Encore à propos des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre

Un texte légèrement polémique, longtemps resté dans mes tiroirs, mais qui contient des données intéressantes sur divers aspects problématiques de l’histoire des compagnonnages. J’en ai profité pour y adjoindre des reproductions de couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre des deux rites.

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Fragment de couleur fleurie de compagnon Passant tailleur de pierre. Milieu XIXe siècle, Musée du Compagnonnage, Tours.

Un courrier de lecteur publié en réaction à mon article sur les « couleurs fleuries » des compagnons tailleurs de pierre dans le n° 268 de Compagnons et Maîtres d’Œuvre (journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment) m’offre l’occasion de revenir sur cet intéressant sujet. Bien que le point particulier qu’il soulève n’entrait évidemment pas dans l’objet central de mon article – l’attestation de l’existence d’une pratique symbolique et rituelle caractéristique de ce compagnonnage dès 1225 –, il n’en demeure pas moins que la question de savoir auprès de qui et comment les Anciens se fournissaient de leurs couleurs n’est effectivement pas sans intérêt du point de vue de l’histoire des compagnonnages. En effet, les matériaux documentaires concernant directement le sujet sont trop peu nombreux et souvent trop peu explicites pour que l’historien se prive d’étudier attentivement le maximum d’éléments connexes, c’est-à-dire appartenant au contexte dans lequel ces compagnonnages vivaient (économie, technologie, coutumes, etc.), afin de tenter d’en éclairer les points obscurs. Une étude spécifique des couleurs, allant des aspects pratiques aux aspects symboliques, serait en ce sens précieuse. Mais le sujet est à la fois trop vaste et encore trop peu documenté et, en attendant qu’une telle étude d’ensemble voit le jour, je me contenterai d’apporter ici quelques éclaircissements et corrections relatifs aux interrogations énoncées par ce lecteur.

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.

Puisque ce point se trouve implicitement mis en doute dans ce courrier de lecteur, précisons tout d’abord que Laurent Bastard et moi-même, dès le début de nos recherches sur les compagnons passants tailleurs de pierre [note 1], n’avons pas manqué de nous poser la question (entre mille autres !) de savoir quelle était la provenance de leurs couleurs fleuries. Rien de particulièrement révélateur n’est ressorti de nos investigations du côté de l’histoire des textiles, sachant que si de nombreux éléments permettent d’assez bien retracer l’histoire de ce type de production du point de vue technologique et artistique, il n’en va pas de même en ce qui concerne ses multiples utilisations, d’autant lorsque celles-ci sont “marginales”.

C’est en effet ce qualificatif qui convient au cas des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre puisque l’examen des échantillons connus, presque tous différents les uns des autres, démontre qu’elles ne faisaient autrefois l’objet d’aucune “standardisation rituelle” et qu’il s’agissait en réalité de rubans à fleurs du commerce, destinés à des utilisations très variées.

En ce qui concerne le problème de savoir auprès de qui, avant l’abolition des privilèges corporatifs par la loi Le Chapelier en 1791, les tailleurs de pierre se fournissaient de ces couleurs, il est probable qu’ils se les procuraient dans les merceries des grandes et riches villes où ils avaient leurs sièges – la « puissante corporation » des merciers s’étant à peu près arrogée le droit exclusif du négoce des textiles, au détriment des fabricants eux-mêmes. Ce n’était cependant pas une obligation absolue et je reviendrai sur ce point.

La même remarque quant au moyen de se fournir peut s’appliquer aux couleurs des autres corps avant l’apparition de modèles possédant une emblématique spécialement tissée (le plus ancien semblant être celui de la Réconciliation Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis, en 1864, aïeule de l’actuelle Union Compagnonnique [note 2]). Car auparavant les couleurs n’étaient que des rubans non caractéristiques dont l’emblématique compagnonnique, lorsqu’elle existe, était ajoutée soit par gaufrage lors du pèlerinage à la Sainte Baume (cas des corps du Devoir en général), soit par broderie (cas des Gavots et des Indiens). C’est certainement la naissance du corps des tisseurs-ferrandiniers, en 1831, qui facilita aux autres corps du Devoir la possibilité de faire réaliser des rubans spécifiquement compagnonniques – dont la standardisation s’accentue durant la première moitié du XIXe siècle, parallèlement aux querelles entre corps anciens et corps nouveaux. Cependant, seule une étude spécifique permettra de déterminer si des rubans plus ou moins propres aux corps compagnonniques n’ont pas été réalisés dès avant cette date.

