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Compte rendu de “3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales” par Yonnel Ghernaouti

Je reproduis ici le compte rendu de mon livre 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales (éd. Le Courrier du Livre, 2020) publié par Yonnel Ghernaouti sur le site internet de la Grande Loge Nationale Française. (Cette recension est parue à l’origine, sous la plume de YG, dans le n° 93, juillet-août 2020, de la revue La Chaîne d’Union.)

Jean-Michel Mathonière, auteur de Le plan secret d’Hiram (Dervy, 2012), est un spécialiste connu et reconnu des compagnonnages et, tout particulièrement, des compagnons tailleurs de pierre et charpentiers. […] il a été aussi commissaire, et rédacteur du catalogue, de l’exposition La Règle et le Compas ou de quelques sources opératives de la tradition maçonnique, en 2013, au musée de la franc-maçonnerie. 

Chez « Le Courrier du Livre », une des marques éditoriales du groupe Guy Trédaniel Éditeurs, Jean-Michel Mathonière signe ici le soixante-et-unième volume de cette belle collection « 3 minutes pour comprendre » qui aborde tous les grands domaines de la connaissance (ésotérisme, franc-maçonnerie, histoire, légendes, mythes, philosophie, religions, sciences, etc.) et qui doit son succès au sérieux de ses auteurs et à l’esthétisme de ses publications.

Le principe est simple, efficace et d’une grande lisibilité pour le lecteur, suivant en cela le même « process ». Pour chaque chapitre un glossaire est proposé, expliquant ainsi les mots clés parfois mal connus. Ensuite, chaque théorie ou sujet s’affiche sur une double page :  une explication claire et concise sur celle de gauche avec « Un développement en 3 minutes », un « Résumé en 3 secondes », un « Focus en 30 secondes », des « Thèmes liés » revoyant toujours à des chapitres de l’ouvrage et un « Texte en 30 secondes ». Quant à celle de droite, elle s’enrichie de croquis, dessins ou photographies, toujours remarquablement bien légendés – l’auteur citant même Napoléon Bonaparte « un bon croquis vaut mieux qu’un long discours ». Le chapitre s’achevant avec une fiche descriptive, dénommée profil, d’un célèbre maître d’œuvre ou architecte, tels, par exemple, Viollet-le-Duc, l’abbé Suger, Villard de Honnecourt pour les plus connus.

Ici encore, apprentissage et clarté, pédagogie et vulgarisation intelligente, loin de tous contours nimbés de mystères. Un beau-livre destiné donc tant à l’initié qu’au profane, au sachant qu’au néophyte. 

Connaître l’histoire de ces bâtisseurs, si souvent ignorée, c’est ce dont l’auteur nous offre en de multiples fragments permettant ainsi de mieux comprendre toute la richesse et la diversité de l’architecture de ces édifices de pierre qui résistent vaillamment à l’épreuve du temps et dont la France est semée.

Une introduction, sept chapitres et des annexes forment l’ossature du livre.

L’introduction, elle, débute avec le dramatique incendie du 15 avril 2019 qui a ravagé Notre-Dame de Paris, cathédrale inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, et qui soulève la question de savoir si nous serions, encore aujourd’hui, capable de reconstruire à l’identique.

Questionnement qui concerne tout autant l’histoire de la construction que celles des métiers. Domaines abordés avec rigueur par Jean-Michel Mathonière qui débute avec « Le temps des cathédrales », comprenant la transmission de savoirs antiques, des bâtisseurs tant religieux que laïcs, des pèlerinages, des matières premières, et le passage à l’An Mil. Ce dernier suscitant une grande peur apocalyptique mais révélant une « formidable frénésie architecturale ». 

Chose étonnante et surtout fort méconnue, dans le second chapitre sur « Les acteurs de la commande et du chantier » où sont traités « L’architecture, art royal » ou encore « L’évêque et la cathédrale », c’est surtout le sujet sur « Les femmes sur le chantier » qui ne manquera pas d’interpeller le lecteur. Nous y apprenons qu’elles figurent, même si cela est marginal, « dans les comptes des fabriques des chantiers des cathédrales et d’autres édifices médiévaux en Europe ».

