Category Archives: Notes d’histoire compagnonnique

Portrait de Michel-Jean Sedaine (1719-1797), dit “La Bonté de Paris”, compagnon passant tailleur de pierre, dramaturge et académicien

Portrait présumé de Michel-Jean Sedaine (1719-1797) attribué à Jean Siméon Chardin (1699-1779). Collection privée, localisation inconnue, reproduit ici d’après une carte postale ancienne éditée par Maison d’Art à Bruxelles vers 1940 (?).

Ce portrait aurait été peint par Chardin lorsque Sedaine était âgé de dix-sept ans et avait été obligé, après le suicide de son père, entrepreneur et architecte, de gagner sa vie comme tailleur de pierre. C’est probablement à cette époque que le futur académicien fut reçu compagnon passant tailleur de pierre sous le nom compagnonnique de “La Bonté de Paris”.

À propos de la présence compagnonnique à l’Exposition internationale de Nantes en 1904

« En 1904, une exposition internationale est organisée à Nantes sur le Champ de Mars par Jean-Alfred Vigé. En plus des pavillons dédiés aux Beaux-Arts, à l’alimentation et à l’hygiène, aux arts libéraux ou encore différents kiosques pour des exposants, des festivals de musique, des fêtes aérostatiques, un water-toboggan géant, des séances de cinématographe, des fêtes des fleurs et expositions horticoles complètent le palais. L’exposition comprend également en son cœur une attraction toute particulière et payante : le “village noir”. »[1]

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Une carte postale ancienne nous montre l’arrivée des compagnons et de leurs chefs-d’œuvre à l’exposition. Bien que cela ne soit pas explicitement mentionné par la légende de la photographie, il s’agit de Pays de l’Union Compagnonnique — ainsi que le confirment l’enseigne vantant les cours professionnels et les deux bannières[2], de formes et d’apparences caractéristiques et qui sont toujours conservées par le musée de l’Union Compagnonnique de Nantes (salle haute). Au demeurant, entre la bannière centrale et l’enseigne des cours professionnels, le chef-d’œuvre de couverture, d’une silhouette parfaitement reconnaissable, est lui aussi toujours visible de nos jours au musée (voir la photographie). J’espère que les Pays de Nantes ne manqueront pas de préciser dans leurs commentaires quels sont les autres chefs-d’œuvre sur cette carte postale de 1904 qui sont toujours présents dans leur musée du manoir de La Hautière, ainsi que le nom de quelques-uns des compagnons présents qui jouèrent un rôle très actif dans l’expansion de l’Union Compagnonnique.

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Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.
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Ancienne bannière de la Fédération Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis de Nantes. Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.
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Ancienne bannière de l’Union Compagnonnique de Nantes. Musée de l’Union Compagnonnique de Nantes, manoir de La Hautière.

Les deux photographies contemporaines en couleurs des bannières proviennent du site internet <https://lopticoindescurieuxdecuriouscat.wordpress.com/2019/10/04/les-rubans-arc-en-ciel-du-compagnonnage/>

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Petite note sur Michel-Jean Sedaine (1719-1797)

Si l’habit ne fait pas le moine, il faisait le compagnon chez les tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour lesquels la possession d’un habit convenable était une obligation réglementaire.

Peut-être le futur académicien Michel-Jean Sedaine avait-il présent à l’esprit son récent passé de compagnon passant tailleur de pierre lorsqu’il rédigea son Épitre à mon habit en 1751.

À propos d’Auguste-Ambroise Giraud (1775-1862), un réformateur oublié des compagnonnages

On connaît relativement bien Agricol Perdiguier le compagnon et l’écrivain, un peu moins bien l’homme politique, et assez mal l’éditeur — en dehors de ses célèbres lithographies compagnonniques et de la publication de ses propres ouvrages. De même, l’importance accordée à Perdiguier quant à l’histoire et l’évolution des compagnonnages au cours du XIXe siècle tend à masquer l’influence également exercée dans ces milieux par d’autres réformateurs, dont certains étaient plus ou moins opposés à Avignonnais la Vertu, tels que Pierre Moreau ou encore Chovin de Die. Ce sont là des noms quasi inconnus aujourd’hui des compagnons, sauf de quelques rares passionnés qui lisent attentivement les ouvrages historiques. 

Parmi ceux qui sont totalement oubliés mais qui exercèrent pourtant une influence non négligeable sur les compagnons au milieu du XIXe siècle, il y a Auguste-Ambroise Giraud (1775-1862), auteur de plusieurs livres dont celui ci-dessous, De l’ambition de l’estime publique et de ses résultats, édité par Agricol Perdiguier en 1860 (la première édition, sans nom d’auteur, date de 1857 chez Lacour à Paris). 

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D’une famille d’épiciers lyonnais, Auguste-Ambroise Giraud fit tout d’abord un apprentissage dans une fabrique lyonnaise, à l’occasion duquel il appartînt assez probablement à une société pré-compagnonnique de tisseurs-ferrandiniers (c’est seulement en 1831 à Lyon que les ferrandiniers se formèrent officiellement en compagnonnage et ils ne furent reconnus compagnons du Devoir que dix ans plus tard par les compagnons selliers). Sous la Révolution il avait été soldat et était devenu capitaine avant d’aller durant quelque temps chercher fortune en Amérique. Revenu en France, il avait gagné sa vie comme employé dans diverses entreprises, en particulier à la colonie agricole de Mettray (Indre-et-Loire), dont il fut l’un des fondateurs et dont il était le comptable. 

J’espère revenir un jour en détails sur ce personnage par trop négligé et dont, curieusement, les ouvrages sont quasi introuvables alors qu’ils connurent d’assez importants tirages et une diffusion souvent gratuite dans les milieux ouvriers et compagnonniques. Mais sans doute n’est-il pas inutile de poser ici ces quelques notes, faute de mieux.

Parmi ces ouvrages rares, voici ses Réflexions philosophiques sur le compagnonnage et le tour de France, publié en 1846 et disponible gratuitement sur Gallica (cliquez sur l’image pour y accéder). L’ouvrage eut un certain succès puisqu’il fut réédité deux fois en 1847, à Paris et à Lyon. Sa diffusion gratuite auprès des ouvriers et des compagnons fut soutenue par des loges maçonniques lyonnaises.

La même année 1860, Agricol Perdiguier publie également La Bible des travailleurs, qui reprend notamment le Code d’éducationpublié par Giraud à Lyon en 1844 (et réédité en 1847 et 1854). Agricol Perdiguier conclut sa préface par ces mots remplis d’idéal, datés du 16 mai 1860, qui traduisent et trahissent la proximité idéologique qu’il avait avec l’auteur :

« Ouvriers de tout âge, de tout état, de toute association, lisez, pensez, étudiez, éclairez-vous, apprenez par cœur la Bible qui vous est offerte ; que vos cerveaux se meublent, que vos esprits s’étendent, que vos âmes s’élèvent, que vos cœurs se pénètrent d’amour et de sympathie, et vous vivrez en paix les uns avec les autres, les vieilles préventions disparaîtront ; le travailleur sera le frère du travailleur ; vous aimerez les hommes de toutes les nations, de toutes les religions, de toutes les couleurs ; vous formerez un vaste ensemble, une famille universelle, un tout harmonieux ; l’instruction vous donnera l’union, de l’union découlera la situation la plus heureuse, et M. Giraud, notre énergique et doux ami, aura reçu sa récompense, car notre bonheur fera son bonheur. »

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Vision utopique, on le sait car l’union des compagnons en particulier ne s’est pas davantage réalisée que celle des travailleurs dans leur ensemble. On peut bien évidemment taxer les idées de Giraud de moralisme plus ou moins réactionnaire (c’est en effet l’un des fondateurs de la colonie pénitentiaire pour enfants de Mettray, qui finira par être très contestée). Mais ayant ainsi jugé confortablement, a posteriori et sur des a priori, aura-t-on compris ce en quoi leur pensée répondait à l’attente d’une partie des compagnons de leur époque ? Rien n’est moins certain, d’autant que la plupart d’entre nous n’en auront probablement pas lu une seule ligne. Pour ma part, il me semble donc important de restituer un peu de visibilité à ces voix d’antan qui eurent, non moins que Perdiguier lui-même, leur importance dans le développement des idées compagnonniques au cours du XIXe siècle, notamment au travers des sociétés de secours mutuels et d’anciens compagnons (A.-A. Giraud étant semble-t-il membre de l’une d’entre elles).