Il faut d’ailleurs noter que les échantillons de couleurs fleuries sont peu nombreux et que, pour ma part, je n’en connais pas qui soit antérieur à la fin de l’Ancien Régime. Cette rareté [note 3], qui d’ailleurs concerne la plupart des témoignages internes de la vie compagnonnique avant le début du XIXe siècle, n’a en soi rien d’étonnant si l’on considère la relative fragilité de ces couleurs [note 4] et le fait que, malgré leur importance en tant que corps supposé fondateur, les tailleurs de pierre des deux rites formaient, par rapport à d’autres corps, un compagnonnage numériquement peu important. L’on notera cependant que rien ne permet d’affirmer avec une absolue certitude que l’on est en présence ou non d’une couleur compagnonnique si un ruban fleuri du même type est trouvé hors un contexte caractéristique, par exemple accroché à une canne ou, dans le cas des compagnons étrangers, portant un cachet à l’effigie de Salomon ; il n’est donc pas à exclure que des couleurs fleuries du XVIIIe siècle, voire plus anciennes, soient conservées dans des collections de textiles au titre de rubans “profanes”.

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Couleur fleurie, avec ajout d’un ornement terminal brodé, de compagnon étranger (?) ou passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. Musée du Compagnonnage (Tours).

Passons maintenant à un autre point abordé par ce lecteur et qui traduit une profonde incompréhension de ce qu’étaient réellement les compagnonnages d’antan – incompréhension qui, toutes tendances confondues, est malheureusement très répandue. Il souligne en effet que, pour obtenir ces couleurs fleuries, il était probablement nécessaire pour les compagnons de faire « appel à la puissante corporation des merciers », chose qu’il considère comme « pas impossible en soi »… tout en enchaînant aussitôt avec la remarque suivante : « Mais faire appel à d’autres, en dehors du Devoir, pour quelque chose d’aussi fondamental ? » et conclure avec un « Pourquoi pas ? » qui, finalement, est une forme de négation puisqu’il débouche sur l’expression de son doute quant au sérieux des recherches entreprises !

En ce qui concerne le fait de savoir s’il est envisageable que la réalisation des couleurs ait pu être confiée à l’extérieur du Devoir, les faits le démontrent comme nous venons de le voir. Mais, dans une actualité qui voit se multiplier les dérives pseudo compagnonniques, se réclamant toutes d’un retour à la « Tradition » initiatique, il me semble très important de souligner combien la manière de poser la question fait justement preuve d’une vision par trop “spéculative” des usages symboliques et rituels des anciens compagnonnages – j’allais écrire des “opératifs” ! René Guénon lui-même, qui était pourtant si enclin à dégager des causes supérieures aux faits d’ici-bas, n’aurait certainement pas imaginé semblable “jusqu’au-boutisme” symbolique aux pratiques des “grands Initiés” que sont certainement les descendants des bâtisseurs de cathédrales…

Restons sérieux. Même en donnant du crédit à une fondation sous le règne de Salomon, et quel que soit l’aspect réellement “fondamental” des couleurs – et la “pureté” dans lesquelles celles-ci devaient rester, au propre comme au figuré –, elles n’ont probablement jamais nécessité d’être fabriquées ou achetées selon des conditions plus ou moins analogues à ce que le Judaïsme désigne par « kasher ». Aucun texte ni même aucune tradition ne contiennent d’indication en ce sens. D’ailleurs, en admettant cependant que semblable obsession de pureté ait un jour existé, un rite d’exorcisme/bénédiction aurait finalement suffit à effacer toute “tâche originelle” – sachant que l’existence de rites magico-religieux analogues est attestée à l’intérieur des compagnonnages [note 5]. Précisons aussi que les rites de réception compagnonnique, toutes variantes confondues et comme tout rite initiatique, possèdent ipso facto une dimension purificatrice transformant le profane (impur) en sacré (pur) ; d’ailleurs, pour en rester aux compagnons tailleurs de pierre, si l’on en croit une chanson qui dit « faut que leur Devoir soit bien mystérieux pour que sitôt morts ils montent droit aux cieux », leurs rites sont certainement a fortiori capables de transformer des rubans ordinaires en couleurs fleuries de toutes les Vertus !