Aperçu d’une des doubles pages du livre.

Ensuite, des chapitres « Les organisations professionnelles », « les métiers des bâtisseurs de cathédrales », « Les connaissances pratiques et théoriques », « La géométrie, cinquième art libéral », « Les mythes, légendes et symboles de bâtisseurs », quatre retiennent essentiellement, pour le maçon que nous sommes, notre attention. À savoir, les organisations, les métiers, l’art libéral et les symboles, comme l’Arche de Noé, la Tour de Babel, le Temple de Salomon ou encore les quatre saints couronnés. Jean-Michel Mathonière nous présente les organisations professionnelles et les métiers tel Le Livre des métiers, rédigé au temps de Saint Louis vers 1268 par Étienne Boileau, prévôt de Paris, est le premier grand recueil de règlements sur les métiers parisiens. Il y aborde tant les corporations qui sont dirigées par des maîtres, les compagnons assistant aux réunions et aux fêtes qu’elles organisent que les confréries de métier représentant l’aspect pieux de la corporation. 

Les pages « La loge, cœur du chantier », « Aux origines du Compagnonnage et « Aux origines de la franc-maçonnerie » remettent, selon l’expression populaire, « l’église au milieu du village ». L’auteur nous rappelle les fondamentaux, du simple abri qu’est la loge à la franc-maçonnerie spéculative qui défend les valeurs les plus nobles chez l’être humain, en passant par le Compagnonnage, bien au-delà « des clichés romantiques hérités du XIXe siècle et de la littérature ».

« Les métiers des bâtisseurs de cathédrale » s’ouvrent sur le plus noble d’entre eux, celui d’architecte « qui est tout à la fois un artiste et un technicien ». Se succèdent ensuite tous les types de métiers À côté des tailleurs de pierre, maçons, manœuvres (manouvriers) et apprentis, on trouve d’autres corps de métiers : forgerons, charpentiers, tuileurs, verriers et vitriers, charpentiers…

Quant à la géométrie, ayant également pour objet les proportions, elle préside depuis l’Antiquité à la « construction du beau ». Elle fait partie du quadrivium qui se rapporte au « pouvoir des nombres » et devient la clé de la science des bâtisseurs. Il en découle donc un langage propre, chargé de symbolique.

Finalement, comme Victor Hugo (Notre-Dame de Paris, Livre V, Chapitre 2, 1832) qui écrivait « … le genre humain enfin n’a rien pensé d’important qu’il ne l’ait écrit en pierre… », nous retenons qu’il s’agit bien là de la belle ouvrage qui relate l’histoire de ces chefs-d’œuvre de structure et de beauté.

Le bandeau le disait « une formidable épopée ». Si nous en gardons le sens figuré, il s’agit bien d’une aventure fabuleuse que nous fait vivre Jean-Michel Mathonière. Au sens premier, son récit a su exalter en nous un grand et beau sentiment à travers les exploits et l’audace de ces œuvriers que sont les bâtisseuses de cathédrales, forçant encore et toujours notre respect. Et puisque les francs-maçons, aujourd’hui, ne taillent plus de pierres ni ne lèvent de charpentes, puisse ce livre nous aider à façonner notre cœur.

Yonnel Ghernaouti

Merci Yonnel pour ce compte rendu détaillé et chaleureux !

Lien vers l’ouvrage en vente à la librairie Scribe (GLNF)

L’Ascension d’Hiram : aperçus sur l’influence maçonnique dans les compagnonnages français de tailleurs de pierre

J’ai commis dans le dernier numéro de la revue Villard de Honnecourt (publiée par la célèbre loge nationale de recherche éponyme de la GLNF), tout entier consacré au thème Des maçons aux Francs-Maçons, un petit article que j’ai intitulé « L’Ascension d’Hiram : aperçus sur l’influence maçonnique dans les compagnonnages français de tailleurs de pierre ». Le terme d’aperçusrésume assez bien l’objectif et la portée de l’article : simplement montrer, une nouvelle fois, à partir de quelques exemples concrets les interférences, passives comme actives, qui ont eu lieu entre les compagnonnages et la franc-maçonnerie dès le XVIIIe siècle.

