Archives de catégorie : Livres & articles

Le chantier cathédral en Europe

Reçu au courrier aujourd’hui le beau volume, à paraître en librairie le 10 décembre, Le chantier cathédral en Europe (éditions Le Passage), issu du colloque européen éponyme tenu à Paris du 21 au 23 octobre 2019 à l’Institut national du patrimoine. Ce colloque rassemblait une trentaine de spécialistes internationaux, chercheurs en histoire de l’architecture et des techniques, architectes, ingénieurs et professionnels du patrimoine. Avec une approche interdisciplinaire originale, à la croisée de l’architecture, des techniques et du patrimoine, cette manifestation scientifique abordait les savoir-faire techniques et les pratiques coutumières singulières des ateliers de cathédrales.

J’y ai modestement participé avec une contribution intitulée : « Unis, vous grandirez toujours. Histoire, mythes et fantasmes à propos des compagnons du Devoir » (p. 198-207).

La vraie naissance de la corde à 13 nœuds

La relecture pour avis scientifique d’un article à paraître, dans une revue savante, sur la corde à treize nœuds et la quine des bâtisseurs m’a remémoré l’extraordinaire et pernicieuse influence qu’a exercé dans ce domaine la publication du volume 4 des Cahiers de Boscodon (1985). C’est principalement à partir de ce livre que diverses fadaises autour de la géométrie des bâtisseurs médiévaux se sont répandues et affirmées comme étant « historiques » et « scientifiques ».

Concernant la corde à 13 nœuds, que l’on voit aujourd’hui présentée comme une certitude jusque dans des ouvrages a priori sérieux, je ne puis que répéter ici ce que j’en ai écrit, brièvement, dans mon 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales (éd. Le Courrier du Livre) :

« Corde à 13 nœuds : Instrument de mesure qui, selon certains auteurs contemporains, aurait été employé par les bâtisseurs médiévaux. Treize nœuds réalisés à distance constante sur une corde permettent en effet de matérialiser douze intervalles identiques et d’ainsi commodément former le triangle rectangle du théorème de Pythagore : 3 + 4 + 5 = 12. L’utilité de ce procédé aurait été de disposer sur le chantier d’un instrument permettant de tracer facilement un angle droit ou d’en vérifier l’exactitude.

« Il s’agit là d’une fable moderne, à fondement initialement pédagogique, colportée sans vérification durant la seconde moitié du XXe siècle par certains milieux s’intéressant aux bâtisseurs du Moyen Âge et fascinés par un pseudo-ésotérisme. Précisons que, d’une part, il n’existe aucun texte ancien mentionnant cet instrument ni aucune image de chantier qui le figurerait ou en montrerait l’usage. D’autre part, son utilité même supposerait, si on y réfléchit un tant soit peu, que les bâtisseurs médiévaux ignoraient ou dédaignaient l’usage du compas, de la règle et de l’équerre, ainsi que du cordeau simple, instruments de mesure et de tracé qui, eux, sont parfaitement et constamment attestés depuis l’Antiquité ! Pourquoi faire simple et exact quand on peut faire compliqué et imprécis ?

« En réalité, l’opération du tracé d’un angle droit (c’est-à-dire l’abaissement d’une perpendiculaire sur une droite) à l’aide d’un cordeau, sans nœuds, et de deux piquets est depuis très longtemps un fondamental de la géométrie pratique sur le terrain et offre une rapidité d’exécution et une exactitude sans aucune commune mesure d’avec la confection et l’usage d’une corde à nœuds, peu fiable dans la dimension rigoureuse de ses intervalles et sujette à des déformations à cause de l’humidité ambiante. Il permet de déterminer la valeur exacte de l’angle droit pour fabriquer ou vérifier les équerres, ces dernières étant d’un usage pratique beaucoup plus évident que celui de la corde à treize nœuds. » (p. 92)

Je suis heureux de voir un autre chercheur reprendre et développer avec rigueur les pistes et les raisonnements que j’ai évoqués dans mes publications sur Facebook durant ces dernières années. Cela chagrine beaucoup ceux qui ont construit tout un discours « opératif » sur ce genre de connaissances qui se seraient transmises sous le sceau du secret chez les compagnons du Tour de France depuis des siècles… et s’en sont fait un piédestal. La question de la fabrication de la « tradition » chez les compagnons (et accessoirement chez les francs-maçons) reste un tabou qu’il est indispensable de briser — et pas seulement pour le progrès des connaissances historiques.

Je ne manquerai pas de vous informer sur ce blog de la parution de la revue contenant, entre autres, cet article salvateur.

