Tag Archives: Compagnons tailleurs de pierre

Petite note sur Michel-Jean Sedaine (1719-1797)

Si l’habit ne fait pas le moine, il faisait le compagnon chez les tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour lesquels la possession d’un habit convenable était une obligation réglementaire.

Peut-être le futur académicien Michel-Jean Sedaine avait-il présent à l’esprit son récent passé de compagnon passant tailleur de pierre lorsqu’il rédigea son Épitre à mon habit en 1751.

L’Ascension d’Hiram : aperçus sur l’influence maçonnique dans les compagnonnages français de tailleurs de pierre

J’ai commis dans le dernier numéro de la revue Villard de Honnecourt (publiée par la célèbre loge nationale de recherche éponyme de la GLNF), tout entier consacré au thème Des maçons aux Francs-Maçons, un petit article que j’ai intitulé « L’Ascension d’Hiram : aperçus sur l’influence maçonnique dans les compagnonnages français de tailleurs de pierre ». Le terme d’aperçusrésume assez bien l’objectif et la portée de l’article : simplement montrer, une nouvelle fois, à partir de quelques exemples concrets les interférences, passives comme actives, qui ont eu lieu entre les compagnonnages et la franc-maçonnerie dès le XVIIIe siècle.

Car s’il faut combattre d’un côté l’obsession de nombreux francs-maçons à s’imaginer cousins germains des compagnons, il faut également combattre l’anti-maçonnisme de plus en plus discret mais omniprésent de nombreux compagnons, visant à minimiser cette influence sur leur identité à défaut de pouvoir ouvertement hurler avec la meute. Un signe inquiétant de cette crise identitaire du compagnonnage contemporain est de constater que parmi ces compagnons insidieusement anti-maçons, il y a… des francs-maçons !

D’autres articles de ce numéro retiendront l’intérêt. Rappelons que selon la formule consacrée, « la qualité de membre de l’Ordre n’est pas exigée des collaborateurs de cette revue »… 🤥 😉🤡 Pour ma part, je retiendrai tout particulièrement l’intérêt et l’objectivité scientifique de l’article de Michel Reboul sur « La vénérable confrérie de Saint-Marc de Beaucaire », dont j’avais évoqué les blasons du métier figurant dans son registre et leurs rapports avec les blasons compagnonniques dans mon livre Le Serpent compatissant.

Vous pouvez vous procurer ce numéro chez votre librairie ou bien directement auprès de l’éditeur Scribe.

La seconde édition du traité de charpente de Jean-Paul Douliot

La petite pièce de puzzle du jour est la découverte de l’existence d’une seconde édition, en 1866, du traité de Charpente en bois rédigé par le compagnon passant tailleur de pierre Jean-Paul Douliot, dit “La Pensée d’Avignon” (1788-1834), surtout célèbre pour son Traité spécial de coupe des pierres. La première édition date de 1828. Je vais pouvoir compléter la bibliographie détaillée que j’avais publiée en annexe de mon étude sur ce compagnon (version abrégée disponible gratuitement ici) : http://compagnonnage.info/blog/blogs/blog1.php/2017/06/29/jean-paul-douliot-1788-1834

Pour consulter la partie texte de la première édition de ce traité de charpente, voici le lien vers le site du CNUM/CNAM :

http://cnum.cnam.fr/CGI/redird.cgi?4KO9.2-1

Pour consulter la partie planches :

http://cnum.cnam.fr/CGI/redirv.cgi?4KO9.2-2

Note au sujet du symbolisme des outils #1

Niveau, compas, règle et équerre entrecroisés ne sont pas obligatoirement des symboles maçonniques ou compagnonniques : ce sont aussi des emblèmes professionnels comme nous le rappelle ce bel insigne de la Chambre syndicale du Bâtiment de Corbeil (Seine & Oise), vers 1900, en métal émaillé. Il n’est pas à exclure que cette chambre syndicale d’entrepreneurs ait compté dans ses rangs d’anciens compagnons du Tour de France et des francs-maçons, les uns et les autres sensibles à cette emblématique, mais leur propos n’était bien évidemment pas, par cet emblème, de se positionner en tant qu’organisation compagnonnique ou maçonnique.

Moralité : le sens à donner aux emblèmes et symboles est dépendant de leur contexte.

La transmission des savoirs chez les compagnons tailleurs de pierre en France aux XVIII° et XIX° siècles, une étude en téléchargement gratuit.