Car s’il faut combattre d’un côté l’obsession de nombreux francs-maçons à s’imaginer cousins germains des compagnons, il faut également combattre l’anti-maçonnisme de plus en plus discret mais omniprésent de nombreux compagnons, visant à minimiser cette influence sur leur identité à défaut de pouvoir ouvertement hurler avec la meute. Un signe inquiétant de cette crise identitaire du compagnonnage contemporain est de constater que parmi ces compagnons insidieusement anti-maçons, il y a… des francs-maçons !

D’autres articles de ce numéro retiendront l’intérêt. Rappelons que selon la formule consacrée, « la qualité de membre de l’Ordre n’est pas exigée des collaborateurs de cette revue »… 🤥 😉🤡 Pour ma part, je retiendrai tout particulièrement l’intérêt et l’objectivité scientifique de l’article de Michel Reboul sur « La vénérable confrérie de Saint-Marc de Beaucaire », dont j’avais évoqué les blasons du métier figurant dans son registre et leurs rapports avec les blasons compagnonniques dans mon livre Le Serpent compatissant.

Vous pouvez vous procurer ce numéro chez votre librairie ou bien directement auprès de l’éditeur Scribe.

Le livre de poche des compagnons et des architectes d’antan

 Jacopo Barozzi da Vignola, dit VIGNOLE (1507-1573)
RÈGLE DES CINQ ORDRES D’ARCHITECTURE
Fac-similé de l’édition française de 1632 avec une présentation et une étude sur VIGNOLE ET LES COMPAGNONS DU TOUR DE FRANCE
par Jean-Michel Mathonière 

Ce petit carnet contient la reproduction en fac-similé d’un livre qui était autrefois dans la poche ou dans la bibliothèque de tous les compagnons des métiers du bâtiment : tailleurs de pierre, menuisiers, ébénistes, architectes et entrepreneurs. C’est sur lui qu’ils prenaient modèle pour composer les façades des bâtiments, orner les chapiteaux des colonnes, donner du style à toutes leurs créations. Toscan, dorique, ionique, corinthien ou composite, Vignole avait mis à la portée de tous les règles des cinq ordres d’architecture hérités de l’Antiquité. 

C’était le minimum du savoir architectural de tout «  honnête homme  » d’autrefois et également, au XVIIIe siècle, de tout franc-maçon soucieux de comprendre la symbolique du grade de compagnon – où l’architecture et la théorie des ordres occupent une place symbolique centrale.

Jacopo Barozzi da Vignola, dit Vignole (1507-1573), est un architecte et théoricien italien de l’architecture classique de la Renaissance. Il a notamment construit la célèbre villa Farnèse de Caprarola et il a succédé à Michel-Ange comme architecte de la basilique Saint-Pierre de Rome. Sa Règle des cinq ordres d’architecture reste le plus grand best-seller de l’histoire de l’édition d’architecture : il en a été publié plus de 500 éditions depuis 1562. 

Jean-Michel Mathonière est un spécialiste de l’histoire des compagnonnages et tout particulièrement des tailleurs de pierre. Sa présentation et son étude du livre de Vignole sont nourries de plusieurs travaux de recherche et expositions consacrés à cette thématique, notamment La règle et le compas au musée de la franc-maçonnerie à Paris, en 2013, et L’Ordre règne au musée du compagnonnage de Tours, en 2008.

Éditions Dervy. Format 16,6 x 11,7 cm, 160 pages, reliure Intégra avec signet et tranchefile. Prix 15 €

Pour se le procurer via le principal site de vente en ligne des librairies indépendantes, voici le lien : 
https://www.leslibraires.fr/offres/16692414

Pour se le procurer via le site internet de l’éditeur :
http://www.dervy-medicis.fr/regles-des-cinq-ordres-darchitecture-de-vignole-poche-p-8713.html

Pour en finir avec la vision fantasmée de l’opératif

Je reproduis ci-dessous une contribution accordée le 13 octobre au blog maçonnique Hiram.be et touchant tout autant les recherches sur l’histoire ancienne des compagnonnages que celle de la franc-maçonnerie.

