Archives de catégorie : Notes d’histoire compagnonnique

Une fausse gourde ancienne de compagnon tailleur de pierre

Encore un faux compagnonnique en vente aux enchères…

Cette photographie (cliché anonyme) est une capture d’écran effectuée sur le site Interencheres.com le 15 janvier 2022 avant retrait du lot de la vente. Sa reproduction ici est à but pédagogique.

La gourde reproduite ci-dessus a été mise en vente vendredi aux enchères publiques avec la description suivante :

« Franc-Maçonnerie, Gourde plate en faïence polychrome à décor Franc-Maçon avec inscription ASDL Picard le décidé Compagnon Tailleur de pierre -Nantes -18 Avril 1827- maintenu par une corde. Ep. XIXe Ht. 25 cm L. 22 cm »

Il s’agit en fait d’un faux, compagnonnique et sans rapport avec la franc-maçonnerie, datant tout au plus de la fin du XXe siècle et peut-être même du début XXIe. À la date de 1827, le blason des compagnons passants tailleurs de pierre n’est en effet pas du tout celui-ci, et encore moins avec les quatre lettres ASDL qui n’apparaissent comme lettres symboliques accompagnant le blason (à la manière du UVGT des charpentiers) que consécutivement à la fondation de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir, en 1941. Par ailleurs, la forme du nom compagnonnique — Picard le Décidé — n’est en aucun cas correcte pour un tailleur de pierre, quelle que soit sa société compagnonnique, celle des Passants ou des Étrangers, à la date revendiquée de 1827.

Si ce n’était ces erreurs grossières (au regard des spécialistes et des compagnons instruits) accompagnées de l’indication d’une date bidon (ce qui est un comble en matière de gourde), on aurait éventuellement pu croire, avec un peu de naïveté ou de bienveillance, qu’il s’agissait d’un article-souvenir édité par les compagnons eux-mêmes à l’occasion d’un congrès ou d’une fête. Ainsi, la forme du surnom et la mention de Nantes pourraient au mieux faire croire à un produit contemporain réalisé pour honorer un compagnon tailleur de pierre de l’Union Compagnonnique, mais ce ne sont ni le blason ni les lettres symboliques employés dans cette société ; par ailleurs, en ce cas, la date de 1827 ne se justifie pas, l’UC n’étant née qu’en 1889. Tenant compte de l’ensemble de ces erreurs flagrantes, il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un faux, produit dans l’intention de tromper l’acheteur et en aucun cas une forme de reproduction ou d’hommage « à la manière de ».

La chose ayant été signalée à la salle des ventes par mes soins, l’objet a été retiré de la vente. Espérons qu’il ne ressurgira pas ailleurs comme étant authentique…

Une photographie de compagnon à la Sainte-Baume en 1941

Mes recherches à l’occasion de la rédaction du 3e et dernier volet de mon article « Noli me tangere : les compagnons et la Sainte-Baume », qui paraîtra dans le n° 85 de Franc-maçonnerie magazine (mars-avril 2022), m’ont permis d’identifier ce compagnon dont la photographie, bien dans l’esprit propagandiste d’alors, clôture le recueil des articles écrits par André Sévry sur Les compagnons du Tour de France, publiés en juin-juillet 1941 dans Le Progrès de Lyon, et réimprimés à seulement six exemplaires sous forme de livre illustré en février 1942, sur les presses d’Audin.

Si l’on en croit le récit accompagnant cette photo, il s’agirait du compagnon menuisier du Devoir « Césaire Le Rochelais » (Césaire Seguin, 1882-1964), l’Ancien qui accompagne trois jeunes compagnons « pour nouer la tradition » du pèlerinage de la Sainte-Baume, évoqué dans le dernier de ces articles à la gloire de la « tradition » et du compagnonnage « rénové » (l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir naissante). La photographie, datant de ce voyage à la Sainte-Baume réalisé au cours de mai ou juin 1941 (c’est-à-dire juste après la remise de la Charte du Compagnonnage par Pétain à Jean Bernard le 1er mai), est anonyme. Mais elle est assez probablement de l’auteur des articles, le journaliste André Sevry (1900-1976), qui pour sa part fut reçu compagnon d’honneur charpentier du Devoir de Liberté à Lyon en 1944 sous le nom de « Marchois Va de Bon Cœur ».