De la matérialité des livres

La commodité d’accès aux livres anciens qu’offre leur numérisation, par exemple via Gallica, nous fait parfois oublier certains aspects touchant à la matérialité de l’objet. Ainsi de leurs formats que nos écrans et la fonction zoom tendent à ramener à un aspect totalement secondaire alors qu’ils peuvent avoir beaucoup d’importance dans la réalité. C’est la réflexion que je me suis faite en recevant un exemplaire des Réflexions philosophiques sur le compagnonnage et le tour de France, publié en 1846 par Auguste-Ambroise Giraud (1775-1862). C’est un tout petit format (8,5 x 13 cm), comme son quasi contemporain, Le livre du compagnonnage d’Agricol Perdiguier. Ce sont des ouvrages véritablement destinés par leurs auteurs à accompagner les ouvriers en se logeant dans leurs poches.

On remarquera sur la page de titre la signature autographe de Giraud, accompagnée d’un curieux petit dessin.

Le Maitron consacre une notice à Auguste-Ambroise Giraud : https://maitron.fr/spip.php?article31733

Les compagnons charpentiers et Notre-Dame de Paris

À l’occasion de l’incendie de Notre-Dame, les médias ont beaucoup parlé du compagnonnage et tout particulièrement des compagnons charpentiers. Plusieurs groupes compagnonniques ont d’ailleurs communiqué sur ce sujet afin de proposer leurs services ou témoigner de leur expertise. Un peu plus d’un an après l’incendie, dans un contexte moins passionnel, il me semble utile de préciser dans cette courte note quelques points afin d’y voir un peu plus clair dans ce sujet où se mélangent les légendes et l’histoire.

Maquette de la charpente et de la flèche de Notre-Dame réalisée à l’échelle 1/20e par trois jeunes itinérants charpentiers des Devoirs du siège d’Anglet. Photo Fédération Compagnonnique.

Très bref aperçu sur l’histoire des compagnonnages français

Un premier point est essentiel : s’il peut sembler couler de source que les compagnonnages sont directement issus d’organisations professionnelles médiévales, nous n’en avons aucunement la preuve documentaire. Il s’agit simplement d’une hypothèse conforme à une vision de l’histoire satisfaisant notre imaginaire. Si la première mention d’une pratique considérée comme caractéristique des compagnonnages, celle de l’itinérance, remonte à l’année 1420 – lorsque le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que « plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres. » –, il faut toutefois attendre le milieu du XVIIe siècle (Résolution des docteurs de la Sorbonne, 1655) pour disposer d’un peu plus de ressources documentaires, malgré tout fragmentaires et rares, et parvenir à peu à peu cerner leur organisation, présentant au demeurant des variations. Les métiers concernés appartiennent à des secteurs qui ne sont ni exclusivement, ni majoritairement ceux de la construction : on trouve surtout beaucoup de métiers de l’habillement (tailleurs d’habits, chapeliers, cordonniers) et de production en atelier de produits de consommation (cloutiers, couteliers) ; les menuisiers et les serruriers se développent parallèlement dans de grands ateliers produisant du mobilier.  

L’expansion des compagnonnages en France débute donc véritablement sous le règne de Louis XIV et elle est pour l’essentiel corrélative à l’évolution des communautés de métiers et, tout particulièrement, à leur gestion unilatérale des embauches par le biais des embaucheurs, poussant les ouvriers (c’est-à-dire les compagnons) à s’organiser entre eux à une autre échelle que celle de la seule cité et à mettre en place leur propre embaucheur, le « rouleur ». Face aux tracasseries à l’encontre des compagnons afin de préserver les avantages des maîtres, la pratique du Tour de France s’intensifie. Elle varie selon les professions. Tantôt déplacement de nécessité au gré des embauches, tantôt davantage voyage pour faire « passer jeunesse » et acquérir de l’expérience professionnelle avant de prendre la succession de l’entreprise familiale, sa durée moyenne est de quatre ans (c’est-à-dire bien moins longue qu’actuellement). Il se dégage clairement des sources documentaires que la vocation des compagnonnages de cette époque est la solidarité mutuelle et l’amélioration de la condition ouvrière. La question de la transmission des savoirs n’y a pas une place prépondérante, voire aucune.

Sous le nom de « Devoir », désignant tout à la fois l’organisation et son code de conduite, cette expansion du modèle compagnonnique se poursuivra tout au long du XVIIIe siècle sans pour autant gagner toutes les professions artisanales (ainsi, les maçons poseurs en sont absents). Elle provoquera aussi des oppositions au sein même des ouvriers : menuisiers et serruriers se scinderont ainsi en compagnons du « Devoir » et compagnons « non du Devoir » (qui deviendront « de Liberté », puis, dès avant 1789, « du Devoir de Liberté »).

Après l’abolition des corporations en 1791, ainsi privés de leurs meilleurs ennemis en regard desquels ils s’étaient construits, les compagnonnages se réorganiseront peu à peu sous le premier Empire, avant de connaître leur chant du cygne sous la seconde République et le second Empire, puis frôler la disparition sous les coups de boutoir de la révolution industrielle, de l’évolution des mentalités ouvrières et de la croissance du syndicalisme dont ils avaient été les précurseurs. C’est la période que l’on connaît le mieux et qui a forgé l’imaginaire compagnonnique jusqu’à nos jours, volontiers folklorique, notamment grâce à l’œuvre écrite d’Agricol Perdiguier (1805-1875), compagnon menuisier du Devoir de Liberté et représentant du Peuple en 1848 et 1849.

Ce n’est qu’un peu avant les années 1850 que les compagnons du bâtiment s’occuperont activement de perfectionnement professionnel au travers l’instauration de cours obligatoires de « trait » (géométrie descriptive pour la coupe des matériaux). Et ce n’est que durant le dernier quart du XXe siècle qu’une grande partie d’entre eux investiront le marché de la formation professionnelle, alors que leur vocation s’était jusqu’alors recentrée sur le perfectionnement par la pratique du Tour de France et les cours du soir.

Les compagnons charpentiers

Au tout début du XIXe siècle n’existe qu’une seule société de compagnons charpentiers, celle dite des « Bons Drilles » ou compagnons « passants », ou encore compagnons « du Devoir ». Ils se réclament d’un fondateur légendaire nommé le « Père Soubise », quelquefois assimilé à un moine bénédictin qui aurait vécu au XIIe siècle et leur aurait enseigné le « trait ». En 1804 selon une tradition compagnonnique restant toutefois à confirmer, cette société aurait connu une importante scission à Paris. Ce qui est certain, c’est qu’à partir du milieu des années 1830, l’on voit se dresser contre les « Devoirants » une véritable société compagnonnique concurrente, dite tout d’abord des « Renards de Liberté », puis « du Devoir de Liberté ». On surnomme ces compagnons charpentiers dissidents les « Indiens » et ils se réclament du roi Salomon comme fondateur.