Certains des gentilshommes-maçons et savants écossais et anglais reconnus pour être les premiers francs-maçons spéculatifs au XVIIe siècle ont eu une expérience professionnelle liée à l’architecture, qu’elle soit pratique ou théorique. Le cas de Christopher Wren (1632-1723), architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres, est à cet égard exemplaire, de même que celui du savant et militaire écossais Robert Moray (v. 1607-1673), l’un des tout premiers initiés connus. Se mêlant d’ingénierie et de construction, ces premiers spéculatifs étaient-ils trop savants pour ne pouvoir être aussi considérés comme étant des hommes de métier ? Où se situe, en réalité, la frontière entre opératif et spéculatif ? Et possède-t-elle vraiment un sens à cette époque ?

L’admiration qu’il est de bon ton chez les spéculatifs d’avoir pour leurs ancêtres opératifs reste trop souvent entachée d’une forme assez palpable de condescendance : aux opératifs les talents manuels que l’on serait bien en peine de leur disputer, aux spéculatifs les connaissances intellectuelles qui manqueraient plus ou moins aux premiers. Or, à mon avis, pour progresser dans notre compréhension des racines historiques et symboliques de la franc-maçonnerie, outre de nouvelles ressources archivistiques, il nous faut également renouveler radicalement l’idée que l’on se fait des opératifs de cette époque déjà lointaine.

J’illustrerai cette tension entre l’opérativité fantasmée et l’opérativité réelle par la juxtaposition de deux images touchant à un thème symbolique fondamental, si ce n’est le thème fondamental par excellence du travail maçonnique, celui de la taille de la pierre brute pour la transformer en pierre cubique.

Dans la première image, célébrissime, celle de l’apprenti franc-maçon illustrant les « bibles » du symbolisme maçonnique que furent durant la plus grande partie du XXe siècle — et encore aujourd’hui — les ouvrages d’Oswald Wirth, on voit un apprenti pensif, armé d’un ciseau et d’une massette, devant un bloc de ce que les spéculatifs appellent sans réserve une « pierre brute »… mais que les tailleurs de pierre nomment plutôt une « patate » quand il est aussi informe, non équarri ! Si cet apprenti est, par hasard, un sculpteur génial qui s’ignore, peut-être en tirera-t-il quelque chose de décoratif à partir de sa simple intuition et de son imagination… Mais, sans épure ou projet précis, livré à lui-même, un apprenti tailleur de pierre n’en tirera assez probablement qu’un tas de gravier et non un bloc d’équerre susceptible d’entrer dans la réalisation d’un édifice ! L’apprenti de l’image de Wirth offre en fait une vision totalement fantasmée du maçon opératif. Si « tout n’est que symbole », comme on le dit trop souvent en manière de pirouette dans le contexte spéculatif pour réduire à néant la moindre critique, il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel de se fonder sur des symboles qui soient respectés quant à leur sens premier. Sinon, pourquoi conserver ces symboles ? Je dis souvent que puisque nous en sommes à honorer des « patates » dans nos temples, peut-être serait-il plus efficient d’aller jusqu’au bout et d’alors remplacer la pierre cubique (autre symbole maltraité) par une barquette de frites siglée d’un grand M (pour Maçonnerie), cela afin d’illustrer beaucoup plus concrètement la transformation de la matière en pourriture (on aurait ainsi le 3e grade parfaitement intégré au 2e).

Trêve de provocation et d’humour : dans la réalité, les tailleurs de pierre travaillent plutôt sur les blocs déjà bien dégrossis en carrière (le poids augmente le coût du transport), c’est-à-dire sur des blocs « capables » dont les dimensions sont assez proches des blocs finis et dont ils tireront éventuellement ensuite des formes plus complexes que le cube ou le parallélépipède.