On notera toutefois que les couleurs qu’il porte sont plutôt celles d’un maréchal-ferrant que celles d’un menuisier du Devoir ; mais on sait aussi que les difficultés de l’époque, notamment en termes de difficultés de déplacement, ont pu le contraindre à porter d’autres couleurs que les siennes.

Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, a consacré une notice à André Sevry (ainsi qu’il orthographiait lui-même son patronyme d’après ma documentation) ou Sévry (d’après la notice).

Quant à Césaire (ou Cézaire) Seguin, il est présent dans la base de données généalogiques du Musée du Compagnonnage de Tours. On voit qu’il était particulièrement attaché à la Sainte-Baume, mais rien n’y figure concernant cet épisode de 1941.

Portrait de Michel-Jean Sedaine (1719-1797), dit « La Bonté de Paris », compagnon passant tailleur de pierre, dramaturge et académicien

Portrait présumé de Michel-Jean Sedaine (1719-1797) attribué à Jean Siméon Chardin (1699-1779). Collection privée, localisation inconnue, reproduit ici d’après une carte postale ancienne éditée par Maison d’Art à Bruxelles vers 1940 (?).

Ce portrait aurait été peint par Chardin lorsque Sedaine était âgé de dix-sept ans et avait été obligé, après le suicide de son père, entrepreneur et architecte, de gagner sa vie comme tailleur de pierre. C’est probablement à cette époque que le futur académicien fut reçu compagnon passant tailleur de pierre sous le nom compagnonnique de « La Bonté de Paris ».

À propos de la présence compagnonnique à l’Exposition internationale de Nantes en 1904

« En 1904, une exposition internationale est organisée à Nantes sur le Champ de Mars par Jean-Alfred Vigé. En plus des pavillons dédiés aux Beaux-Arts, à l’alimentation et à l’hygiène, aux arts libéraux ou encore différents kiosques pour des exposants, des festivals de musique, des fêtes aérostatiques, un water-toboggan géant, des séances de cinématographe, des fêtes des fleurs et expositions horticoles complètent le palais. L’exposition comprend également en son cœur une attraction toute particulière et payante : le “village noir”. »[1]

Une image contenant texte, vieux, extérieur, groupe

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Une carte postale ancienne nous montre l’arrivée des compagnons et de leurs chefs-d’œuvre à l’exposition. Bien que cela ne soit pas explicitement mentionné par la légende de la photographie, il s’agit de Pays de l’Union Compagnonnique — ainsi que le confirment l’enseigne vantant les cours professionnels et les deux bannières[2], de formes et d’apparences caractéristiques et qui sont toujours conservées par le musée de l’Union Compagnonnique de Nantes (salle haute). Au demeurant, entre la bannière centrale et l’enseigne des cours professionnels, le chef-d’œuvre de couverture, d’une silhouette parfaitement reconnaissable, est lui aussi toujours visible de nos jours au musée (voir la photographie). J’espère que les Pays de Nantes ne manqueront pas de préciser dans leurs commentaires quels sont les autres chefs-d’œuvre sur cette carte postale de 1904 qui sont toujours présents dans leur musée du manoir de La Hautière, ainsi que le nom de quelques-uns des compagnons présents qui jouèrent un rôle très actif dans l’expansion de l’Union Compagnonnique.

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Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.
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Ancienne bannière de la Fédération Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis de Nantes. Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.
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Ancienne bannière de l’Union Compagnonnique de Nantes. Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.

Les deux photographies contemporaines en couleurs des bannières proviennent du site internet <https://lopticoindescurieuxdecuriouscat.wordpress.com/2019/10/04/les-rubans-arc-en-ciel-du-compagnonnage/>

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Petite note sur Michel-Jean Sedaine (1719-1797)

Si l’habit ne fait pas le moine, il faisait le compagnon chez les tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour lesquels la possession d’un habit convenable était une obligation réglementaire.

Peut-être le futur académicien Michel-Jean Sedaine avait-il présent à l’esprit son récent passé de compagnon passant tailleur de pierre lorsqu’il rédigea son Épitre à mon habit en 1751.

À propos d’Auguste-Ambroise Giraud (1775-1862), un réformateur oublié des compagnonnages

On connaît relativement bien Agricol Perdiguier le compagnon et l’écrivain, un peu moins bien l’homme politique, et assez mal l’éditeur — en dehors de ses célèbres lithographies compagnonniques et de la publication de ses propres ouvrages. De même, l’importance accordée à Perdiguier quant à l’histoire et l’évolution des compagnonnages au cours du XIXe siècle tend à masquer l’influence également exercée dans ces milieux par d’autres réformateurs, dont certains étaient plus ou moins opposés à Avignonnais la Vertu, tels que Pierre Moreau ou encore Chovin de Die. Ce sont là des noms quasi inconnus aujourd’hui des compagnons, sauf de quelques rares passionnés qui lisent attentivement les ouvrages historiques. 