 

C’est à ces derniers, rapidement très réputés quant à leur maîtrise du trait de charpente et même de coupe des pierres, que l’entrepreneur Bellu va confier les travaux de la flèche de Viollet-le-Duc, sous la conduite d’Henri Georges (1812-1887), dit « Angevin l’Enfant du Génie » de son nom de compagnon. Une plaque en fer, datée de 1859 et fixée sur le poinçon de la flèche, en témoignait avec fierté. Se trouvant au cœur du brasier, elle a hélas disparu dans l’incendie. La même entreprise et la même équipe de compagnons du Devoir de Liberté avaient également réalisé, l’année précédente, la flèche de la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans, ainsi qu’en atteste une plaque similaire. 

Durant plusieurs décennies, « Bons Drilles » et « Indiens » vont se concurrencer sur les chantiers (hormis celui de la Tour Eiffel où ils collaborent pacifiquement sous la conduite d’un Indien, Eugène Milon, tout juste âgé de 28 ans) et s’opposer, quelquefois violemment mais le plus souvent au travers de défis dont il nous reste ces merveilleux grands chefs-d’œuvre que l’on peut admirer au Musée du Compagnonnage de Tours ou encore dans l’arrière-cour du restaurant « Aux Arts et Sciences réunis », 161 avenue Jean-Jaurès à Paris. C’est en ce lieu, siège historique des compagnons passants charpentiers de la capitale depuis le début du XIXe siècle, que fut signée le 25 novembre 1945 la fusion des deux anciens Devoirs ennemis, donnant ainsi naissance à la discrète mais ô combien féconde société des compagnons charpentiers des Devoirs, qui elle-même sera à l’origine de la création, en 1952, de la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment. Une partie des compagnons passants charpentiers du Devoir refusa finalement cette fusion et revint dans les rangs de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir, fondée en 1941. On trouve également quelques compagnons charpentiers à l’Union Compagnonnique des Compagnons des Devoirs Unis, fondée pour sa part en 1889. Ces trois mouvements compagnonniques composent l’essentiel du paysage compagnonnique français contemporain.

De ce bref tour d’horizon historique, il convient de retenir deux choses simples pour ce qui concerne la question du compagnonnage et de la charpente de Notre-Dame de Paris :

1. – La charpente médiévale de la cathédrale a été réalisée par des charpentiers dont nous ne savons absolument pas s’ils étaient ou non membres d’un compagnonnage, a fortiori d’un compagnonnage dit « du Devoir ». Prétendre, comme je l’ai souvent entendu dire ces derniers mois, que la charpente médiévale a été réalisée par les compagnons charpentiers du Devoir est donc une erreur ou, pour le moins, un anachronisme prêtant à confusion.

2. – La flèche que Viollet-le-Duc a restituée à Notre-Dame a quant à elle bel et bien été exécutée par les compagnons charpentiers du Devoir de Liberté.

Il est intéressant à noter que c’est ce travail réalisé par leurs rivaux historiques que reproduisirent en maquette (chef-d’œuvre de réception) trois jeunes compagnons charpentiers du Devoir en 1969-1970 — lors même que Jean Bernard, fondateur et Premier Conseiller de l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir, n’avait eu de cesse de s’en prendre avec virulence aux compagnons charpentiers du Devoir de Liberté sous l’Occupation et lors de la fusion de 1945, au motif qu’ils auraient été trop proches de la franc-maçonnerie ! Mais il faut croire que le génie géométrique et nécessairement rassembleur des charpentiers transcende les vieilles querelles qui pourtant rougeoient encore si souvent sous la cendre… 

Trois jeunes itinérants charpentiers des Devoirs du siège d’Anglet, héritiers légitimes de la tradition des Indiens comme de celles des Bons Drilles, viennent justement de réaliser une magnifique maquette de la charpente et de la flèche de Notre-Dame à l’échelle 1/20e. Ils ont pour noms Valentin Pontarollo, « Bressan », Armand Dumesnil, « Normand », et Yann Férotin, « Provençal ». Cette pièce est visible à la Fédération Compagnonnique d’Anglet et, démontable, elle entamera un tour de France à l’automne 2020 afin d’être présentée au public. Vous pouvez en admirer de belles photographies dans cet article sur le site internet de l’association Restaurons Notre-Dame.

Le portrait du compagnon passant tailleur de pierre “Le Cadet de L’Isle”, vers 1780

[La recherche avance…] Portrait du compagnon passant tailleur de pierre « Le Cadet de L’Isle », né à L’Isle-sur-la-Sorgue (84) le 1er juillet 1710, décédé le 17 juillet 1802.

Esprit-Joseph Brun dit Le Cadet de L'Isle
Source photographie : Wikipedia

Plus connu sous son nom d’état civil, Esprit-Joseph Brun était le gendre du célèbre architecte avignonnais Jean-Baptiste Franque, lui aussi compagnon passant tailleur de pierre dans sa jeunesse. Parmi ses réalisations, on retiendra plus particulièrement le fait que c’est lui qui construisit de 1782 à 1786 la grande galerie, savamment voûtée, qui relie le premier étage de l’hôtel de ville de Marseille au bâtiment situé sur l’arrière en enjambant la rue de la Loge.

La voûte plate de la galerie de l’hôtel-de-ville de Marseille, un magnifique exemple du travail de stéréotomie dû aux compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon et à Esprit-Joseph Brun.

Son frère aîné Jean-Ange Brun (1702-1793), architecte entre autres œuvres du Grenier à sel d’Avignon, était également compagnon passant tailleur de pierre sous le nom de « Belle Humeur de L’Isle ».

Le portrait d’Esprit-Joseph a été peint par Louis Chaix et il est conservé par le château Borély à Marseille, édifice dont il fut l’architecte.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Esprit-Joseph_Brun

Marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (30)

Quelques photographies de marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (Gard) :


Joli-Cœur le Gascon 1644


L’Espérance d’Orléans 1753


La Jeunesse de Castres


La Joie d’Orléans CTDP 1745


La Liberté Le Bourguignon


La Palme d’Angers CPTDP 1753


La Palme de Langres Compagnon (C.P.G.N.) Passant


La Réjouissance de Blois CPTDP 1746


Joli Coeur de Béziers 1741


La Vertu de Valabrègues CPTDP 1746

© Photographies Jean-Michel Mathonière, 2010, reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Je reviendrai sur le sujet passionnant de ces marques de passage. La forme des noms compagnonniques, la mention ou non du rite (Passant ou Étranger), les lieux d’origine, les emblèmes et les outils représentés, tous ces détails sont autant d’éléments importants à analyser, qui nous apprennent bien des choses intéressantes.

Les Compagnons tailleurs de pierre en France et en Europe

Ce texte est extrait d’une conférence prononcée en mai 1999. Destiné à un public composé de plusieurs nationalités européennes et mêlant profanes et amateurs d’histoire, il m’a semblé fournir une bonne introduction générale au sujet. 

Il est une question que l’on se pose quelquefois devant tous ces monuments que nous avons hérités des siècles passés : qui étaient leurs bâtisseurs ? Je n’entends pas parler ici des commanditaires – rois, princes et puissants – mais des artisans qui les ont édifiés.