Les éditions du CTHS (Comité des travaux historiques et scientifiques) viennent de publier sur la plateforme OpenEdition Books un volume intitulé Ressources et construction : la transmission des savoirs sur les chantiers, constituant une partie des actes du 143e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques qui était consacré à la transmission des savoirs(Paris, 2018).
J’y ai contribué d’une communication intitulée « La transmission des savoirs chez les compagnons tailleurs de pierre en France aux XVIIIe et XIXe siècles » (cliquez sur le titre pour accéder directement à celle-ci). Elle offre une synthèse actualisée de mes travaux sur ce point important de mes recherches sur les compagnons tailleurs de pierre. Le texte est enrichi d’illustrations en couleurs, de nombreuses notes et d’une bibliographie.
En l’absence d’une édition papier de ce volume, vous pouvez gratuitement télécharger le PDF et l’imprimer à votre convenance. Il vous est également possible à partir de ce chapitre de remonter à l’ensemble des articles du volume pour les lire et les télécharger individuellement ou en totalité.

Le livre de poche des compagnons et des architectes d’antan

 Jacopo Barozzi da Vignola, dit VIGNOLE (1507-1573)
RÈGLE DES CINQ ORDRES D’ARCHITECTURE
Fac-similé de l’édition française de 1632 avec une présentation et une étude sur VIGNOLE ET LES COMPAGNONS DU TOUR DE FRANCE
par Jean-Michel Mathonière 

Ce petit carnet contient la reproduction en fac-similé d’un livre qui était autrefois dans la poche ou dans la bibliothèque de tous les compagnons des métiers du bâtiment : tailleurs de pierre, menuisiers, ébénistes, architectes et entrepreneurs. C’est sur lui qu’ils prenaient modèle pour composer les façades des bâtiments, orner les chapiteaux des colonnes, donner du style à toutes leurs créations. Toscan, dorique, ionique, corinthien ou composite, Vignole avait mis à la portée de tous les règles des cinq ordres d’architecture hérités de l’Antiquité. 

C’était le minimum du savoir architectural de tout «  honnête homme  » d’autrefois et également, au XVIIIe siècle, de tout franc-maçon soucieux de comprendre la symbolique du grade de compagnon – où l’architecture et la théorie des ordres occupent une place symbolique centrale.

Jacopo Barozzi da Vignola, dit Vignole (1507-1573), est un architecte et théoricien italien de l’architecture classique de la Renaissance. Il a notamment construit la célèbre villa Farnèse de Caprarola et il a succédé à Michel-Ange comme architecte de la basilique Saint-Pierre de Rome. Sa Règle des cinq ordres d’architecture reste le plus grand best-seller de l’histoire de l’édition d’architecture : il en a été publié plus de 500 éditions depuis 1562. 

Jean-Michel Mathonière est un spécialiste de l’histoire des compagnonnages et tout particulièrement des tailleurs de pierre. Sa présentation et son étude du livre de Vignole sont nourries de plusieurs travaux de recherche et expositions consacrés à cette thématique, notamment La règle et le compas au musée de la franc-maçonnerie à Paris, en 2013, et L’Ordre règne au musée du compagnonnage de Tours, en 2008.

Éditions Dervy. Format 16,6 x 11,7 cm, 160 pages, reliure Intégra avec signet et tranchefile. Prix 15 €

Pour se le procurer via le principal site de vente en ligne des librairies indépendantes, voici le lien : 
https://www.leslibraires.fr/offres/16692414

Pour se le procurer via le site internet de l’éditeur :
http://www.dervy-medicis.fr/regles-des-cinq-ordres-darchitecture-de-vignole-poche-p-8713.html

Parution : “Du Trianon au château de Sauvan”

J’ai le plaisir de vous informer de la parution de l’ouvrage suivant :

DU TRIANON AU CHÂTEAU DE SAUVAN
300e anniversaire d’un monument historique (1719 – 2019)

par Dominique Verroust, Alexandre Mahue et Jean-Michel Mathonière

Il s’agit d’une monographie d’un des plus remarquables châteaux de Provence, situé à Mane (Alpes de Haute-Provence) près de Forcalquier. J’y ai contribué avec une copieuse étude intitulée : « Correspondances compagnonniques ». On sait que ce château doit ses plans à Jean-Baptiste Franque (1683-1758), célèbre architecte avignonnais. Ce que l’on sait moins, c’est que ce dernier, fils d’un maître-maçon de Villeneuve-lès-Avignon, cultivait des liens étroits avec les compagnons tailleurs de pierre. Par ailleurs, Guillaume Rollin (1685-1761), architecte et entrepreneur chargé par Franque de la direction des travaux du château, témoigne aussi de relations avec les compagnons tailleurs de pierre d’Avignon et de Montpellier, leurs deux sièges importants les plus proches. La rédaction de cette contribution m’a offert l’occasion de rassembler ce qui était épars dans diverses correspondances adressées à Franque et de coucher sur le papier quelques notes relatives aux architectes et aux compagnons tailleurs de pierre de la région Provence-Languedoc à cette époque marquée par la peste de 1720. 