Parmi ceux qui sont totalement oubliés mais qui exercèrent pourtant une influence non négligeable sur les compagnons au milieu du XIXe siècle, il y a Auguste-Ambroise Giraud (1775-1862), auteur de plusieurs livres dont celui ci-dessous, De l’ambition de l’estime publique et de ses résultats, édité par Agricol Perdiguier en 1860 (la première édition, sans nom d’auteur, date de 1857 chez Lacour à Paris). 

Une image contenant texte, plaque, reçu

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D’une famille d’épiciers lyonnais, Auguste-Ambroise Giraud fit tout d’abord un apprentissage dans une fabrique lyonnaise, à l’occasion duquel il appartînt assez probablement à une société pré-compagnonnique de tisseurs-ferrandiniers (c’est seulement en 1831 à Lyon que les ferrandiniers se formèrent officiellement en compagnonnage et ils ne furent reconnus compagnons du Devoir que dix ans plus tard par les compagnons selliers). Sous la Révolution il avait été soldat et était devenu capitaine avant d’aller durant quelque temps chercher fortune en Amérique. Revenu en France, il avait gagné sa vie comme employé dans diverses entreprises, en particulier à la colonie agricole de Mettray (Indre-et-Loire), dont il fut l’un des fondateurs et dont il était le comptable. 

J’espère revenir un jour en détails sur ce personnage par trop négligé et dont, curieusement, les ouvrages sont quasi introuvables alors qu’ils connurent d’assez importants tirages et une diffusion souvent gratuite dans les milieux ouvriers et compagnonniques. Mais sans doute n’est-il pas inutile de poser ici ces quelques notes, faute de mieux.

Parmi ces ouvrages rares, voici ses Réflexions philosophiques sur le compagnonnage et le tour de France, publié en 1846 et disponible gratuitement sur Gallica (cliquez sur l’image pour y accéder). L’ouvrage eut un certain succès puisqu’il fut réédité deux fois en 1847, à Paris et à Lyon. Sa diffusion gratuite auprès des ouvriers et des compagnons fut soutenue par des loges maçonniques lyonnaises.

La même année 1860, Agricol Perdiguier publie également La Bible des travailleurs, qui reprend notamment le Code d’éducationpublié par Giraud à Lyon en 1844 (et réédité en 1847 et 1854). Agricol Perdiguier conclut sa préface par ces mots remplis d’idéal, datés du 16 mai 1860, qui traduisent et trahissent la proximité idéologique qu’il avait avec l’auteur :

« Ouvriers de tout âge, de tout état, de toute association, lisez, pensez, étudiez, éclairez-vous, apprenez par cœur la Bible qui vous est offerte ; que vos cerveaux se meublent, que vos esprits s’étendent, que vos âmes s’élèvent, que vos cœurs se pénètrent d’amour et de sympathie, et vous vivrez en paix les uns avec les autres, les vieilles préventions disparaîtront ; le travailleur sera le frère du travailleur ; vous aimerez les hommes de toutes les nations, de toutes les religions, de toutes les couleurs ; vous formerez un vaste ensemble, une famille universelle, un tout harmonieux ; l’instruction vous donnera l’union, de l’union découlera la situation la plus heureuse, et M. Giraud, notre énergique et doux ami, aura reçu sa récompense, car notre bonheur fera son bonheur. »

Une image contenant texte, plaque, reçu

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Vision utopique, on le sait car l’union des compagnons en particulier ne s’est pas davantage réalisée que celle des travailleurs dans leur ensemble. On peut bien évidemment taxer les idées de Giraud de moralisme plus ou moins réactionnaire (c’est en effet l’un des fondateurs de la colonie pénitentiaire pour enfants de Mettray, qui finira par être très contestée). Mais ayant ainsi jugé confortablement, a posteriori et sur des a priori, aura-t-on compris ce en quoi leur pensée répondait à l’attente d’une partie des compagnons de leur époque ? Rien n’est moins certain, d’autant que la plupart d’entre nous n’en auront probablement pas lu une seule ligne. Pour ma part, il me semble donc important de restituer un peu de visibilité à ces voix d’antan qui eurent, non moins que Perdiguier lui-même, leur importance dans le développement des idées compagnonniques au cours du XIXe siècle, notamment au travers des sociétés de secours mutuels et d’anciens compagnons (A.-A. Giraud étant semble-t-il membre de l’une d’entre elles).