Si les archives nous apprennent quelquefois le montant de leurs salaires et, plus rarement, leurs noms, elles sont généralement muettes en ce qui concerne leur vie, leur personnalité, leur organisation. Trop souvent, les historiens contemporains en sont réduits à faire de simples suppositions pour ce qui est de leur formation professionnelle, de l’étendue exacte de leurs connaissances, tant sur le plan technologique que sur le plan culturel en général. Même si nous n’en sommes plus aujourd’hui à considérer le Moyen Âge comme une époque obscure et barbare, l’on se complaît encore trop à imaginer la culture comme étant alors réservée à une élite de moines et de nobles. L’absurdité de cette conception devient évidente si on la confronte aux extraordinaires réalisations que sont, par exemple, les cathédrales gothiques. Comment imaginer un seul instant qu’il s’agit là du résultat du travail d’artisans incultes ? Pendant longtemps, l’on a cru résoudre ce problème en transposant sur ces époques le modèle qui est le nôtre aujourd’hui : la conception et la direction de ces chantiers auraient été le fait de quelques individus éclairés, issus du clergé ou de la noblesse, et leur réalisation celui d’une main-d’œuvre plus ou moins qualifiée mais inculte, un peu comme nos émigrés. Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen des rares documents qui subsistent : les architectes de ces époques sont généralement des tailleurs de pierre ou des charpentiers ; leur salaire est souvent à peine supérieur à celui des autres ouvriers qualifiés.

En fait, à défaut de posséder suffisamment de documents pour éclaircir cette question durant le Moyen Âge, il existe, pour les époques un peu plus récentes, un moyen de mieux comprendre le sujet. Je veux parler ici de l’étude des compagnonnages, un type d’organisation du métier qui existe aussi bien en France que dans tous les territoires de l’ancien Saint Empire Romain Germanique, et dont on a également trace dans d’autres pays d’Europe, notamment dans les Îles Britanniques.

Le sujet étant très vaste et, surtout, très complexe, je me limiterai ici à vous donner quelques aperçus sur les compagnonnages de tailleurs de pierre.

Il n’est pas inutile de commencer par définir grosso modo ce qu’est un compagnonnage, même s’il apparaît que cette définition est en réalité difficile et susceptible de nombreuses variantes. J’en resterai donc à un plan très général, qui soit valable aussi bien pour les tailleurs de pierre que pour les autres métiers, aussi bien pour la France que pour le reste de l’Europe.

Les Compagnons se distinguent des autres artisans pour trois raisons principales :

– ce sont le plus souvent des professionnels hors pair, d’une compétence nettement au-dessus de la moyenne.

– cette compétence, ils l’acquièrent durant les années qu’ils passent à voyager de maître à maître, de ville en ville, voire de pays en pays. D’ailleurs, pour la France, ils sont connus sous l’appellation générale de « Compagnons du Tour de France  »; en Allemagne, les « Zimmermann », les Compagnons charpentiers, se doivent d’aller le plus loin possible et aussi de séjourner à Jérusalem.

– enfin, et ce n’est pas là le moindre de leur prestige, ils possèdent des coutumes très particulières, notamment des rites initiatiques secrets qui tissent entre eux des liens fraternels. Ils possèdent un sens de la solidarité qui est sans commune mesure avec celui que d’autres contextes prêchent également, notamment les religions. Ces rites et ces coutumes se concrétisent également par l’adoption de signes de reconnaissances, de costumes particuliers – par exemple la célèbre tenue de velours noir et le grand chapeau des Compagnons charpentiers de Hambourg – et de divers symboles, le plus connu de tous étant l’équerre et le compas entrecroisés – symbole qui est également celui de la Franc-maçonnerie.

Venons-en maintenant à décrire ces compagnonnages de tailleurs de pierre. Je vous parlerai tout d’abord des compagnonnages français, avant d’aborder plus brièvement ceux des autres pays d’Europe.


SALOMON
Détail d’une lithographie compagnonnique du XIXe siècle.
Voir notice sur la réédition de cette lithographie.

Jusqu’à ces dernières années, ce que l’on savait des Compagnons tailleurs de pierre français se limitait presque exclusivement au fait qu’ils étaient considérés par les autres corps compagnonniques comme étant les plus anciens, les fondateurs, ceux qui se seraient constitués en compagnonnage sous le règne de Salomon, lors de la construction du premier temple de Jérusalem. S’il était difficile, faute de preuves documentaires, d’accorder un crédit scientifique à une telle légende, l’on acceptait néanmoins, sans davantage de preuves, qu’ils étaient les descendants directs des fameux bâtisseurs des cathédrales gothiques. En fait, les plus anciennes archives attestant de l’existence de compagnonnages de tailleurs de pierre ne dataient que du tout début du XVIIe siècle – de manière plus générale, aucun compagnonnage de quelque métier que ce soit n’est attesté en France, de manière absolument certaine, avant le milieu du XVIe siècle. Qui plus est, ces archives ne concernaient que des aspects secondaires, notamment les litiges ou les rixes qui les opposaient entre eux ou aux autorités civiles et religieuses. Presque rien ne nous était connu de leur organisation interne, si ce n’est le fait que, dans le cas particulier des Compagnons tailleurs de pierre, ils étaient divisés en deux rites hostiles  : celui des Compagnons « Passants  »du Devoir et celui des Compagnons « Étrangers ».

Cette situation agaçante pour les historiens a brutalement évolué lorsque, il y a tout juste trois ans, nous avons eu le bonheur de découvrir un volumineux ensemble d’archives provenant directement des Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon, archives datant des XVIIIe et XIXe siècles. C’était la toute première fois que de semblables documents étaient accessibles aux chercheurs. En effet, quelques autres sont toujours conservés par les actuels Compagnons Passants tailleurs de pierre.

Parmi les documents d’Avignon figuraient notamment plusieurs « Rôles  » – ce terme désigne tout à la fois l’emblème sacré de la société compagnonnique, son règlement intérieur et le recensement de tous les passages de Compagnons dans une ville. En l’occurrence, pour Avignon, nous avions deux textes de règlement séparés par une dizaine d’années, ce qui nous a permis de mesurer leur stabilité malgré quelques évolutions, et presque un millier de noms de Compagnons, pour une période continue allant de 1773 à 1869.

Rôle des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon de 1782.
© Archives départementales de Vaucluse.

Consulter la notice du livre publié sur les découvertes en Avignon

Ce que nous ont appris ces archives s’est révélé en quelques semaines particulièrement révolutionnaire : nous nous sommes rendus compte que presque tout ce qui avait été dit au sujet des Compagnons tailleurs de pierre dans les livres généraux sur le compagnonnage était soit purement et simplement faux, soit très fautif – parce que déduit de ce que l’on savait ou croyait savoir d’autres métiers. Ainsi, pour vous donner un exemple très significatif, il apparaissait que, contrairement aux idées reçues, les tailleurs de pierre du XVIIIe siècle devenaient Compagnons sans faire auparavant de chef-d’oeuvre, ni de tour de France. C’est parce qu’ils acceptaient de devenir membres de la fraternité compagnonnique qu’il leur était possible, s’ils avaient besoin de voyager en France, de bénéficier de l’assistance des autres Compagnons, au gré des villes où ceux-ci possédaient des sièges. En fait, les critères d’admission dans le « Devoir  » – puisque tel est le nom que les Compagnons français donnent eux-mêmes à leur organisation – étaient avant tout d’ordre moral et religieux – ce devait être des catholiques n’ayant jamais subi de condamnation pénale et menant une vie honnête – et, presque accessoirement, professionnels – on leur demandait non pas d’être des tailleurs de pierre exceptionnels mais, plus simplement, d’être capables de vivre de leur métier et de ne pas faire déshonneur au prestige du compagnonnage. Contrairement à d’autres métiers, qui pratiquèrent cet usage peut-être seulement après la Révolution de 1789, ils ne faisaient donc pas de ces magnifiques chefs-d’oeuvre dont on peut admirer quelques-uns au Musée du Compagnonnage, à Tours.