Par ailleurs, la formulation de la “question” posée par ce lecteur peut laisser croire que les merciers étaient les fabricants de ces couleurs et elle affirme implicitement qu’ils ne détenaient pas le Devoir. En ce qui concerne ce dernier point, au vu des découvertes qu’amène chaque investigation objective dans la nébuleuse des sociétés de métier sous l’Ancien Régime, j’aimerai pour ma part posséder encore de telles certitudes… S’il n’est cependant absolument aucun indice prêchant en faveur de la détention par les merciers d’un quelconque Devoir, c’est probablement parce que ceux-ci, qui formaient effectivement une puissante « communauté de métier » (ce terme est plus exact que « corporation »), avaient pour activité le négoce des textiles et non leur fabrication – le négoce semblant avoir toujours été, en France du moins, en dehors du “compagnonnisable”.

Au Moyen Âge et durant tout l’Ancien Régime, les rubans étaient fabriqués par les « tissutiers-rubanniers », dont les statuts pour la ville de Paris datent du 4 janvier 1404, professionnels qui étaient auparavant désignés sous le nom de « dorelotiers » (statuts de Paris du 25 mars 1327), lesquels étaient issus d’un corps plus général, celui des laceurs de fils (statuts sous le titre XXXIV dans le Livre des métiers, 1258). De l’étude des nombreux documents concernant les rubaniers de Paris, il ressort que les merciers avaient en charge le négoce de leur production, bien qu’il leur soit possible de fournir eux-mêmes leurs commanditaires. Ainsi, une sentence de police du 28 août 1598 les autorise à porter chez les particuliers les objets qu’ils leur ont commandé sans contrevenir aux règlements leur interdisant le colportage. Une autre sentence du 24 avril 1700 leur porte défense « de colporter leurs marchandises dans les hostelleries, sauf sur la demande des particuliers, auquel cas seront tenus de les porter cachées et enveloppées sans pouvoir les montrer ny exposer par les rues » [note 6]. Il n’est donc pas à exclure que, notamment dans les villes où cette profession était bien place, les compagnons se soient fournis de leurs couleurs directement auprès des fabricants.

Rien ne permet de supposer que les rubaniers possédaient un Devoir, mais, pour l’anecdote et afin d’illustrer un peu la complexité de ce type de question, l’on notera néanmoins que, conformément d’ailleurs à la règle générale et contrairement à une idée reçue, leurs statuts de 1404 montrent que les compagnons (et compagnonnes !) de ce métier ne dédaignaient pas voyager de ville en ville et que les maîtres de Paris autorisaient ces gens « estranges » à travailler dans leur ville et à accéder à la maîtrise moyennant que, comme tous, ils payent leurs « devoirs », c’est-à-dire ce qui était dû à la confrérie, aux jurés du métier et au Roi – acception somme toutes logique du terme « Devoir » qui n’est probablement pas étrangère à la genèse de son sens, particulier et polysémique, dans les compagnonnages.

Venons-en maintenant à un dernier point contradictoire souligné par ce lecteur. Bien évidemment, l’on pourrait objecter que de tels rubans fleuris, avant l’invention des métiers à tisser Jacquard, étaient une production onéreuse, plus ou moins réservée de fait à la noblesse ou à la bourgeoisie aisée – ce qui, si je comprends bien la finalité implicite de sa remarque, prêcherait donc en faveur d’un emploi relativement récent de ces couleurs fleuries. C’est négliger plusieurs points importants :

– Tout d’abord, l’emploi de couleurs fleuries est formellement attesté par les règlements compagnonniques nettement avant (début XVIIIe) l’invention du système de Jacquard (invention parachevée en 1800).

– Auparavant, même si l’on peut considérer que certaines productions des rubaniers, mêlées de fils d’or par exemple, étaient effectivement très onéreuses, il n’en allait pas de même pour toutes – en tous les cas, il ne faut pas non plus négliger l’échelle des valeurs : il s’agit en fin de compte de rubans et non de pièces d’orfèvrerie.