Sur la seconde illustration, provenant de L’Architecture des voûtes de François Derand, publiée en 1643, on voit quatre jeunes tailleurs de pierre, élégamment vêtus à la mode de leur époque, discuter de stéréotomie, c’est-à-dire d’application de la géométrie à la coupe des pierres, autour d’une épure déroulée sur un bloc de pierre. Leurs instruments, que l’on voit posés sur cette table à dessin improvisée, sont le compas, la règle et l’équerre, ainsi que le porte-mine et la plume pour dessiner. Car avant de tailler, encore faut-il pour un opératif disposer de l’épure de la pierre qu’il souhaite dégager de la matière brute, même lorsqu’il ne s’agit que d’une simple pierre « cubique ». À dire vrai d’ailleurs, tailler un bloc parfaitement cubique n’est pas du tout aussi simple qu’il y paraît. Ce qui est certain, c’est que la clé, c’est la géométrie et que l’apprenti tailleur de pierre ne peut s’en décharger totalement sur le compagnon qui dirige et surveille son travail… C’est à lui d’appliquer le trait sur la pierre avant que de se servir du maillet et du ciseau (et surtout du marteau taillant) ! En réalité, tailler la pierre brute, c’est moins transpirer à grosses gouttes qu’apprendre à réfléchir, à voir dans l’espace, à économiser la matière, le temps de travail et l’énergie… Comme l’illustre à la perfection cette gravure, nos quatre opératifs du XVIIe siècle sont tout d’abord de véritables spéculatifs ! Et même s’il s’agit bien sûr d’une « belle image », nos maîtres maçons, au sens primitif du terme, ne sont pas conformes du tout aux clichés ouvriéristes hérités du XIXe siècle (et eux-aussi nécessairement idéalisés) : ils portent vêtements à la mode et leurs instruments de dessin sont ciselés, manifestant la recherche d’un statut social le plus élevé possible. C’est au demeurant ce que traduisent explicitement les règlements et les usages des compagnons tailleurs de pierre français au XVIIIe siècle : ainsi, parmi les conditions pour être reçu compagnon figure, en bonne place, l’obligation de posséder un habit convenable.

La dimension intellectuelle est en réalité omniprésente dans la culture opérative des tailleurs de pierre et des charpentiers car, comme le disait déjà Anaxagore presque cinq siècles avant l’ère chrétienne, « l’homme pense parce qu’il a une main ». C’est bien pour cela aussi que les spéculatifs sont allés y prendre racine.

Franc-maçonnerie opérative et spéculative

Cet article reproduit tel quel le texte du chapitre éponyme que j’ai rédigé pour le catalogue de l’exposition consacrée en 2016 par la BnF à la franc-maçonnerie.

Il est également accessible gratuitement sous forme numérique sur le site dédié de cette exposition, avec des illustrations et des liens spécifiques :

http://expositions.bnf.fr/franc-maconnerie/arret/01-2.htm

La distinction entre opératifs et spéculatifs, commode sur le plan du langage, contribue cependant à fausser la compréhension exacte de la nature de la franc-maçonnerie.