Leur organisation interne, qui serait trop longue à détailler ce soir, était centrée sur la solidarité et le respect mutuel. Leur devise résume parfaitement bien leur idéal :

TRAVAIL ET HONNEUR

Les Compagnons qui arrivaient dans une ville où résidaient d’autres Compagnons étaient pris en charge ; on leur procurait immédiatement de quoi boire et manger et l’on se mettait en quête de travail pour eux. Si la situation économique ne permettait pas de leur trouver de l’ouvrage, on leur procurait de quoi subsister jusqu’à la prochaine ville où la société possédait un siège. Chacun, tout à tour, devait prendre sur son temps de travail pour s’occuper des charges inhérentes à cette assistance fraternelle. Tous les premiers dimanches du mois, l’ensemble des Compagnons de la ville et de sa région se réunissait au siège de la société, généralement une auberge, pour discuter des affaires en cours, régler les cotisations, recevoir les nouveaux membres, et, de manière générale, assurer le bon fonctionnement de la société.

La lecture des courriers échangés entre les sièges des diverses villes où ils étaient implantés permet de voir que la majorité d’entre eux possédait une culture qui était non seulement au-dessus de la moyenne générale mais aussi nettement au-dessus de celle de nombreux intellectuels. Ainsi, en 1841, à l’occasion d’une concertation au sujet de la nécessité de faire évoluer leurs règlements en fonction des acquis de la Révolution de 1789, ils portent sur la société et le progrès un regard qui anticipe nettement sur le Manifeste du parti communiste que Karl Marx publiera seulement sept ans plus tard… D’ailleurs, si l’analyse qu’ils font des mécanismes de la société possède des accents marxistes, l’on doit noter qu’ils transcendent cette analyse pour atteindre à une forme de sagesse que, aujourd’hui encore, on peut leur envier.

Un autre exemple de cette culture est lui aussi très significatif : le Compagnon qui a dessiné et rédigé le Rôle d’Avignon de 1782 était manifestement un lecteur habitué de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, dont la publication des 17 volumes ne fut achevée qu’en 1765, monumental ouvrage qui n’était pas à la portée financière de tout un chacun. Il faut dire que ce Compagnon était à cette date le plus gros entrepreneur de bâtiment de tout le sud-est de la France. Cela ne l’empêchait pas de continuer à fréquenter assidûment ses frères les tailleurs de pierre.

Pour ce qui concerne l’origine des compagnonnages, ces archives ne nous ont malheureusement pas appris grand-chose, du moins directement. Mais, de par tous les éléments précis qui nous sont enfin connus, il est désormais possible d’élaborer des hypothèses sérieuses que, petit à petit, la découverte d’autres documents viendra confirmer, corriger, et peut-être quelquefois infirmer.

S’il n’est pas à exclure que les légendes racontant une fondation aux temps bibliques possèdent une part de vérité, il est aujourd’hui à peu près certain que le développement des premiers compagnonnages est une conséquence directe des Croisades et de l’élan constructeur du XIIIe siècle, de cette époque que l’on a justement baptisée le temps des cathédrales. En effet, les croisades furent également l’occasion de fructueux échanges avec le monde musulman, qui était à l’époque bien plus en avance, à tous points de vue, que le monde chrétien, notamment en ce qui concerne les sciences et la technologie, tout particulièrement la géométrie sans laquelle la construction des cathédrales aurait été impossible. Par ailleurs, les Croisades amenèrent un important développement de l’architecture, à cause des travaux de fortification. L’on sait que les grands ordres chevaleresques, tout spécialement les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem (l’ordre de Malte aujourd’hui) et ceux de l’Ordre du Temple, entretenaient d’importantes équipes d’ouvriers et il n’est donc pas à exclure qu’ils aient tenté de les structurer de la même manière qu’ils l’étaient eux-mêmes. Certains usages et rites compagnonniques prêchent en faveur de cette idée.

De retour dans les royaumes et empires chrétiens, ces organisations d’ouvriers perdurèrent, d’autant que la construction des cathédrales nécessitait une main d’oeuvre nombreuse, qualifiée et disciplinée. Si les archives n’ont à l’heure actuelle livré aucune preuve de l’existence formelle, pour la France, de semblables compagnonnages – ce n’est pas le cas pour l’Allemagne – c’est peut-être tout simplement à cause du fait que ce mode d’organisation semblait tellement naturel qu’il échappa à l’attention des chroniqueurs.

Cette hypothèse peut trouver un début de confirmation dans le fait que l’émergence des compagnonnages dans les archives se situe précisément dans le cadre des crises que traversa la société au XVIe siècle avec, d’une part, l’irruption de la Réforme – qui provoquera durant plus d’un siècle une chasse aux sorcières aussi bien chez les catholiques que chez les Protestants – et, d’autre part, la naissance du capitalisme moderne – qui introduira des clivages entre maîtres et ouvriers, lesquels vivaient jusqu’alors dans une entente familiale. Les premiers compagnonnages nous sont en effet connus au travers des grèves qu’ils provoquèrent ainsi qu’au travers de procès en ce qui concerne leur orthodoxie religieuse – catholiques et protestants s’entendant d’ailleurs pour considérer les rites initiatiques des Compagnons comme hérétiques.

C’est le moment de dire quelques mots sur ces rites. L’admission dans le Devoir est sanctionnée par une cérémonie appelée la Réception. Celle-ci, d’après le peu que nous pouvons en savoir, car elle reste aujourd’hui encore très secrète, se décompose en deux parties : d’une part la prestation d’un serment de fidélité au Devoir et à ses règles, notamment la solidarité entre Compagnons ; d’autre part la mise en scène d’une sorte de pièce de théâtre dans laquelle le nouveau membre occupe la place centrale. Si cette représentation varie beaucoup d’un métier à un autre, la trame est généralement identique : à l’origine de la société, il y a souvent un fondateur qui a été assassiné et qui, en quelque sorte, connaît comme une résurrection, une réincarnation dans le nouveau membre. Dans le même temps, ce dernier est souvent assimilé à l’assassin du fondateur, ce qui peut sembler paradoxal. Quoi qu’il en soit, ce rite de réception est un rite de mort et de résurrection. C’est pourquoi il se termine par un baptême, l’initié recevant un nouveau nom puisqu’il est né une seconde fois. Chez les Compagnons tailleurs de pierre, qu’ils soient du rite des Passants ou de celui des Étrangers, ce nom est formé par celui d’une vertu suivi de celui de la ville dont il est originaire. L’on a ainsi : la Prudence d’Avignon, la Fidélité de Lyon, Joli Cœur de Bordeaux, la Sagesse de Paris, etc.

Le millier de noms de Compagnons que nous avons retrouvés dans les archives avignonnaises nous a ainsi permis de reconstituer une carte des origines géographiques des tailleurs de pierre, ainsi qu’une hiérarchie de leurs vertus préférées.

Pour ce qui est de la géographie, il apparaît de la sorte que leur implantation n’est absolument pas homogène. Même s’ils ont un siège très important à Paris, presqu’aucun Compagnon tailleur de pierre n’est originaire de cette ville. En fait, ce compagnonnage, comme plusieurs autres, s’est développé presque exclusivement au sud de la Loire, dans les anciens territoires de langue occitane. On peut aussi noter que c’est un phénomène nettement centré sur les grands centres urbains. L’explication de cela est d’ailleurs très simple : les tailleurs de pierre sont moins attachés aux lieux d’où provient la matière première qu’ils emploient, qu’aux grandes villes où se construisent des monuments.