– Ordinaires ou somptueux, les rubans étaient dès le Moyen Âge très à la mode et touchaient une grande partie de la société (il n’était guère de fête sans véritable débauche de rubans) – et l’on sait combien le souci « d’être à la mode » n’est pas nouveau et peut pousser certain(e)s à dépenser au-dessus de leurs moyens !

– Sous l’Ancien Régime, les compagnons tailleurs de pierre formaient un corps de métier globalement aisé et cultivé et nombre d’entre eux fréquentaient les couches sociales les plus élevées (leurs commanditaires). Ils étaient par conséquent largement en mesure, pour ne pas dire en obligation, de faire des dépenses d’apparat ; il n’est d’ailleurs que d’examiner l’iconographie des Rôles des compagnons passants tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour constater le soin qu’ils apportaient à leur habillement en dehors du chantier [note 7].

– Enfin, et cette remarque vaut pour l’ensemble des corps compagnonniques sous l’Ancien Régime, cette dépense d’apparat liée à l’affiliation compagnonnique était la seule [note 8] et c’était finalement là un sacrifice de bien petite taille pour manifester leur attachement au Devoir et apparaître ainsi, malgré l’absence de structure juridique spécifique, comme formant un “corps constitué” [note 9].

En conclusion, il apparaît donc que non seulement l’usage de rubans tissés pour les couleurs fleuries ne pose aucun réel problème, tant sur le plan technique que financier, mais aussi que cet usage pourrait remonter assez loin dans le temps. À défaut d’autres découvertes documentaires, il est cependant difficile de se prononcer sur la date à laquelle les couleurs fleuries ont pris le relais de couronnes de fleurs naturelles – les deux ont d’ailleurs pu coexister. De plus, il a peut-être entre-temps été employé des couleurs brodées ou peintes – l’on peut observer un phénomène de même nature dans le cas des tabliers et des décors maçonniques au XVIIIe siècle.

Comme on le voit, cette “brève” réponse aux interrogations soulevées par ce lecteur nous a amené à effectuer un intéressant tour d’horizon de l’histoire des compagnonnages et à faire entrevoir quelques-uns des développements actuels de la recherche – développements qui vont souvent à l’encontre des idées reçues. Il reste à souhaiter que cet intérêt soit partagé par le plus grand nombre possible de compagnons et que chacun, au gré de son tour de France ou de ses voyages, ait à cœur de recueillir soigneusement les témoignages laissés par les Anciens afin d’alimenter la base documentaire sans laquelle les historiens ne peuvent travailler.


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Couleur fleurie de compagnon étranger tailleur de pierre, milieu XIXe s., Musée du Compagnonnage (Tours). La couleur porte en bas le tampon de la société des étrangers.
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Cachet des compagnons étrangers de Lyon.
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Paire de couleurs fleuries d’un compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. Largeur 70 mm, longueur 1236 mm. Cliché Dominique Doucet.
Couleurs fleuries de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.
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Compagnon étranger « Premier en ville » d’après une lithographie figurant dans le Livre du Compagnonnage, d’Agricol Perdiguier, 2e éd., 1841. Les couleurs fleuries sont ici portées au côté, contrairement à l’usage habituel des étrangers qui était de les porter nouées en cravate autour du cou, et elles sont surmontées d’un bouquet de fleurs.

NOTES

Note 1. Mon article dans le n° 268 de C & MO vient en complément de nos recherches communes sur les compagnons tailleurs de pierre ; sur ces recherches, cf. L. Bastard et J.-M. Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles.

Note 2. Cf. reproduction dans l’édition de la conférence de Jean Philippon (Bordelais la Constance, C. cuisinier D.D.U.), « Aux origines de l’Union Compagnonnique », in Fragments d’histoire du Compagnonnage, volume 1, éd. Musée du Compagnonnage, Tours, 1999. 

Note 3. Nos recherches à partir des archives des CPTDP d’Avignon ont ainsi mis en évidence, malgré leur richesse, la rareté ou l’absence de certains documents. Ainsi, si nous avons retrouvé quelques exceptionnels échantillons de « maximes » (formules de reconnaissance périodiquement changées) des années 1840, nous n’avons retrouvé aucune « affaire » (passeport compagnonnique), dont l’usage est pourtant attesté dans les règlements. Il semble d’ailleurs que pas un seul échantillon ancien de ce document ne soit à l’heure actuelle connu.