Cet ouvrage a été publié par les éditions Cardère, 19 rue Agricol Perdiguier, 84000 Avignon. 80 pages, illustré, format 17 x 30 cm à l’italienne, cartonné. Vous pouvez le commander via votre libraire habituel ou directement à l’éditeur (prix 25 euros, port gratuit) en suivant ce lien :

https://cardere.fr/art-histoire-patrimoine/162-du-trianon-au-chateau-de-sauvan-9782955565162.html

Le portrait du compagnon passant tailleur de pierre “Le Cadet de L’Isle”, vers 1780

[La recherche avance…] Portrait du compagnon passant tailleur de pierre « Le Cadet de L’Isle », né à L’Isle-sur-la-Sorgue (84) le 1er juillet 1710, décédé le 17 juillet 1802.

Esprit-Joseph Brun dit Le Cadet de L'Isle
Source photographie : Wikipedia

Plus connu sous son nom d’état civil, Esprit-Joseph Brun était le gendre du célèbre architecte avignonnais Jean-Baptiste Franque, lui aussi compagnon passant tailleur de pierre dans sa jeunesse. Parmi ses réalisations, on retiendra plus particulièrement le fait que c’est lui qui construisit de 1782 à 1786 la grande galerie, savamment voûtée, qui relie le premier étage de l’hôtel de ville de Marseille au bâtiment situé sur l’arrière en enjambant la rue de la Loge.

La voûte plate de la galerie de l’hôtel-de-ville de Marseille, un magnifique exemple du travail de stéréotomie dû aux compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon et à Esprit-Joseph Brun.

Son frère aîné Jean-Ange Brun (1702-1793), architecte entre autres œuvres du Grenier à sel d’Avignon, était également compagnon passant tailleur de pierre sous le nom de « Belle Humeur de L’Isle ».

Le portrait d’Esprit-Joseph a été peint par Louis Chaix et il est conservé par le château Borély à Marseille, édifice dont il fut l’architecte.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Esprit-Joseph_Brun

Pour en finir avec la vision fantasmée de l’opératif

Je reproduis ci-dessous une contribution accordée le 13 octobre au blog maçonnique Hiram.be et touchant tout autant les recherches sur l’histoire ancienne des compagnonnages que celle de la franc-maçonnerie.

Certains des gentilshommes-maçons et savants écossais et anglais reconnus pour être les premiers francs-maçons spéculatifs au XVIIe siècle ont eu une expérience professionnelle liée à l’architecture, qu’elle soit pratique ou théorique. Le cas de Christopher Wren (1632-1723), architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres, est à cet égard exemplaire, de même que celui du savant et militaire écossais Robert Moray (v. 1607-1673), l’un des tout premiers initiés connus. Se mêlant d’ingénierie et de construction, ces premiers spéculatifs étaient-ils trop savants pour ne pouvoir être aussi considérés comme étant des hommes de métier ? Où se situe, en réalité, la frontière entre opératif et spéculatif ? Et possède-t-elle vraiment un sens à cette époque ?

L’admiration qu’il est de bon ton chez les spéculatifs d’avoir pour leurs ancêtres opératifs reste trop souvent entachée d’une forme assez palpable de condescendance : aux opératifs les talents manuels que l’on serait bien en peine de leur disputer, aux spéculatifs les connaissances intellectuelles qui manqueraient plus ou moins aux premiers. Or, à mon avis, pour progresser dans notre compréhension des racines historiques et symboliques de la franc-maçonnerie, outre de nouvelles ressources archivistiques, il nous faut également renouveler radicalement l’idée que l’on se fait des opératifs de cette époque déjà lointaine.

J’illustrerai cette tension entre l’opérativité fantasmée et l’opérativité réelle par la juxtaposition de deux images touchant à un thème symbolique fondamental, si ce n’est le thème fondamental par excellence du travail maçonnique, celui de la taille de la pierre brute pour la transformer en pierre cubique.