Cette analyse géographique nous a également amenés à entrevoir un point important qui avait échappé à nos prédécesseurs : l’implantation de l’autre rite de Compagnons tailleurs de pierre, les Étrangers, n’est pas exactement la même que celle des Passants. Les premiers semblent s’être spécialisés dans le travail des pierres dures, tandis que les seconds ne travaillent que les pierres tendres. Par ailleurs, les Étrangers sont plutôt implantés dans les zones à dominante protestante, alors même qu’ils sont le plus souvent catholiques, et l’on peut noter qu’ils sont plus nombreux dans l’Est, dans des régions qui ont longtemps été sous la domination du Saint Empire Romain Germanique ou qui lui sont frontalières. Si l’on prend en compte d’autres particularités de ces Compagnons « Étrangers », l’on peut alors se demander si leur surnom ne signifie pas tout simplement qu’ils sont d’origine étrangère. Malheureusement, si grâce aux découvertes faites en Avignon, nous connaissons mieux aujourd’hui le rite des Compagnons Passants, celui des Étrangers reste trop mystérieux pour savoir s’ils possèdent un étroit lien de parenté avec les Compagnons tailleurs de pierre germaniques.

Origines géographiques des Compagnons Passants TdP d’Avignon. © Jean-Michel Mathonière

Consulter la liste complète des 1039 passages de Compagnons Passants TdP en Avignon

Consulter un règlement des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre.

C’est maintenant le moment de vous parler un peu de ce compagnonnage germanique et des autres formes de compagnonnage que l’on peut relever dans d’autres pays d’Europe.

À la différence de la France, les archives concernant les Compagnons tailleurs de pierre de l’ancien Saint Empire sont très riches et permettent de connaître les grandes lignes de leur histoire dès le Moyen Âge. Divers documents attestent de l’existence de loges de tailleurs de pierre sur les grands chantiers gothiques dès le début du XIIIe siècle. Par ailleurs, en 1459, des Maîtres et Compagnons de toutes ces loges tinrent une réunion à Ratisbonne (Regensburg) afin d’adopter un règlement commun, lequel nous est parvenu (télécharger la traduction de ce règlement au format PDF). Ils décidèrent à cette occasion que le siège suprême de leur organisation, la « Bauhütte », serait la loge de la cathédrale de Strasbourg, et leur grand Maître l’architecte de même cathédrale. Le vaste territoire germanique fut également divisé en quatre zones, avec à la tête de chacune d’entre elles une loge principale : Strasbourg, Cologne, Vienne et Zurich. La suprématie de la Grande Loge de Strasbourg ne prendra fin qu’en 1771, presque un  siècle après l’annexion de cette ville à la France.

Comme les Compagnons français, les Compagnons germaniques pratiquaient l’itinérance de chantier en chantier et ils possédaient des rites initiatiques secrets. Eux aussi se réclamaient d’une fondation première à l’époque de la construction du temple de Salomon. Et eux aussi portèrent au plus haut le renom de la société, en accomplissant des chantiers exceptionnels et en travaillant toujours dans le respect de l’honneur.

Ce compagnonnage germanique a étendu très loin ses ramifications, notamment en direction de l’Europe Centrale et du Sud. La trace de ces Compagnons tailleurs de pierre est d’autant plus facile à suivre que chacun recevait à son admission dans la société une marque qui lui était personnelle, marque qu’il apposait sur chacune des pierres qu’il taillait.

C’est ainsi que, par exemple, en observant attentivement les marques laissées sur les pierres les plus remarquables des églises, l’on peut remarquer qu’ils descendaient jusqu’à Venise par la vallée de l’Adige, certainement en même temps que le marbre nécessaire à la construction des monuments de Vérone, de Florence et de Venise.

Il est possible qu’ils provoquèrent ainsi en Italie la création de compagnonnages spécifiques, mais ceux-ci semblent avoir disparu sans laisser de traces.

Une marque de Compagnon tailleur de pierre sur l’escalier de la Maison de l’Œuvre à Strasbourg. © Photographie Jean-Michel Mathonière.

Consulter l’article sur la géométrie « secrète » et les marques des Compagnons tailleurs de pierre de la Bauhütte germanique.

Télécharger (fichier PDF) l’extrait de ma conférence sur la Bauhütte au musée du Compagnonnage (Tours) en 2002.

Il en va tout autrement dans les Îles Britanniques. Les archives mentionnent l’existence de loges de Compagnons tailleurs de pierre dès le XIIIe siècle. Le plus ancien règlement conservé date de la fin du XIVe et il offre des indices d’une possible origine française. Par ailleurs, d’importantes loges sont attestées en Écosse à la fin du XVIe siècle, loges dont il semble qu’elles étaient davantage inspirées du modèle germanique – ce qui est d’autant moins impossible que l’Écosse et le Saint Empire entretenaient alors d’excellents rapports. Mais, là encore, si l’on connaît l’existence de ces loges, il est très difficile de se faire une idée précise de leur organisation interne. Cependant, elles connurent une fortune singulière puisqu’en disparaissant, au cours du XVIIe siècle, elles donnèrent indirectement naissance à une institution qui fit beaucoup parler d’elle par la suite : la Franc-maçonnerie spéculative. Mais, comme disait Rudyard Kipling, « ceci est une autre histoire…  »

Consulter l’article sur le mystère des origines de la franc-maçonnerie.

Consulter l’article sur les confusions entre compagnonnages et franc-maçonnerie.

Consulter l’article sur les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre et la franc-maçonnerie spéculative.

Les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre

Les Compagnons « Étrangers » et les Compagnons « Passants » tailleurs de pierre se sont opposés, quelquefois très violemment, durant plus d’un siècle, des années 1740 environ jusqu’au milieu du XIXe siècle. Ils procédaient peut-être d’une même origine ou, du moins, ils possédaient des racines communes.

On sait excessivement peu de choses à leur sujet, sauf durant les dernières décennies de leur existence (leur société choisit de s’éteindre au sein de l’Union Compagnonnique durant les années 1890).

Beaucoup de leurs pratiques étaient identiques ou similaires. Extérieurement, ils se différenciaient par la manière dont ils portaient les couleurs fleuries : les Passants les accrochaient au chapeau, tandis que les Étrangers les portaient autour du cou

François Blanc
Le Compagnon Étranger tailleur de pierre
François Blanc (1795-1873). Consulter la notice qui lui est consacrée.

Les Compagnons Étrangers connurent dans les années 1840 une scission de leurs « Jeunes Hommes » (les Aspirants) qui créèrent la « Société de l’Union ». Ils se distinguaient par le port de couleurs à fond violet, d’où le surnom de « Violets » qu’on leur donna.

Compagnon Passant tailleur de pierre, d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s.
Compagnon Étranger tailleur de pierre, d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s. La représentation est conforme à la photographie de François Blanc, ci-dessus.
Compagnon tailleur de pierre « Violet », d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s. On notera la présence des couleurs fleuries portées au côté, surmontées d’une faveur violette, couleur qui se retrouve sur la canne.