Et, en conclusion, quelle que soit mon opinion quant à ces fadaises, j’aurai une pensée émue pour le Frère Isidore della Nora, l’infatigable guide de l’abbaye de Boscodon, dont la faconde, l’accent italien et le sens de la mise en scène ont beaucoup fait pour la promotion de cette « tradition opérative ». R.I.P.

Le Frère Isidore au cours d’une conférence sur la géométrie des bâtisseurs. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2006.

L’association Restaurons Notre-Dame recommande la lecture de mon livre “3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales”

Sous la plume d’Alain Hays, de l’association Restaurons Notre-Dame, un compte rendu qui fait chaud au cœur et que je partage ici avec fierté :

BÂTISSEURS DE CATHÉDRALES – Jean-Michel MATHONIÈRE
« 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales » – Éditions Le Courrier du Livre.
https://lnkd.in/dKFJwu2

Un ouvrage aussi beau que didactique qui vous fera connaître, avec précision et érudition, « la formidable épopée des bâtisseurs de cathédrales ». Jean-Michel Mathonière nous offre là de la « belle ouvrage », ciselée fiche par fiche d’une concision et clarté remarquables. La mise en page et les illustrations sont superbes et le contenu d’une richesse considérable.

Un magnifique hommage aux « Compagnons du Devoir », mais aussi à « tous les artisans possédant un haut niveau de compétence » sans oublier « les excellents lycées professionnels ou encore les centres de formation disposant de formateurs compétents et passionnés ».

Restaurons Notre-Dame (rND) vous recommande, sans réserve, ce livre rare et précieux.

Alain Hays, président de la commission « Culture, Patrimoine historique mondial & Art de la Pierre et du Bois » de Restaurons Notre-Dame (rND), https://lnkd.in/gTkkQhP
Espaces IV. V. VI. VII. VIII.
#NotreDame #RestauronsNotreDame #rND

Visuel réalisé par Alain Hays, droits réservés.

La transmission des savoirs chez les compagnons tailleurs de pierre en France aux XVIII° et XIX° siècles, une étude en téléchargement gratuit.

Les éditions du CTHS (Comité des travaux historiques et scientifiques) viennent de publier sur la plateforme OpenEdition Books un volume intitulé Ressources et construction : la transmission des savoirs sur les chantiers, constituant une partie des actes du 143e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques qui était consacré à la transmission des savoirs(Paris, 2018).
J’y ai contribué d’une communication intitulée « La transmission des savoirs chez les compagnons tailleurs de pierre en France aux XVIIIe et XIXe siècles » (cliquez sur le titre pour accéder directement à celle-ci). Elle offre une synthèse actualisée de mes travaux sur ce point important de mes recherches sur les compagnons tailleurs de pierre. Le texte est enrichi d’illustrations en couleurs, de nombreuses notes et d’une bibliographie.
En l’absence d’une édition papier de ce volume, vous pouvez gratuitement télécharger le PDF et l’imprimer à votre convenance. Il vous est également possible à partir de ce chapitre de remonter à l’ensemble des articles du volume pour les lire et les télécharger individuellement ou en totalité.

Le livre de poche des compagnons et des architectes d’antan

 Jacopo Barozzi da Vignola, dit VIGNOLE (1507-1573)
RÈGLE DES CINQ ORDRES D’ARCHITECTURE
Fac-similé de l’édition française de 1632 avec une présentation et une étude sur VIGNOLE ET LES COMPAGNONS DU TOUR DE FRANCE
par Jean-Michel Mathonière 

Ce petit carnet contient la reproduction en fac-similé d’un livre qui était autrefois dans la poche ou dans la bibliothèque de tous les compagnons des métiers du bâtiment : tailleurs de pierre, menuisiers, ébénistes, architectes et entrepreneurs. C’est sur lui qu’ils prenaient modèle pour composer les façades des bâtiments, orner les chapiteaux des colonnes, donner du style à toutes leurs créations. Toscan, dorique, ionique, corinthien ou composite, Vignole avait mis à la portée de tous les règles des cinq ordres d’architecture hérités de l’Antiquité. 

C’était le minimum du savoir architectural de tout «  honnête homme  » d’autrefois et également, au XVIIIe siècle, de tout franc-maçon soucieux de comprendre la symbolique du grade de compagnon – où l’architecture et la théorie des ordres occupent une place symbolique centrale.