De la matérialité des livres

La commodité d’accès aux livres anciens qu’offre leur numérisation, par exemple via Gallica, nous fait parfois oublier certains aspects touchant à la matérialité de l’objet. Ainsi de leurs formats que nos écrans et la fonction zoom tendent à ramener à un aspect totalement secondaire alors qu’ils peuvent avoir beaucoup d’importance dans la réalité. C’est la réflexion que je me suis faite en recevant un exemplaire des Réflexions philosophiques sur le compagnonnage et le tour de France, publié en 1846 par Auguste-Ambroise Giraud (1775-1862). C’est un tout petit format (8,5 x 13 cm), comme son quasi contemporain, Le livre du compagnonnage d’Agricol Perdiguier. Ce sont des ouvrages véritablement destinés par leurs auteurs à accompagner les ouvriers en se logeant dans leurs poches.

On remarquera sur la page de titre la signature autographe de Giraud, accompagnée d’un curieux petit dessin.

Le Maitron consacre une notice à Auguste-Ambroise Giraud : https://maitron.fr/spip.php?article31733

Les compagnons charpentiers et Notre-Dame de Paris

À l’occasion de l’incendie de Notre-Dame, les médias ont beaucoup parlé du compagnonnage et tout particulièrement des compagnons charpentiers. Plusieurs groupes compagnonniques ont d’ailleurs communiqué sur ce sujet afin de proposer leurs services ou témoigner de leur expertise. Un peu plus d’un an après l’incendie, dans un contexte moins passionnel, il me semble utile de préciser dans cette courte note quelques points afin d’y voir un peu plus clair dans ce sujet où se mélangent les légendes et l’histoire.

Maquette de la charpente et de la flèche de Notre-Dame réalisée à l’échelle 1/20e par trois jeunes itinérants charpentiers des Devoirs du siège d’Anglet. Photo Fédération Compagnonnique.

Très bref aperçu sur l’histoire des compagnonnages français

Un premier point est essentiel : s’il peut sembler couler de source que les compagnonnages sont directement issus d’organisations professionnelles médiévales, nous n’en avons aucunement la preuve documentaire. Il s’agit simplement d’une hypothèse conforme à une vision de l’histoire satisfaisant notre imaginaire. Si la première mention d’une pratique considérée comme caractéristique des compagnonnages, celle de l’itinérance, remonte à l’année 1420 – lorsque le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que « plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres. » –, il faut toutefois attendre le milieu du XVIIe siècle (Résolution des docteurs de la Sorbonne, 1655) pour disposer d’un peu plus de ressources documentaires, malgré tout fragmentaires et rares, et parvenir à peu à peu cerner leur organisation, présentant au demeurant des variations. Les métiers concernés appartiennent à des secteurs qui ne sont ni exclusivement, ni majoritairement ceux de la construction : on trouve surtout beaucoup de métiers de l’habillement (tailleurs d’habits, chapeliers, cordonniers) et de production en atelier de produits de consommation (cloutiers, couteliers) ; les menuisiers et les serruriers se développent parallèlement dans de grands ateliers produisant du mobilier.  

L’expansion des compagnonnages en France débute donc véritablement sous le règne de Louis XIV et elle est pour l’essentiel corrélative à l’évolution des communautés de métiers et, tout particulièrement, à leur gestion unilatérale des embauches par le biais des embaucheurs, poussant les ouvriers (c’est-à-dire les compagnons) à s’organiser entre eux à une autre échelle que celle de la seule cité et à mettre en place leur propre embaucheur, le « rouleur ». Face aux tracasseries à l’encontre des compagnons afin de préserver les avantages des maîtres, la pratique du Tour de France s’intensifie. Elle varie selon les professions. Tantôt déplacement de nécessité au gré des embauches, tantôt davantage voyage pour faire « passer jeunesse » et acquérir de l’expérience professionnelle avant de prendre la succession de l’entreprise familiale, sa durée moyenne est de quatre ans (c’est-à-dire bien moins longue qu’actuellement). Il se dégage clairement des sources documentaires que la vocation des compagnonnages de cette époque est la solidarité mutuelle et l’amélioration de la condition ouvrière. La question de la transmission des savoirs n’y a pas une place prépondérante, voire aucune.