Sur la symbolique des couleurs fleuries des Compagnons tailleurs de pierre des deux rites, voir :

Les couleurs fleuries

Encore à propos des couleurs fleuries

Sur les Compagnons Étrangers, voir :

Règlement des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre, vers 1865. (texte intégral)

Un aspect méconnu de la « Maçonnerie opérative » en France (correspondance entre deux CETPD, également Francs-maçons)

Compagnonnages chrétiens et compagnonnages musulmans

De nombreuses légendes évoquent le fait que l’origine du Compagnonnage (et de la Franc-Maçonnerie) se situe lors de la construction du temple de Jérusalem, sous le règne de Salomon. Il est difficile, en l’état actuel de nos connaissances, de confirmer ou d’infirmer cette revendication. Mais il est un point qui a été trop négligé par les chercheurs, certains étant trop prompts à mettre cet épisode au compte des mythes sans fondement historique : car ce faisant, ce thème légendaire suppose qu’il y eu transmission non seulement dans le temps, depuis une antiquité dont on peut douter, mais aussi dans l’espace. En admettant qu’il y a peut-être là une part de vérité, il convient donc de se poser la question de savoir si cette transmission de l’Orient à l’Occident, quelles qu’en soient les circonstances et l’époque exactes, n’a pas laissé des traces dans les contrées traversées. L’on peut en effet difficilement imaginer qu’un tel voyage puisse s’être accompli sans étapes.

Ceci étant admis, l’on doit bien avoir présent à l’esprit que ce qu’il convient de rechercher ne se situe pas nécessairement sur le plan des ressemblances formelles : nous savons qu’en France même, durant la période pour laquelle la documentation permet d’en relativement bien saisir les usages et les apparences, les compagnonnages ont beaucoup évolué. Ainsi, certains emblèmes sont-ils apparus tardivement ou, du moins, ont-ils pris une importance qu’ils n’avaient pas auparavant  : la canne en est un exemple caractéristique, celle-ci n’étant probablement devenue l’un des emblèmes majeurs du Compagnon que vers la fin du XVIIIe siècle [1]. De même, le cas des tailleurs de pierre [2] illustre combien l’itinérance n’est pas un facteur aussi constant et déterminant qu’il y paraît – les Compagnons considérant aujourd’hui qu’elle est la caractéristique sine qua non du Compagnonnage. Il est donc souhaitable d’orienter les recherches vers la caractéristique que l’on peut considérer comme étant la plus fondamentale, la plus immuable  : les compagnonnages sont des fraternités de métiers à caractère initiatique, c’est-à-dire des organisations dont les membres pratiquent le même métier (ou un ensemble cohérent de métiers, par exemple ceux du Bâtiment) en tant que support à une voie spirituelle, à laquelle ouvre une cérémonie initiatique [3].

S’il existe dès lors quelques pistes intéressantes – dont la plupart se referment aussitôt faute d’une documentation suffisante – un cas se détache nettement : celui des organisations initiatiques de métiers du monde musulman, notamment dans l’aire culturelle du chi’isme.

Globalement désignées sous le terme de « futuwwa », terme polysémique dont la traduction est tout à la fois « révélation » (dans le sens de partage d’une vision mystique) et « compagnonnage » (au sens le plus large du terme), ces « corporations » de métiers apparaissent avec la naissance de l’Islam, en accompagnent l’expansion et, bien que très diminuées à cause des extrémismes laïques et religieux, subsistent encore aujourd’hui dans quelques zones. Leur étude est malheureusement assez peu avancée, ou, du moins, peu accessible [4]. Cependant, le peu qu’il est possible de rassembler à leur sujet oblige à sérieusement se poser la question de l’existence de liens organiques avec les compagnonnages occidentaux dont l’établissement pourrait dater soit de l’époque des Croisades, soit même d’avant celles-ci. A minima, même si une telle étude débouchait finalement sur le constat d’une absence de liens, elle présenterait l’intérêt d’amener les chercheurs à mieux cerner les causes et les conditions d’existence de la dimension spirituelle et initiatique des métiers.

En ces temps noirs d’intolérance et d’incompréhension, il n’est pas sans intérêt de rappeler auparavant combien la civilisation occidentale est redevable à l’Islam dans le développement de ses connaissances, notamment scientifiques et technologiques. L’un des apports les moins bien connus concerne directement l’un des supports privilégiés des compagnonnages : l’architecture. C’est en effet de l’Islam que proviennent, directement et/ou indirectement, les deux composantes majeures ayant permis à l’art gothique de naître et s’épanouir : la géométrie et l’arc d’ogive[5].

Si l’on admet que les compagnonnages (ou les pré-compagnonnages) occidentaux existaient déjà au moment des Croisades, ceux-ci ont nécessairement eu contact avec leurs homologues musulmans. L’on sait en effet que les ordres chevaleresques transportaient avec eux une main-d’œuvre qualifiée, notamment pour construire les forteresses, et qu’ils faisaient également appel à la main-d’œuvre locale. Des échanges technologiques se sont donc obligatoirement produits, et probablement se sont-ils accompagnés d’échanges spirituels et intellectuels.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que la naissance et le développement de la futuwwa est consécutif à la nécessité que rencontra l’Islam dans son expansion d’assurer les conditions de la poursuite de cette dernière et de sa pérennité. Les Arabes n’étaient pas des artisans mais surtout des guerriers et des commerçants (trafiquants) ; ils avaient donc besoin, au fur et à mesure de leurs conquêtes, de conserver sur place les artisans non musulmans. Car les amener à fuir loin au-devant d’eux, c’était à court terme ne même plus disposer de richesses à razzier, d’armes pour se battre, de main-d’œuvre pour construire des forteresses. Aussi se développa très tôt un statut juridique favorable aux populations conquises et notamment aux artisans, leur assurant une relative sécurité sans même l’obligation de se convertir à l’Islam – l’on a tendance à oublier la dimension pacifique de l’Islam face à la barbarie et à l’intolérance dont faisaient preuve les Croisés, notamment les Templiers ! Dans ses premiers temps, et jusqu’assez tard, la futuwwa regroupa donc aussi bien des musulmans que des chrétiens et des juifs.

Un autre aspect de la futuwwa prêche en faveur de relations aisées avec les chrétiens : celle-ci englobe aussi bien les métiers manuels que le métier des armes, la Chevalerie. Si donc, comme je le suppose [6], les compagnonnages occidentaux d’alors étaient proches des ordres chevaleresques, voire encore à l’état natif en leur sein, il y a là une proximité qui n’est pas sans importance. D’autant que l’esprit de la futuwwa était très proche de celui de l’une et l’autre de ces organisations chrétiennes. Mohamed Mokri décrit les membres de la futuwwa comme ayant « une conscience collective de leur profession ainsi qu’un sens profond de piété et d’honneur » [7] – Labor et Honor dit la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre…

La futuwwa était organisée en corporations selon les métiers, compris celui des armes, et compta également, plus tard, des branches purement mystiques. Les confrères étaient liés par un pacte et mettaient en commun une partie de leurs ressources, s’efforçant dans et par leur travail de vivre conformément aux préceptes de l’Islam, ou, plus généralement, notamment à l’époque où cette organisation était œcuménique, selon une éthique comparable à celle des compagnonnages chrétiens  : quête active de la Sagesse et partage fraternel [8].