Jacopo Barozzi da Vignola, dit Vignole (1507-1573), est un architecte et théoricien italien de l’architecture classique de la Renaissance. Il a notamment construit la célèbre villa Farnèse de Caprarola et il a succédé à Michel-Ange comme architecte de la basilique Saint-Pierre de Rome. Sa Règle des cinq ordres d’architecture reste le plus grand best-seller de l’histoire de l’édition d’architecture : il en a été publié plus de 500 éditions depuis 1562. 

Jean-Michel Mathonière est un spécialiste de l’histoire des compagnonnages et tout particulièrement des tailleurs de pierre. Sa présentation et son étude du livre de Vignole sont nourries de plusieurs travaux de recherche et expositions consacrés à cette thématique, notamment La règle et le compas au musée de la franc-maçonnerie à Paris, en 2013, et L’Ordre règne au musée du compagnonnage de Tours, en 2008.

Éditions Dervy. Format 16,6 x 11,7 cm, 160 pages, reliure Intégra avec signet et tranchefile. Prix 15 €

Pour se le procurer via le principal site de vente en ligne des librairies indépendantes, voici le lien : 
https://www.leslibraires.fr/offres/16692414

Pour se le procurer via le site internet de l’éditeur :
http://www.dervy-medicis.fr/regles-des-cinq-ordres-darchitecture-de-vignole-poche-p-8713.html

Parution : “Du Trianon au château de Sauvan”

J’ai le plaisir de vous informer de la parution de l’ouvrage suivant :

DU TRIANON AU CHÂTEAU DE SAUVAN
300e anniversaire d’un monument historique (1719 – 2019)

par Dominique Verroust, Alexandre Mahue et Jean-Michel Mathonière

Il s’agit d’une monographie d’un des plus remarquables châteaux de Provence, situé à Mane (Alpes de Haute-Provence) près de Forcalquier. J’y ai contribué avec une copieuse étude intitulée : « Correspondances compagnonniques ». On sait que ce château doit ses plans à Jean-Baptiste Franque (1683-1758), célèbre architecte avignonnais. Ce que l’on sait moins, c’est que ce dernier, fils d’un maître-maçon de Villeneuve-lès-Avignon, cultivait des liens étroits avec les compagnons tailleurs de pierre. Par ailleurs, Guillaume Rollin (1685-1761), architecte et entrepreneur chargé par Franque de la direction des travaux du château, témoigne aussi de relations avec les compagnons tailleurs de pierre d’Avignon et de Montpellier, leurs deux sièges importants les plus proches. La rédaction de cette contribution m’a offert l’occasion de rassembler ce qui était épars dans diverses correspondances adressées à Franque et de coucher sur le papier quelques notes relatives aux architectes et aux compagnons tailleurs de pierre de la région Provence-Languedoc à cette époque marquée par la peste de 1720. 

Cet ouvrage a été publié par les éditions Cardère, 19 rue Agricol Perdiguier, 84000 Avignon. 80 pages, illustré, format 17 x 30 cm à l’italienne, cartonné. Vous pouvez le commander via votre libraire habituel ou directement à l’éditeur (prix 25 euros, port gratuit) en suivant ce lien :

https://cardere.fr/art-histoire-patrimoine/162-du-trianon-au-chateau-de-sauvan-9782955565162.html

3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales

Mon nouveau livre, 3 minutes pour comprendre les métiers, traditions et symboles des bâtisseurs de cathédrales, sera disponible au moment où nous célèbrerons le triste anniversaire de l’incendie de Notre-Dame de Paris. Vous pouvez découvrir son sommaire et en feuilleter les premières pages en suivant ce lien : https://fr.calameo.com/read/004884852c70f4c1a5ffe

Format 18,5 x 23,5 cm, cartonné, 160 pages. Très nombreuses illustrations en couleurs. Éditions Le Courrier du Livre.

Il est d’ores et déjà possible de le pré-commander à votre libraire habituel (prix public : 21,90 €).

Plus d’informations sur le site internet des éditions Le Courrier du Livre

Réédition des œuvres d’Alphonse Fardin, Normand le Bien-Aimé du Tour de France, compagnon cordonnier-bottier

Sous le titre Normand le Bien-Aimé du Tour de France, compagnon cordonner-bottier, la collection “Les mémoriaux” dirigée par Nicolas Adell aux éditions Garae Hésiode vient de rééditer les œuvres complètes d’Alphonse Fardin (1859-1929). On y trouvera donc non seulement ses recueils de chansons compagnonniques, Le Conciliateur (1893), Les variétés de la lyre d’un poète-ouvrier (1882-1914) et Chansons choisies de mes œuvres et Fragments, chansons qui lui vaudront la célébrité dans les milieux compagnonniques, mais aussi ses pièces de théâtre et son récit autobiographique, Mes souvenirs du Tour de France(1924). 