Note 4. Parmi les couleurs fleuries datables à coup sûr de la première moitié du XIXe siècle, nombreuses sont celles qui sont dans un état assez mauvais. Cela tient moins à la qualité des textiles, plutôt élevée, qu’aux conditions de leur conservation dans les coffres contenant les Rôles ou des aléas subis par celui-ci, notamment lors de la quasi extinction des compagnons passants tailleurs de pierre au début du XXe siècle. Dans un texte daté du 1er novembre 1841, les CPTDP de Paris disaient déjà, parlant des archives de la société, qu’elles étaient dans un tel état de vétusté qu’elles étaient presque illisibles, et que les couleurs des maîtres remerciés (le remerciement se traduisant par l’offrande de couleurs au Rôle) étaient « déposées dans un coin », ce qui traduit combien, malgré leur attachement au Devoir, les compagnons d’alors, absorbés par d’autres problèmes, faisaient assez peu de cas de ces vénérables témoignages de leur histoire (cf. Travail et Honneur, pp. 280-290).

Note 5. Cf. par exemple, toujours chez les tailleurs de pierre, le « brûlage » qui est la sanction la plus grave et qui consiste à inscrire le nom du compagnon définitivement chassé sur un papier et à le brûler, ainsi qu’à effacer par grattage son nom de tous les Rôles qu’il a signés, de sorte qu’il n’en subsiste absolument aucune trace. La dimension magique de ce rite est flagrante.

Note 6. Pour tout ce qui concerne les tissutiers-rubanniers, cf. René de Lespinasse, Les métiers et corporations de la Ville de Paris, t. III, pp. 1-39 (volumes de la collection Histoire générale de Paris, Imprimerie Nationale, Paris, 1886-1897).

Note 7. Le fait de posséder un habillement convenable fait d’ailleurs partie des conditions imposées aux aspirants afin de pouvoir être reçu compagnon.

Note 8. Rappelons une nouvelle fois que n’est qu’à partir des premières décennies du XIXe siècle que la canne prendra dans les compagnonnages français l’importance emblématique que l’on sait, devenant au fil des années un objet somptueux et coûteux. Les cannes les plus anciennes sont modestes et ne comportent pas d’inscription. Tout porte à croire que la canne compagnonnique résulte de la superposition/confusion, au fil des siècles, de plusieurs aspects : 1) la canne dans sa fonction pratique de soutien du marcheur, avec connotations symboliques lorsque celui-ci est un pèlerin ; 2) la canne/sceptre cérémonielle de nombreuses confréries et corps constitués (sur le symbolisme et l’origine de laquelle il y aurait d’intéressantes recherches à faire) ; 3) la mode de la canne dans la société aisée des XVIIe et XVIIIe siècles, mode parmi d’autres dont s’emparera le peuple après 1789, voire même avant. L’on notera à cet égard que les compagnonnages germaniques ont conservé cette nette distinction entre la canne du compagnon, porteuse d’un certain symbolisme mais sans plus, et le sceptre portant des rubans et des inscriptions qui, tel un bâton de maréchal, est l’attribut de l’autorité du maître placé à la tête de la confrérie locale. La canne du rouleur dans les compagnonnages français lui est analogue.

Note 9. Sur ce point, voir le Journal de ma vie du compagnon vitrier du Devoir Jacques-Louis Ménétra (rééd. Albin Michel, Paris, 1998). Il évoque ainsi, entre autres épisodes comparables, un défilé organisé à l’occasion d’un Te Deum que les compagnons de Tours font dire en 1757 à l’attention du Roi. Cela illustre bien cette volonté d’apparaître aux yeux des autorités comme formant un corps respectable : « Nous nous assemblâmes tous et nous trouvâmes 875 compagnons de toutes vacations. […] Nous étions accompagnés de tambours et hautbois et nous fûmes tous en rang avec nos rubans dans les rues de la ville et de l’abbaye de Beaumont où l’abbesse dans ses habillements de princesse reçut sur un plat d’argent que je lui présentai le pain béni […] » La princesse dont il s’agit est Mademoiselle de Vermandois qui, au cours des travaux qu’il accomplit dans l’abbaye de Beaumont, témoigna une charitable attention à Ménétra, le jeune vitrier.