Passons maintenant à quelques similitudes formelles. L’entrée dans la futuwwa faisait l’objet d’une cérémonie initiatique [9] dont le couronnement était la « collation de la ceinture », c’est-à-dire que le maître remettait à l’impétrant une ceinture, sanctionnant ainsi son appartenance à la confrérie. La couleur et l’apparence de celle-ci variaient selon les branches de la futuwwa. Nous avons là quelque chose qui, tant sur la forme que sur le fond, ressemble beaucoup aux couleurs compagnonniques, lesquelles étaient autrefois l’emblème par excellence de l’affiliation au Devoir. D’autant que l’un des plus anciens compagnonnages français, celui des teinturiers – métier qui, précisément, s’est développé grâce aux connaissances chimiques apportées par le monde musulman – possédait comme caractéristique de porter une ceinture-tablier écarlate brodée d’une figure qui, bien que représentant en fait un outil de leur métier, n’est pas sans évoquer les diagrammes cosmologiques dont les teinturiers de la futuwwa ornaient leur ceinture écarlate… Nous disposons malheureusement de trop peu d’informations sur les uns et les autres pour transformer cet indice troublant en preuve décisive de l’existence d’un lien de parenté.

De même, les membres de la futuwwa pratiquaient plus ou moins l’itinérance et avaient donc le devoir d’hospitalité entre eux. Le bâton leur servant de soutien dans leurs pérégrinations était porteur de tout un symbolisme. L’arrivée d’un confrère dans une ville où la société comptait d’autres membres donnait lieu à des cérémonies de reconnaissance et à des usages qui, là encore, sont très proches de ceux des compagnonnages européens. Mais bien sûr, cette ressemblance ne suffit pas à établir une parenté : les rites d’hospitalité et de reconnaissance sont une constante dans toutes les sociétés traditionnelles. Faute de connaître plus en détails les rituels des uns et des autres, il est difficile d’être affirmatif.

Cependant, il existe un autre indice particulièrement important qui, tout à la fois, prêche en faveur de l’existence d’un lien de parenté et permet d’accorder du crédit à un élément des légendaires européens en le situant ailleurs dans le temps  : le fondateur de la futuwwa se nomme Salmân – variante perse du nom Salomon. Même s’il a donné lieu à des légendes, ce personnage est parfaitement réel [10]. Il s’agissait d’un Compagnon du Prophète de l’Islam, d’un «  étranger » – un esclave d’origine perse, probablement chrétien. C’est lui qui apprit aux Arabes certaines techniques, notamment l’art des fortifications. C’est lui également qui initia le Prophète à certaines connaissances mystiques. Non seulement il porte le nom de Salomon, mais, comme ce grand roi, il est un bâtisseur et un sage. En admettant qu’ils ont eu contact avec la futuwwa, voire qu’ils lui doivent une partie de leurs racines, les compagnonnages européens pourraient ainsi avoir fait un amalgame entre le Salmân de la futuwwa et le Salomon biblique, cette confusion historico-symbolique étant déjà implicite dans les légendes musulmanes – d’autant que Salomon occupe dans la mystique musulmane une place encore plus importante que dans le christianisme.

Comme on peut le voir par cet exemple, les historiens des compagnonnages ont encore d’immenses territoires à explorer avant de pouvoir, peut-être, éclaircir le mystère de leurs origines…

 Jean-Michel Mathonière puce


NOTES

1. Les textes compagnonniques anciens n’évoquent pas la canne ; l’attribut caractéristique du Compagnon, ce sont les couleurs. Ce peu d’importance de la canne, accessoire pratique et en même temps signe extérieur de respectabilité « bourgeoise », est confirmé d’une part par l’iconographie compagnonnique ancienne (cf. notamment les Rôles des tailleurs de pierre), et d’autre part par l’absence de cannes « symboliques » antérieures au début du XIXe siècle dans les collections des musées et des sociétés compagnonniques. Il est probable que la canne a pris une grande importance symbolique par suite d’une superposition-confusion avec d’autres symboles présents dans les traditions compagnonniques, notamment l’abacus des maîtres d’œuvres et le caducée d’Hermès.

2. Sur les tailleurs de pierre, voir Laurent Bastard et Jean-Michel Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. La Nef de Salomon, Dieulefit, 1996.

3. Une telle définition peut être considérée comme trop imprécise, mais c’est actuellement la seule qui résiste aux cas particuliers que révèlent les seuls compagnonnages occidentaux. L’on notera que cette définition englobe les loges maçonniques opératives. À cet égard, il est cependant nécessaire de noter que ressemblance ou même similitude ne signifie pas nécessairement parenté organique, les mêmes causes pouvant entraîner les mêmes effets (mêmes métier, contexte économique, religion, etc.). Seule la présence simultanée d’éléments similaires dont la genèse ne peut s’expliquer par le contexte habituel à ces organisations, permet d’affirmer des liens organiques, ceux-ci pouvant être de natures diverses (filiations, scissions, contacts). La même prudence s’impose quant au sujet qu’aborde le présent article, d’autant plus qu’il s’agit d’un domaine encore trop peu documenté.

4. Cf. la bibliographie et les notes de Travail et Honneur, op. cit., pp. 241-243. À ma connaissance, la principale publication sur ce sujet est : Traités des Compagnons-Chevaliers (Rasa’il-e Javanmardan), recueil de sept « Fotowwat-Nâmeh » publié par Morteza Sarraf, introduction analytique par Henri Corbin, Bibliothèque Iranienne, volume XX, Téhéran-Paris, 1973. Les traités sont publiés en persan. Seul le septième, un « rituel de Compagnonnage des artisans imprimeurs de tissus », de date inconnue, fait l’objet d’une traduction française. L’ensemble des autres textes, concernant des branches militaires et mystiques de la futuwwa, est résumé et étudié par Henry Corbin, celui-ci émettant le souhait que des chercheurs iraniens, intéressés par ce sujet, viennent en France pour y étudier les compagnonnages afin d’y retrouver les traces de cette futuwwa qui jadis « engloba juifs, chrétiens et musulmans ». La révolution islamique semble avoir stoppé net ces initiatives. Quelques autres références à des travaux en français concernant la futuwwa sont donnés dans les notes suivantes.

5. Ce point fait encore l’objet d’un désaccord parmi les spécialistes, certains considérant que l’arc d’ogive résulte de tâtonnements. Il est cependant établi (cf. les travaux d’Élie Lambert et Jurgis Baltrusaïtis, in revue Recherche, n° 1, Paris, 1939) que celui-ci était déjà connu des architectes musulmans et arméniens, ces derniers ayant pu jouer un rôle important dans la transmission à l’Occident des données orientales.

6. Cf. Travail et Honneur, op. cit. 

7. Mohamed Mokri, « Un traité persan relatif à la corporation prolétaire des porteurs d’eau musulmans », Revue des Études Islamiques, 1977, pp. 131-156.

8. Voir l’article sur le blason et la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre.

9. Sur certains rites initiatiques de la futuwwa, cf. J. H. Probst-Biraben, Les mystères des Templiers, éd. des Cahiers Astrologiques, Nice, 1947. Cet auteur, auquel l’on peut reprocher qu’il sacrifie par trop souvent à des conceptions occultistes, avait déjà émis l’hypothèse de liens entre les compagnonnages français et les confréries professionnelles musulmanes, domaine qu’il connaissait bien, étant probablement lui-même affilié à l’une d’entre elles. Le chapitre X est entièrement consacré à ce sujet et contient de précieux extraits et indications sur les rituels de ces confréries de métiers. Il est cependant à souhaiter qu’un ouvrage plus sérieux et plus documenté, compris en matière d’iconographie symbolique, finisse par voir le jour.

10. Sur Salmân, cf. Louis Massignon, Parole donnée, éd. Julliard, Paris, 1962. Il s’agit d’un recueil d’articles publiés auparavant ; voir notamment l’article intitulé « Salmân Pak et les prémices spirituelles de l’Islam iranien » (pp. 98-129), ainsi que « La Futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs musulmans au Moyen Âge » (pp. 349-374).