Les symboles et des rites des tailleurs de pierre

La franc-maçonnerie est, dès le XVIIIe siècle, qualifiée de « spéculative » – au sens de « théorique et abstraite » –, car elle emploie des symboles du métier de maçon pour nourrir la réflexion de ses membres mais n’exige pas d’eux l’exercice réel de cette profession. Par opposition, « opérative » est un terme plus récent forgé a contrario pour désigner aussi bien toute la franc-maçonnerie d’avant 1717, date de la naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative, que celle constituée exclusivement d’hommes de métier. Au XVIIIe siècle, les franc-maçons français employaient pour cette dernière le terme de « maçonnerie de pratique ».
Si cette distinction entre opératifs et spéculatifs est commode sur le plan du langage, elle contribue cependant à fausser la compréhension exacte de la nature de la franc-maçonnerie opérative, nébuleuse au demeurant non définie par elle-même mais par cette désignation en creux. En l’absence d’indication documentaire quant à l’usage de mots de reconnaissance et de grades, les loges opératives d’avant l’extrême fin du XVIe siècle en Écosse se retrouvent souvent réduites dans l’esprit de nombreux chercheurs à de simples organisations de métier dont les secrets n’auraient pour raison d’être que la nécessité de protéger un monopole professionnel. À l’inverse, certains auteurs appartenant aux mouvances occultistes et pérennialistes accordent aux opératifs, sans aucune preuve documentaire, des connaissances exceptionnelles jusque dans la sphère de l’ésotérisme.
La dichotomie opératif / spéculatif n’a en réalité guère de sens du point de vue du métier, car ce dernier ne se limite pas à l’exercice physique de la taille de pierre mais incorpore au préalable une dimension intellectuelle non négligeable, qui est la conception et le tracé des éléments complexes des voûtes. L’étude des compagnonnages de tailleurs de pierre en France sous l’Ancien Régime montre que nombre de leurs membres étaient en réalité plus architectes et ingénieurs que simples maçons, et qu’ils jouissaient d’un niveau intellectuel remarquable, touchant non seulement l’art de bâtir mais aussi d’autres domaines.  
En fait, si l’on sait aujourd’hui que la franc-maçonnerie spéculative est née et s’est développée tout au long du XVIIe siècle et qu’elle procède davantage des loges de tailleurs de pierre écossaises de la fin du XVIe siècle que des loges anglaises de l’existence desquelles les Old Charges témoignent, dès le début du XVe siècle, la question des modalités de cette genèse et celle du substrat social et culturel dans lequel plongent ses racines renferment cependant toujours des zones d’ombre, dont la moindre n’est paradoxalement pas afférente au métier, ce dernier étant envisagé sous un angle trop étroit.

L’acte de construire porteur d’une sacralité 

Que l’on considère le passage de la maçonnerie opérative à la maçonnerie spéculative, selon tel ou tel point de vue divergent de spécialiste, comme une lente transition (théorie à peu près abandonnée), comme le résultat d’un emprunt (théorie de la majorité des historiens contemporains) dont les causes exactes restent hypothétiques, ou bien encore qu’on l’envisage selon toute modalité intermédiaire qu’il est permis d’imaginer, il n’en demeure pas moins en effet que l’on doit tout d’abord se poser la question fondamentale de ce qui a bien pu amener des savants, des aristocrates, des bourgeois et, de manière générale, des hommes qui n’étaient pas des artisans à s’approprier des symboles et des rites de tailleurs de pierre pour en faire la base d’une démarche intellectuelle et spirituelle dont le succès ne se dément pas. Car si, de tout temps et en tous lieux, l’acte de construire a été appréhendé comme étant, par analogie, un prolongement ou une commémoration de la création du monde, un geste porteur d’une sacralité dont les ouvriers étaient en quelque sorte les officiants, la transposition d’un tel mythe bâtisseur à la sphère purement spéculative semble difficilement pouvoir être opérée sans une connaissance intime du métier. Sous l’apparente simplicité des références au métier de tailleur de pierre que contiennent les deux premiers grades maçonniques, une analyse attentive montre en effet une schématisation qui n’a rien d’une simplification abusive mais qui vise tout au contraire à une essentialisation que l’accomplissement de rites, telle une déambulation dans un « palais de mémoire », permettrait en quelque sorte de redéployer dans tous ses aspects complexes. Ainsi de l’exemple – tout à la fois le plus évident et le plus riche quant à ce principe d’essentialisation – du symbole duel de la pierre brute et de la pierre cubique, qui, tel un locus de l’ars memorandi activé par sa connexion avec les imagines agentes que sont les outils (maillet, ciseau, compas, règle, équerre, marteau taillant), fait référence tout à la fois à la taille de la pierre elle-même et au savoir le plus abstrait et le plus excellent du tailleur de pierre, c’est-à-dire la stéréotomie. C’est peut-être la richesse abstractive d’une telle base qui a retenu l’attention d’intellectuels et de savants comme Robert Moray, en 1641, ou Elias Ashmole, en 1646, deux des premiers francs-maçons spéculatifs identifiés. Au demeurant, on constate un semblable intérêt, à résonance fraternelle, pour les connaissances géométriques des tailleurs de pierre chez un Luca Pacioli en Italie du Nord à l’extrême fin du XVe siècle (De divina proportione, 1509) et chez un Albrecht Dürer en Allemagne au début du XVIe (Underweysung der Messung mit dem Zirkel und Richtscheyt, 1525). 
Le haut niveau intellectuel des « bâtisseurs de cathédrales » est en fait attesté de longue date. Ainsi, le fameux carnet de Villard de Honnecourt (actif entre 1225 et 1250) témoigne d’une telle curiosité que certains chercheurs, victimes du préjugé commun à l’encontre des ouvriers, ont pu croire que son auteur ne pouvait pas être un homme du métier. Par ailleurs, son dessin figurant quatre sculpteurs se taillant eux-mêmes les pieds démontre que l’idée éminemment spéculative selon laquelle, taillant la pierre, le maçon travaille également sur lui-même était déjà connue des maçons opératifs.

