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Note au sujet du symbolisme des outils #1

Niveau, compas, règle et équerre entrecroisés ne sont pas obligatoirement des symboles maçonniques ou compagnonniques : ce sont aussi des emblèmes professionnels comme nous le rappelle ce bel insigne de la Chambre syndicale du Bâtiment de Corbeil (Seine & Oise), vers 1900, en métal émaillé. Il n’est pas à exclure que cette chambre syndicale d’entrepreneurs ait compté dans ses rangs d’anciens compagnons du Tour de France et des francs-maçons, les uns et les autres sensibles à cette emblématique, mais leur propos n’était bien évidemment pas, par cet emblème, de se positionner en tant qu’organisation compagnonnique ou maçonnique.

Moralité : le sens à donner aux emblèmes et symboles est dépendant de leur contexte.

Le livre de poche des compagnons et des architectes d’antan

 Jacopo Barozzi da Vignola, dit VIGNOLE (1507-1573)
RÈGLE DES CINQ ORDRES D’ARCHITECTURE
Fac-similé de l’édition française de 1632 avec une présentation et une étude sur VIGNOLE ET LES COMPAGNONS DU TOUR DE FRANCE
par Jean-Michel Mathonière 

Ce petit carnet contient la reproduction en fac-similé d’un livre qui était autrefois dans la poche ou dans la bibliothèque de tous les compagnons des métiers du bâtiment : tailleurs de pierre, menuisiers, ébénistes, architectes et entrepreneurs. C’est sur lui qu’ils prenaient modèle pour composer les façades des bâtiments, orner les chapiteaux des colonnes, donner du style à toutes leurs créations. Toscan, dorique, ionique, corinthien ou composite, Vignole avait mis à la portée de tous les règles des cinq ordres d’architecture hérités de l’Antiquité. 

C’était le minimum du savoir architectural de tout «  honnête homme  » d’autrefois et également, au XVIIIe siècle, de tout franc-maçon soucieux de comprendre la symbolique du grade de compagnon – où l’architecture et la théorie des ordres occupent une place symbolique centrale.

Jacopo Barozzi da Vignola, dit Vignole (1507-1573), est un architecte et théoricien italien de l’architecture classique de la Renaissance. Il a notamment construit la célèbre villa Farnèse de Caprarola et il a succédé à Michel-Ange comme architecte de la basilique Saint-Pierre de Rome. Sa Règle des cinq ordres d’architecture reste le plus grand best-seller de l’histoire de l’édition d’architecture : il en a été publié plus de 500 éditions depuis 1562. 

Jean-Michel Mathonière est un spécialiste de l’histoire des compagnonnages et tout particulièrement des tailleurs de pierre. Sa présentation et son étude du livre de Vignole sont nourries de plusieurs travaux de recherche et expositions consacrés à cette thématique, notamment La règle et le compas au musée de la franc-maçonnerie à Paris, en 2013, et L’Ordre règne au musée du compagnonnage de Tours, en 2008.

Éditions Dervy. Format 16,6 x 11,7 cm, 160 pages, reliure Intégra avec signet et tranchefile. Prix 15 €

Pour se le procurer via le principal site de vente en ligne des librairies indépendantes, voici le lien : 
https://www.leslibraires.fr/offres/16692414

Pour se le procurer via le site internet de l’éditeur :
http://www.dervy-medicis.fr/regles-des-cinq-ordres-darchitecture-de-vignole-poche-p-8713.html

Parution : “Du Trianon au château de Sauvan”

J’ai le plaisir de vous informer de la parution de l’ouvrage suivant :