Sous le nom de « Devoir », désignant tout à la fois l’organisation et son code de conduite, cette expansion du modèle compagnonnique se poursuivra tout au long du XVIIIe siècle sans pour autant gagner toutes les professions artisanales (ainsi, les maçons poseurs en sont absents). Elle provoquera aussi des oppositions au sein même des ouvriers : menuisiers et serruriers se scinderont ainsi en compagnons du « Devoir » et compagnons « non du Devoir » (qui deviendront « de Liberté », puis, dès avant 1789, « du Devoir de Liberté »).

Après l’abolition des corporations en 1791, ainsi privés de leurs meilleurs ennemis en regard desquels ils s’étaient construits, les compagnonnages se réorganiseront peu à peu sous le premier Empire, avant de connaître leur chant du cygne sous la seconde République et le second Empire, puis frôler la disparition sous les coups de boutoir de la révolution industrielle, de l’évolution des mentalités ouvrières et de la croissance du syndicalisme dont ils avaient été les précurseurs. C’est la période que l’on connaît le mieux et qui a forgé l’imaginaire compagnonnique jusqu’à nos jours, volontiers folklorique, notamment grâce à l’œuvre écrite d’Agricol Perdiguier (1805-1875), compagnon menuisier du Devoir de Liberté et représentant du Peuple en 1848 et 1849.

Ce n’est qu’un peu avant les années 1850 que les compagnons du bâtiment s’occuperont activement de perfectionnement professionnel au travers l’instauration de cours obligatoires de « trait » (géométrie descriptive pour la coupe des matériaux). Et ce n’est que durant le dernier quart du XXe siècle qu’une grande partie d’entre eux investiront le marché de la formation professionnelle, alors que leur vocation s’était jusqu’alors recentrée sur le perfectionnement par la pratique du Tour de France et les cours du soir.

Les compagnons charpentiers

Au tout début du XIXe siècle n’existe qu’une seule société de compagnons charpentiers, celle dite des « Bons Drilles » ou compagnons « passants », ou encore compagnons « du Devoir ». Ils se réclament d’un fondateur légendaire nommé le « Père Soubise », quelquefois assimilé à un moine bénédictin qui aurait vécu au XIIe siècle et leur aurait enseigné le « trait ». En 1804 selon une tradition compagnonnique restant toutefois à confirmer, cette société aurait connu une importante scission à Paris. Ce qui est certain, c’est qu’à partir du milieu des années 1830, l’on voit se dresser contre les « Devoirants » une véritable société compagnonnique concurrente, dite tout d’abord des « Renards de Liberté », puis « du Devoir de Liberté ». On surnomme ces compagnons charpentiers dissidents les « Indiens » et ils se réclament du roi Salomon comme fondateur.

 

C’est à ces derniers, rapidement très réputés quant à leur maîtrise du trait de charpente et même de coupe des pierres, que l’entrepreneur Bellu va confier les travaux de la flèche de Viollet-le-Duc, sous la conduite d’Henri Georges (1812-1887), dit « Angevin l’Enfant du Génie » de son nom de compagnon. Une plaque en fer, datée de 1859 et fixée sur le poinçon de la flèche, en témoignait avec fierté. Se trouvant au cœur du brasier, elle a hélas disparu dans l’incendie. La même entreprise et la même équipe de compagnons du Devoir de Liberté avaient également réalisé, l’année précédente, la flèche de la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans, ainsi qu’en atteste une plaque similaire. 

Durant plusieurs décennies, « Bons Drilles » et « Indiens » vont se concurrencer sur les chantiers (hormis celui de la Tour Eiffel où ils collaborent pacifiquement sous la conduite d’un Indien, Eugène Milon, tout juste âgé de 28 ans) et s’opposer, quelquefois violemment mais le plus souvent au travers de défis dont il nous reste ces merveilleux grands chefs-d’œuvre que l’on peut admirer au Musée du Compagnonnage de Tours ou encore dans l’arrière-cour du restaurant « Aux Arts et Sciences réunis », 161 avenue Jean-Jaurès à Paris. C’est en ce lieu, siège historique des compagnons passants charpentiers de la capitale depuis le début du XIXe siècle, que fut signée le 25 novembre 1945 la fusion des deux anciens Devoirs ennemis, donnant ainsi naissance à la discrète mais ô combien féconde société des compagnons charpentiers des Devoirs, qui elle-même sera à l’origine de la création, en 1952, de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment. Une partie des compagnons passants charpentiers du Devoir refusa finalement cette fusion et revint dans les rangs de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir, fondée en 1941. On trouve également quelques compagnons charpentiers à l’Union Compagnonnique des Compagnons des Devoirs Unis, fondée pour sa part en 1889. Ces trois mouvements compagnonniques composent l’essentiel du paysage compagnonnique français contemporain.