Il faut attendre le Premier Tome de l’architecture de Philibert Delorme (1567), premier théoricien de l’architecture classique « à la française » – formé en partie par les tailleurs de pierre des chantiers lyonnais de son père, maître maçon –, pour percevoir combien est vivace dans la profession l’idéal vitruvien de l’architecte savant en toutes choses. L’auteur s’intéresse aussi à la dimension « spéculative » : prolongeant le passage du texte consacré au tracé géométrique du « trait carré » (l’abaissement d’une perpendiculaire), ses digressions à propos de la croix du Christ accueillent des citations de Marsile Ficin et des anciens sages d’Égypte ! Philibert Delorme évoque également Dieu, le « grand architecte de l’univers », s’appropriant avec cette expression très « maçonnique » un thème iconographique médiéval bien connu où Dieu est figuré sous les traits d’un architecte muni du grand compas d’appareilleur, créant le monde « selon le nombre, le poids, la mesure ». 

L’idéal vitruvien de l’architecte savant en toutes choses

Frontispice de la “Reigle des cinq ordres d’architecture de M. Jaques Barozzio de Vignole“, Paris, P. Firens, [v. 1625-1630], in-folio. © Jean-Michel Mathonière.

Plus de cinquante ans après sa mort, le succès du Vignole (1507-1573), architecte italien, ne se démentit pas. En sus de nombreuses éditions italiennes, son magistral traité connaîtra de nombreuses traductions françaises jusqu’en plein XIXe siècle. Celle-ci, la première, sortie de l’atelier de l’éditeur d’estampes Pierre Firens (1580-1638) et ornée en frontispice d’un portrait de l’auteur tenant un compas et pourvu des outils traditionnels, comprend trente planches mêlant indications géométriques et représentations de l’œuvre achevée dans ses plus fins détails.
 