À l’origine initié dans la société de L’Ère nouvelle, Alphonse Fardin sera l’un des plus ardents fondateurs en 1889 de l’Union Compagnonnique des Compagnons des Devoirs Unis. Il éditera à cette occasion sa célèbre lithographie Le Temple compagnonnique, très largement inspiré de l’iconographie maçonnique (le Grand Orient de France accueillera le Frère Fardin pour en faire la promotion). 

Quatrième de couverture :

« Je suis sans instruction, mais non sans inspiration », écrit Alphonse Fardin (1859-1929) qui a quitté les bancs de l’école à 11 ans et commence l’apprentissage du métier de cordonnier avec son père, lui-même compagnon et qui rapportait quotidiennement des anecdotes tirées de son Tour de France. A son exemple, le jeune Alphonse rejoint les compagnons de l’Ère Nouvelle, cordonniers-bottiers qui cherchent à « régénérer » le compagnonnage, et effectue lui aussi son Tour de France (1875-1881). C’est ce moment qu’il nous relate, au soir de sa vie dans un ultime cahier, près d’un demi-siècle après son départ du domicile familial d’Avranches. Car, entre-temps, Alphonse Fardin a célébré le compagnonnage, les ouvriers, le travail, la paix, l’union, la fraternité dans des registres très différents : poèmes, romances, chansons, pièces de théâtre. La plupart de ses textes sont demeurés inédits, bien qu’ils fussent connus et célébrés par ses amis compagnons qui en considéraient l’auteur comme un chansonnier de premier plan. Ce sont donc près d’un demi-siècle d’écriture d’un « poète-ouvrier » (comme A.Fardin aimait à se désigner, car il se voulait d’abord poète), qui nous est parvenu dans un coffre capitonné soigneusement transmis de génération en génération au sein de la famille Fardin, que ce volume expose. Occasion rare d’examiner les manières dont un « sans qualité » manipulait les registres du discours, avait le souci de soi pour pouvoir se soucier des autres et participer à l’élaboration du « progrès social ». »

Un bel ouvrage de format 15 X 22 cm, 621 pages, quelques illustrations. Edité et commenté par Nicolas Adell et Martine Auroy-Nicoud.

En librairie ou directement auprès de l’éditeur : http://www.garae.fr/spip.php?article487

Souscription au livre “Le Pain des compagnons” par Laurent Bourcier, Picard la Fidélité

Le Pain des compagnons, c’est plus de 2000 pages, 750 illustrations en noir et blanc, 50 chapitres, 4 volumes – réunis dans un coffret – venant répondre à de nombreuses interrogations sur les compagnons boulangers et pâtissiers.

Laurent Bourcier,Picard la Fidélité, présente la première étude de cette ampleur consacrée aux compagnons boulangers en s’appuyant sur des informations jamais étudiées ni présentées au grand public jusqu’alors. Le fait d’appartenir au compagnonnage lui a permis de consulter non seulement les fonds publics mais encore d’accéder aux archives privées de sa société.

Leur naissance en 1811, vérité ou fiction ? Pourquoi ces rixes sanglantes entre sociétés ? Comment la franc-maçonnerie participa-t-elle à la pacification des sociétés rivales ? Quels sont leurs rapports avec leurs patrons ? Y eut-il des révolutionnaires parmi eux ? Leurs rites d’initiation sont-ils figés ? Pourquoi certain portent des anneaux aux oreilles ? Pourquoi les itinérants ne trouvaient-ils pas d’embauche en Provence ? Quelles étaient leurs relations avec les autorités sous la Commune de Paris ? Comment ont-ils réussi à se faire reconnaître de la famille du Devoir ? Comment considéraient-ils les bureaux de placement ? Quel sont ces rites mystérieux lors d’un enterrement ? Exista-t-il des compagnons boulangers du Devoir de Liberté ? Quelles ont été les différentes scissions ? Pourquoi furent-ils nombreux à adhérer à l’Union Compagnonnique ? Peuvent-ils faire appel à la Justice lors d’un conflit avec une Mère ? Quelle est leur position envers le syndicalisme ? Les Morts pour la France de 14-18, où sont-ils décédés et dans quelles conditions ? Les cayennes restèrent-elles actives sous l’Occupation et le régime de Vichy ? Et bien d’autres encore…

Pour en savoir plus et souscrire au livre (pas d’arrhes à verser, parution en automne-hiver 2019) :

https://lepaindescompagnon.wixsite.com/book

Franc-maçonnerie opérative et spéculative

Cet article reproduit tel quel le texte du chapitre éponyme que j’ai rédigé pour le catalogue de l’exposition consacrée en 2016 par la BnF à la franc-maçonnerie.