De ce bref tour d’horizon historique, il convient de retenir deux choses simples pour ce qui concerne la question du compagnonnage et de la charpente de Notre-Dame de Paris :

1. – La charpente médiévale de la cathédrale a été réalisée par des charpentiers dont nous ne savons absolument pas s’ils étaient ou non membres d’un compagnonnage, a fortiori d’un compagnonnage dit « du Devoir ». Prétendre, comme je l’ai souvent entendu dire ces derniers mois, que la charpente médiévale a été réalisée par les compagnons charpentiers du Devoir est donc une erreur ou, pour le moins, un anachronisme prêtant à confusion.

2. – La flèche que Viollet-le-Duc a restituée à Notre-Dame a quant à elle bel et bien été exécutée par les compagnons charpentiers du Devoir de Liberté.

Il est intéressant à noter que c’est ce travail réalisé par leurs rivaux historiques que reproduisirent en maquette (chef-d’œuvre de réception) trois jeunes compagnons charpentiers du Devoir en 1969-1970 — lors même que Jean Bernard, fondateur et Premier Conseiller de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir, n’avait eu de cesse de s’en prendre avec virulence aux compagnons charpentiers du Devoir de Liberté sous l’Occupation et lors de la fusion de 1945, au motif qu’ils auraient été trop proches de la franc-maçonnerie ! Mais il faut croire que le génie géométrique et nécessairement rassembleur des charpentiers transcende les vieilles querelles qui pourtant rougeoient encore si souvent sous la cendre… 

Trois jeunes itinérants charpentiers des Devoirs du siège d’Anglet, héritiers légitimes de la tradition des Indiens comme de celles des Bons Drilles, viennent justement de réaliser une magnifique maquette de la charpente et de la flèche de Notre-Dame à l’échelle 1/20e. Ils ont pour noms Valentin Pontarollo, « Bressan », Armand Dumesnil, « Normand », et Yann Férotin, « Provençal ». Cette pièce est visible à la Fédération Compagnonnique d’Anglet et, démontable, elle entamera un tour de France à l’automne 2020 afin d’être présentée au public. Vous pouvez en admirer de belles photographies dans cet article sur le site internet de l’association Restaurons Notre-Dame.

Le portrait du compagnon passant tailleur de pierre « Le Cadet de L’Isle », vers 1780

[La recherche avance…] Portrait du compagnon passant tailleur de pierre « Le Cadet de L’Isle », né à L’Isle-sur-la-Sorgue (84) le 1er juillet 1710, décédé le 17 juillet 1802.

Esprit-Joseph Brun dit Le Cadet de L'Isle
Source photographie : Wikipedia

Plus connu sous son nom d’état civil, Esprit-Joseph Brun était le gendre du célèbre architecte avignonnais Jean-Baptiste Franque, lui aussi compagnon passant tailleur de pierre dans sa jeunesse. Parmi ses réalisations, on retiendra plus particulièrement le fait que c’est lui qui construisit de 1782 à 1786 la grande galerie, savamment voûtée, qui relie le premier étage de l’hôtel de ville de Marseille au bâtiment situé sur l’arrière en enjambant la rue de la Loge.

La voûte plate de la galerie de l’hôtel-de-ville de Marseille, un magnifique exemple du travail de stéréotomie dû aux compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon et à Esprit-Joseph Brun.

Son frère aîné Jean-Ange Brun (1702-1793), architecte entre autres œuvres du Grenier à sel d’Avignon, était également compagnon passant tailleur de pierre sous le nom de « Belle Humeur de L’Isle ».