Si les multiples éditions de Vitruve nourrissent l’intérêt pour l’architecture savante et trouvent un écho dans les traités de Palladio et de Serlio, ce sont les Règles pour les cinq ordres d’architecture, publiées en 1562, par l’architecte italien Giacomo Barozzi Da Vignola, dit « Vignole », qui vont le plus contribuer à la popularisation des formes de l’architecture classique en Europe. La publication, en 1632, à Paris, d’une édition au format de poche, suivie de nombreuses rééditions à ce format, en France et aux Pays-Bas, va permettre aux compagnons itinérants de le diffuser très largement. En Angleterre, l’édition au format in-folio qui en est donnée par John Leeke, en 1669, sous le titre de The Regular Architect, précise : « […] for the Use and Benefit of Free Masons, Carpenters, Joyners, Carvers, Painters, Bricklayers, Plaisterers ; in general for all Ingenious Persons that are concerned in the Famous Art of Building ». Outre le fait que sont mis ici en exergue, par l’emploi de caractères différents, les « francs-maçons », cette formulation du sous-titre de l’ouvrage montre combien l’architecture fait partie de la culture générale de tout savant et de toute personne concernée par l’art « fameux » de la construction. On soulignera que l’intérêt quelque peu obsessionnel porté à la dimension ésotérique et rituélique de la franc-maçonnerie a eu en effet la fâcheuse conséquence de faire perdre de vue l’importance fondamentale qu’il convient d’accorder à son support initial, en deçà du métier de tailleur de pierre lui-même : l’architecture. Car c’est d’architecture qu’il s’agit et non simplement de maçonnerie, au sens restreint et moderne du terme. Au-delà de la question évidemment centrale de la transmission du rituel initiatique, partir en quête des racines opératives de la franc-maçonnerie spéculative nécessite aussi de porter un regard beaucoup plus attentif sur la culture des tailleurs de pierre et des architectes entre la fin du Moyen Âge et le début du XVIIIe siècle, non seulement en Grande-Bretagne mais aussi dans le reste de l’Europe, tout spécialement aux Pays-Bas et en France – laquelle est désignée par le manuscrit Cooke (vers 1400-1410) comme étant le territoire par l’intermédiaire duquel la tradition maçonnique se serait introduite en Angleterre au temps du premier roi d’Angleterre, Athelstan.
Quoi qu’il en soit de la période médiévale, où il reste difficile de faire le tri entre légendes et histoire, l’architecture aux XVIe et XVIIe siècles est en effet par excellence un art « royal ». Ainsi, en France, sous le règne de Louis XIV, elle se développe dans un contexte où sciences et hermétisme restent étroitement liés. Ainsi que l’illustre à merveille un portrait de Colbert gravé par Robert de Nanteuil en 1668, l’emblématique est omniprésente dans cette mise en scène du roi bâtisseur. Si de temps immémorial on a attribué un sens allégorique aux outils du maçon – l’équerre symbolise la droiture ; le compas, la mesure ; le maillet, la force –, les recueils d’emblèmes de la Renaissance et du XVIIe siècle popularisent ces spéculations. L’intérêt pour l’alchimie y contribue également : le compas, instrument majeur de la géométrie et de l’astronomie, permet de cerner les rapports entre macrocosme et microcosme et devient ainsi l’un des outils de l’adepte dans sa quête de la pierre philosophale (Michael Maier, Atalanta fugiens, 1618). Dans toute l’Europe occidentale, ces idées vont pénétrer les esprits ainsi que le métier et contribuer à tisser des liens forts entre symbolique des outils et ésotérisme. Au-delà même des traités techniques, les allusions à l’architecture et aux instruments de la géométrie sont extrêmement fréquentes dans les frontispices de livres aux XVIe et XVIIesiècles, tant en France qu’aux Pays-Bas et en Angleterre. De fait, le livre est incontestablement l’une des composantes majeures de la genèse de l’iconographie symbolique maçonnique. Il circule librement dans toute l’Europe occidentale et touche directement les milieux intellectuels et sociaux au sein desquels s’établira la maçonnerie spéculative.

On soulignera à cette occasion que, si la géométrie et l’architecture sont des disciplines dont l’importance reste plus ou moins évidente pour le franc-maçon d’aujourd’hui, il est à l’époque d’autres savoirs que doivent cultiver les tailleurs de pierre et architectes et qui sont quasi totalement oubliés de nos jours dans les milieux maçonniques : la perspective, l’arpentage, la gnomonique. La perspective est omniprésente dans les traités de la première moitié du XVIIe siècle, et l’on sait combien elle possède une dimension symbolique. Il en va de même pour tout ce qui touche à la projection des ombres par la lumière, qu’il s’agisse de la mise en scène de l’architecture ou bien de la gnomonique. « Frère premier surveillant, quelle heure est-il ? » rappelle aujourd’hui encore avec insistance le rituel maçonnique…

Visite virtuelle de l’exposition sur la franc-maçonnerie organisée par la Bibliothèque nationale de France

La Bibliothèque nationale de France, qui conserve l’un des plus importants fonds maçonniques au monde, a consacré du 12 avril 2016 au 24 juillet 2016 une exposition majeure à la franc-maçonnerie française. En partenariat avec le Musée de la franc-maçonnerie, elle présentait plus de 450 pièces, certaines encore jamais montrées, issues des collections de la Bibliothèque mais aussi des principales obédiences françaises ou de prêts étrangers exceptionnels. 

Parcourez virtuellement cette exposition grâce au site internet dédié mis en place par la BnF. Cliquez sur l’image ci-dessous pour y accéder.

Un catalogue, auquel j’ai collaboré, a été publié à cette occasion (cliquer sur l’image pour plus d’informations ou pour le commander) :