Dans la première image, célébrissime, celle de l’apprenti franc-maçon illustrant les « bibles » du symbolisme maçonnique que furent durant la plus grande partie du XXe siècle — et encore aujourd’hui — les ouvrages d’Oswald Wirth, on voit un apprenti pensif, armé d’un ciseau et d’une massette, devant un bloc de ce que les spéculatifs appellent sans réserve une « pierre brute »… mais que les tailleurs de pierre nomment plutôt une « patate » quand il est aussi informe, non équarri ! Si cet apprenti est, par hasard, un sculpteur génial qui s’ignore, peut-être en tirera-t-il quelque chose de décoratif à partir de sa simple intuition et de son imagination… Mais, sans épure ou projet précis, livré à lui-même, un apprenti tailleur de pierre n’en tirera assez probablement qu’un tas de gravier et non un bloc d’équerre susceptible d’entrer dans la réalisation d’un édifice ! L’apprenti de l’image de Wirth offre en fait une vision totalement fantasmée du maçon opératif. Si « tout n’est que symbole », comme on le dit trop souvent en manière de pirouette dans le contexte spéculatif pour réduire à néant la moindre critique, il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel de se fonder sur des symboles qui soient respectés quant à leur sens premier. Sinon, pourquoi conserver ces symboles ? Je dis souvent que puisque nous en sommes à honorer des « patates » dans nos temples, peut-être serait-il plus efficient d’aller jusqu’au bout et d’alors remplacer la pierre cubique (autre symbole maltraité) par une barquette de frites siglée d’un grand M (pour Maçonnerie), cela afin d’illustrer beaucoup plus concrètement la transformation de la matière en pourriture (on aurait ainsi le 3e grade parfaitement intégré au 2e).

Trêve de provocation et d’humour : dans la réalité, les tailleurs de pierre travaillent plutôt sur les blocs déjà bien dégrossis en carrière (le poids augmente le coût du transport), c’est-à-dire sur des blocs « capables » dont les dimensions sont assez proches des blocs finis et dont ils tireront éventuellement ensuite des formes plus complexes que le cube ou le parallélépipède.

Sur la seconde illustration, provenant de L’Architecture des voûtes de François Derand, publiée en 1643, on voit quatre jeunes tailleurs de pierre, élégamment vêtus à la mode de leur époque, discuter de stéréotomie, c’est-à-dire d’application de la géométrie à la coupe des pierres, autour d’une épure déroulée sur un bloc de pierre. Leurs instruments, que l’on voit posés sur cette table à dessin improvisée, sont le compas, la règle et l’équerre, ainsi que le porte-mine et la plume pour dessiner. Car avant de tailler, encore faut-il pour un opératif disposer de l’épure de la pierre qu’il souhaite dégager de la matière brute, même lorsqu’il ne s’agit que d’une simple pierre « cubique ». À dire vrai d’ailleurs, tailler un bloc parfaitement cubique n’est pas du tout aussi simple qu’il y paraît. Ce qui est certain, c’est que la clé, c’est la géométrie et que l’apprenti tailleur de pierre ne peut s’en décharger totalement sur le compagnon qui dirige et surveille son travail… C’est à lui d’appliquer le trait sur la pierre avant que de se servir du maillet et du ciseau (et surtout du marteau taillant) ! En réalité, tailler la pierre brute, c’est moins transpirer à grosses gouttes qu’apprendre à réfléchir, à voir dans l’espace, à économiser la matière, le temps de travail et l’énergie… Comme l’illustre à la perfection cette gravure, nos quatre opératifs du XVIIe siècle sont tout d’abord de véritables spéculatifs ! Et même s’il s’agit bien sûr d’une « belle image », nos maîtres maçons, au sens primitif du terme, ne sont pas conformes du tout aux clichés ouvriéristes hérités du XIXe siècle (et eux-aussi nécessairement idéalisés) : ils portent vêtements à la mode et leurs instruments de dessin sont ciselés, manifestant la recherche d’un statut social le plus élevé possible. C’est au demeurant ce que traduisent explicitement les règlements et les usages des compagnons tailleurs de pierre français au XVIIIe siècle : ainsi, parmi les conditions pour être reçu compagnon figure, en bonne place, l’obligation de posséder un habit convenable.

La dimension intellectuelle est en réalité omniprésente dans la culture opérative des tailleurs de pierre et des charpentiers car, comme le disait déjà Anaxagore presque cinq siècles avant l’ère chrétienne, « l’homme pense parce qu’il a une main ». C’est bien pour cela aussi que les spéculatifs sont allés y prendre racine.