DU TRIANON AU CHÂTEAU DE SAUVAN
300e anniversaire d’un monument historique (1719 – 2019)

par Dominique Verroust, Alexandre Mahue et Jean-Michel Mathonière

Il s’agit d’une monographie d’un des plus remarquables châteaux de Provence, situé à Mane (Alpes de Haute-Provence) près de Forcalquier. J’y ai contribué avec une copieuse étude intitulée : « Correspondances compagnonniques ». On sait que ce château doit ses plans à Jean-Baptiste Franque (1683-1758), célèbre architecte avignonnais. Ce que l’on sait moins, c’est que ce dernier, fils d’un maître-maçon de Villeneuve-lès-Avignon, cultivait des liens étroits avec les compagnons tailleurs de pierre. Par ailleurs, Guillaume Rollin (1685-1761), architecte et entrepreneur chargé par Franque de la direction des travaux du château, témoigne aussi de relations avec les compagnons tailleurs de pierre d’Avignon et de Montpellier, leurs deux sièges importants les plus proches. La rédaction de cette contribution m’a offert l’occasion de rassembler ce qui était épars dans diverses correspondances adressées à Franque et de coucher sur le papier quelques notes relatives aux architectes et aux compagnons tailleurs de pierre de la région Provence-Languedoc à cette époque marquée par la peste de 1720. 

Cet ouvrage a été publié par les éditions Cardère, 19 rue Agricol Perdiguier, 84000 Avignon. 80 pages, illustré, format 17 x 30 cm à l’italienne, cartonné. Vous pouvez le commander via votre libraire habituel ou directement à l’éditeur (prix 25 euros, port gratuit) en suivant ce lien :

https://cardere.fr/art-histoire-patrimoine/162-du-trianon-au-chateau-de-sauvan-9782955565162.html

Pour en finir avec la vision fantasmée de l’opératif

Je reproduis ci-dessous une contribution accordée le 13 octobre au blog maçonnique Hiram.be et touchant tout autant les recherches sur l’histoire ancienne des compagnonnages que celle de la franc-maçonnerie.

Certains des gentilshommes-maçons et savants écossais et anglais reconnus pour être les premiers francs-maçons spéculatifs au XVIIe siècle ont eu une expérience professionnelle liée à l’architecture, qu’elle soit pratique ou théorique. Le cas de Christopher Wren (1632-1723), architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres, est à cet égard exemplaire, de même que celui du savant et militaire écossais Robert Moray (v. 1607-1673), l’un des tout premiers initiés connus. Se mêlant d’ingénierie et de construction, ces premiers spéculatifs étaient-ils trop savants pour ne pouvoir être aussi considérés comme étant des hommes de métier ? Où se situe, en réalité, la frontière entre opératif et spéculatif ? Et possède-t-elle vraiment un sens à cette époque ?

L’admiration qu’il est de bon ton chez les spéculatifs d’avoir pour leurs ancêtres opératifs reste trop souvent entachée d’une forme assez palpable de condescendance : aux opératifs les talents manuels que l’on serait bien en peine de leur disputer, aux spéculatifs les connaissances intellectuelles qui manqueraient plus ou moins aux premiers. Or, à mon avis, pour progresser dans notre compréhension des racines historiques et symboliques de la franc-maçonnerie, outre de nouvelles ressources archivistiques, il nous faut également renouveler radicalement l’idée que l’on se fait des opératifs de cette époque déjà lointaine.

J’illustrerai cette tension entre l’opérativité fantasmée et l’opérativité réelle par la juxtaposition de deux images touchant à un thème symbolique fondamental, si ce n’est le thème fondamental par excellence du travail maçonnique, celui de la taille de la pierre brute pour la transformer en pierre cubique.

