracer facilement un angle droit ou d’en vérifier l’exactitude.

« Il s’agit là d’une fable moderne, à fondement initialement pédagogique, colportée sans vérification durant la seconde moitié du XXe siècle par certains milieux s’intéressant aux bâtisseurs du Moyen Âge et fascinés par un pseudo-ésotérisme. Précisons que, d’une part, il n’existe aucun texte ancien mentionnant cet instrument ni aucune image de chantier qui le figurerait ou en montrerait l’usage. D’autre part, son utilité même supposerait, si on y réfléchit un tant soit peu, que les bâtisseurs médiévaux ignoraient ou dédaignaient l’usage du compas, de la règle et de l’équerre, ainsi que du cordeau simple, instruments de mesure et de tracé qui, eux, sont parfaitement et constamment attestés depuis l’Antiquité ! Pourquoi faire simple et exact quand on peut faire compliqué et imprécis ?

« En réalité, l’opération du tracé d’un angle droit (c’est-à-dire l’abaissement d’une perpendiculaire sur une droite) à l’aide d’un cordeau, sans nœuds, et de deux piquets est depuis très longtemps un fondamental de la géométrie pratique sur le terrain et offre une rapidité d’exécution et une exactitude sans aucune commune mesure d’avec la confection et l’usage d’une corde à nœuds, peu fiable dans la dimension rigoureuse de ses intervalles et sujette à des déformations à cause de l’humidité ambiante. Il permet de déterminer la valeur exacte de l’angle droit pour fabriquer ou vérifier les équerres, ces dernières étant d’un usage pratique beaucoup plus évident que celui de la corde à treize nœuds. » (p. 92)

Je suis heureux de voir un autre chercheur reprendre et développer avec rigueur les pistes et les raisonnements que j’ai évoqués dans mes publications sur Facebook durant ces dernières années. Cela chagrine beaucoup ceux qui ont construit tout un discours « opératif » sur ce genre de connaissances qui se seraient transmises sous le sceau du secret chez les compagnons du Tour de France depuis des siècles… et s’en sont fait un piédestal. La question de la fabrication de la « tradition » chez les compagnons (et accessoirement chez les francs-maçons) reste un tabou qu’il est indispensable de briser — et pas seulement pour le progrès des connaissances historiques.

Je ne manquerai pas de vous informer sur ce blog de la parution de la revue contenant, entre autres, cet article salvateur.

Et, en conclusion, quelle que soit mon opinion quant à ces fadaises, j’aurai une pensée émue pour le Frère Isidore della Nora, l’infatigable guide de l’abbaye de Boscodon, dont la faconde, l’accent italien et le sens de la mise en scène ont beaucoup fait pour la promotion de cette « tradition opérative ». R.I.P.

Le Frère Isidore au cours d’une conférence sur la géométrie des bâtisseurs. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2006.