Le portrait d’Esprit-Joseph a été peint par Louis Chaix et il est conservé par le château Borély à Marseille, édifice dont il fut l’architecte.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Esprit-Joseph_Brun

Marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (30)

Quelques photographies de marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (Gard) :


Joli-Cœur le Gascon 1644


L’Espérance d’Orléans 1753


La Jeunesse de Castres


La Joie d’Orléans CTDP 1745


La Liberté Le Bourguignon


La Palme d’Angers CPTDP 1753


La Palme de Langres Compagnon (C.P.G.N.) Passant


La Réjouissance de Blois CPTDP 1746


Joli Coeur de Béziers 1741


La Vertu de Valabrègues CPTDP 1746

© Photographies Jean-Michel Mathonière, 2010, reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Je reviendrai sur le sujet passionnant de ces marques de passage. La forme des noms compagnonniques, la mention ou non du rite (Passant ou Étranger), les lieux d’origine, les emblèmes et les outils représentés, tous ces détails sont autant d’éléments importants à analyser, qui nous apprennent bien des choses intéressantes.

Un ex-libris de compagnon tailleur de pierre du XVIIe siècle

Parmi mes trouvailles récentes, celle d’un ex-libris manuscrit datant du milieu du XVIIe siècle et figurant en dernière page d’un des plus célèbres traités d’architecture de l’époque – les Reigles des cinq ordres d’architecture, de Vignole, dans l’édition « réduite de grand en petit par Le Muet » en 1632 et rééditée en 1644 à Paris chez Pierre Mariette.

Il convient de lire : « Mathurin Paulmier dit L’Espérance le Tourangeau ».

La forme du surnom est caractéristique des compagnons tailleurs de pierre de l’époque (à partir du milieu du XVIIIe siècle, c’est la mention du nom de la localité d’origine qui, employée concurremment jusqu’alors, supplantera définitivement celle de la province).

Le graphisme de l’écriture laisse à penser que cet ex-libris est à peu près contemporain de l’édition, ce que confirme une recherche menée par Jean-Luc Porhel dans le fichier de dépouillement des registres paroissiaux de Tours aux Archives municipales de cette ville, qui laisse apparaître que Mathurin Paulmier s’y était établi comme maître maçon au milieu du XVIIe siècle. Si on ignore sa date de naissance, on connaît celles des enfants qu’il a eu de son mariage avec Françoise Foulon :

– Simon : 6 février 1659.
– Michel : 25 janvier 1661.
– Françoise : 4 avril 1665.
– Marie : 15 mai 1668.

Le décès d’un Paulmier, maître maçon, sans indication de prénom, est indiqué le 29 juin 1669 dans les registres de la paroisse Notre-Dame-La-Riche. On peut toutefois supposer qu’il s’agit bien de Mathurin, même si la famille compte plusieurs maîtres maçons. Son épouse décède pour sa part le 1er août 1672, dans la même paroisse.

De fait, on peut logiquement supposer que Mathurin Paulmier a fait l’acquisition de ce livre durant son Tour de France, probablement entre 1653 et 1658, avant son installation à Tours, son mariage et la naissance de son premier fils. Il est en effet significatif qu’il a marqué sa propriété avec son nom de compagnon, et non avec la mention « maître maçon » — ce qu’il n’eût certainement pas manqué de faire s’il avait déjà été établi.

C’est semble-t-il le plus ancien ex-libris connu d’un compagnon tailleur de pierre. Cela montre bien que certains d’entre-eux possédaient des bases intellectuelles solides. Il serait d’ailleurs intéressant de faire des recherches pour voir si d’autres exemples d’ex-libris anciens de tailleurs de pierre/maîtres maçons, compagnonniques ou non, sont connus, et sur quels ouvrages. Il est en effet intéressant à noter qu’il s’agit ici non pas d’un traité technique, de coupe des pierres par exemple, mais d’un traité d’architecture.

Il faut également préciser que ce volume contient une autre curiosité : à la fin de l’ouvrage, juste après l’ex-libris de L’Espérance le Tourangeau, deux feuillets manuscrits ont été insérés dans la reliure, probablement à l’époque ou tout au moins avant la fin du XVIIe siècle, feuillets qui donnent la liste détaillée de 22 publications imprimées entre 1584 et 1623 et concernant les Guerres de Religion, vues du point de vue catholique. L’écriture n’est pas celle de Mathurin Paulmier ; très élégante, elle est plutôt contemporaine des derniers ouvrages cités dans la liste.

Cette pièce exceptionnelle sera présentée dans le cadre de l’exposition autour du traité sur les cinq ordres d’architecture de Vignole, « L’Ordre règne chez les maçons », qui aura lieu à Dieulefit cet été.