Dans la première image, célébrissime, celle de l’apprenti franc-maçon illustrant les « bibles » du symbolisme maçonnique que furent durant la plus grande partie du XXe siècle — et encore aujourd’hui — les ouvrages d’Oswald Wirth, on voit un apprenti pensif, armé d’un ciseau et d’une massette, devant un bloc de ce que les spéculatifs appellent sans réserve une « pierre brute »… mais que les tailleurs de pierre nomment plutôt une « patate » quand il est aussi informe, non équarri ! Si cet apprenti est, par hasard, un sculpteur génial qui s’ignore, peut-être en tirera-t-il quelque chose de décoratif à partir de sa simple intuition et de son imagination… Mais, sans épure ou projet précis, livré à lui-même, un apprenti tailleur de pierre n’en tirera assez probablement qu’un tas de gravier et non un bloc d’équerre susceptible d’entrer dans la réalisation d’un édifice ! L’apprenti de l’image de Wirth offre en fait une vision totalement fantasmée du maçon opératif. Si « tout n’est que symbole », comme on le dit trop souvent en manière de pirouette dans le contexte spéculatif pour réduire à néant la moindre critique, il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel de se fonder sur des symboles qui soient respectés quant à leur sens premier. Sinon, pourquoi conserver ces symboles ? Je dis souvent que puisque nous en sommes à honorer des « patates » dans nos temples, peut-être serait-il plus efficient d’aller jusqu’au bout et d’alors remplacer la pierre cubique (autre symbole maltraité) par une barquette de frites siglée d’un grand M (pour Maçonnerie), cela afin d’illustrer beaucoup plus concrètement la transformation de la matière en pourriture (on aurait ainsi le 3e grade parfaitement intégré au 2e).

Trêve de provocation et d’humour : dans la réalité, les tailleurs de pierre travaillent plutôt sur les blocs déjà bien dégrossis en carrière (le poids augmente le coût du transport), c’est-à-dire sur des blocs « capables » dont les dimensions sont assez proches des blocs finis et dont ils tireront éventuellement ensuite des formes plus complexes que le cube ou le parallélépipède.

Sur la seconde illustration, provenant de L’Architecture des voûtes de François Derand, publiée en 1643, on voit quatre jeunes tailleurs de pierre, élégamment vêtus à la mode de leur époque, discuter de stéréotomie, c’est-à-dire d’application de la géométrie à la coupe des pierres, autour d’une épure déroulée sur un bloc de pierre. Leurs instruments, que l’on voit posés sur cette table à dessin improvisée, sont le compas, la règle et l’équerre, ainsi que le porte-mine et la plume pour dessiner. Car avant de tailler, encore faut-il pour un opératif disposer de l’épure de la pierre qu’il souhaite dégager de la matière brute, même lorsqu’il ne s’agit que d’une simple pierre « cubique ». À dire vrai d’ailleurs, tailler un bloc parfaitement cubique n’est pas du tout aussi simple qu’il y paraît. Ce qui est certain, c’est que la clé, c’est la géométrie et que l’apprenti tailleur de pierre ne peut s’en décharger totalement sur le compagnon qui dirige et surveille son travail… C’est à lui d’appliquer le trait sur la pierre avant que de se servir du maillet et du ciseau (et surtout du marteau taillant) ! En réalité, tailler la pierre brute, c’est moins transpirer à grosses gouttes qu’apprendre à réfléchir, à voir dans l’espace, à économiser la matière, le temps de travail et l’énergie… Comme l’illustre à la perfection cette gravure, nos quatre opératifs du XVIIe siècle sont tout d’abord de véritables spéculatifs ! Et même s’il s’agit bien sûr d’une « belle image », nos maîtres maçons, au sens primitif du terme, ne sont pas conformes du tout aux clichés ouvriéristes hérités du XIXe siècle (et eux-aussi nécessairement idéalisés) : ils portent vêtements à la mode et leurs instruments de dessin sont ciselés, manifestant la recherche d’un statut social le plus élevé possible. C’est au demeurant ce que traduisent explicitement les règlements et les usages des compagnons tailleurs de pierre français au XVIIIe siècle : ainsi, parmi les conditions pour être reçu compagnon figure, en bonne place, l’obligation de posséder un habit convenable.

La dimension intellectuelle est en réalité omniprésente dans la culture opérative des tailleurs de pierre et des charpentiers car, comme le disait déjà Anaxagore presque cinq siècles avant l’ère chrétienne, « l’homme pense parce qu’il a une main ». C’est bien pour cela aussi que les spéculatifs sont allés y prendre racine.