Il est également accessible gratuitement sous forme numérique sur le site dédié de cette exposition, avec des illustrations et des liens spécifiques :

http://expositions.bnf.fr/franc-maconnerie/arret/01-2.htm

La distinction entre opératifs et spéculatifs, commode sur le plan du langage, contribue cependant à fausser la compréhension exacte de la nature de la franc-maçonnerie.

Les symboles et des rites des tailleurs de pierre

La franc-maçonnerie est, dès le XVIIIe siècle, qualifiée de « spéculative » – au sens de « théorique et abstraite » –, car elle emploie des symboles du métier de maçon pour nourrir la réflexion de ses membres mais n’exige pas d’eux l’exercice réel de cette profession. Par opposition, « opérative » est un terme plus récent forgé a contrario pour désigner aussi bien toute la franc-maçonnerie d’avant 1717, date de la naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative, que celle constituée exclusivement d’hommes de métier. Au XVIIIe siècle, les franc-maçons français employaient pour cette dernière le terme de « maçonnerie de pratique ».
Si cette distinction entre opératifs et spéculatifs est commode sur le plan du langage, elle contribue cependant à fausser la compréhension exacte de la nature de la franc-maçonnerie opérative, nébuleuse au demeurant non définie par elle-même mais par cette désignation en creux. En l’absence d’indication documentaire quant à l’usage de mots de reconnaissance et de grades, les loges opératives d’avant l’extrême fin du XVIe siècle en Écosse se retrouvent souvent réduites dans l’esprit de nombreux chercheurs à de simples organisations de métier dont les secrets n’auraient pour raison d’être que la nécessité de protéger un monopole professionnel. À l’inverse, certains auteurs appartenant aux mouvances occultistes et pérennialistes accordent aux opératifs, sans aucune preuve documentaire, des connaissances exceptionnelles jusque dans la sphère de l’ésotérisme.
La dichotomie opératif / spéculatif n’a en réalité guère de sens du point de vue du métier, car ce dernier ne se limite pas à l’exercice physique de la taille de pierre mais incorpore au préalable une dimension intellectuelle non négligeable, qui est la conception et le tracé des éléments complexes des voûtes. L’étude des compagnonnages de tailleurs de pierre en France sous l’Ancien Régime montre que nombre de leurs membres étaient en réalité plus architectes et ingénieurs que simples maçons, et qu’ils jouissaient d’un niveau intellectuel remarquable, touchant non seulement l’art de bâtir mais aussi d’autres domaines.  
En fait, si l’on sait aujourd’hui que la franc-maçonnerie spéculative est née et s’est développée tout au long du XVIIe siècle et qu’elle procède davantage des loges de tailleurs de pierre écossaises de la fin du XVIe siècle que des loges anglaises de l’existence desquelles les Old Charges témoignent, dès le début du XVe siècle, la question des modalités de cette genèse et celle du substrat social et culturel dans lequel plongent ses racines renferment cependant toujours des zones d’ombre, dont la moindre n’est paradoxalement pas afférente au métier, ce dernier étant envisagé sous un angle trop étroit.

L’acte de construire porteur d’une sacralité 

Que l’on considère le passage de la maçonnerie opérative à la maçonnerie spéculative, selon tel ou tel point de vue divergent de spécialiste, comme une lente transition (théorie à peu près abandonnée), comme le résultat d’un emprunt (théorie de la majorité des historiens contemporains) dont les causes exactes restent hypothétiques, ou bien encore qu’on l’envisage selon toute modalité intermédiaire qu’il est permis d’imaginer, il n’en demeure pas moins en effet que l’on doit tout d’abord se poser la question fondamentale de ce qui a bien pu amener des savants, des aristocrates, des bourgeois et, de manière générale, des hommes qui n’étaient pas des artisans à s’approprier des symboles et des rites de tailleurs de pierre pour en faire la base d’une démarche intellectuelle et spirituelle dont le succès ne se dément pas. Car si, de tout temps et en tous lieux, l’acte de construire a été appréhendé comme étant, par analogie, un prolongement ou une commémoration de la création du monde, un geste porteur d’une sacralité dont les ouvriers étaient en quelque sorte les officiants, la transposition d’un tel mythe bâtisseur à la sphère purement spéculative semble difficilement pouvoir être opérée sans une connaissance intime du métier. Sous l’apparente simplicité des références au métier de tailleur de pierre que contiennent les deux premiers grades maçonniques, une analyse attentive montre en effet une schématisation qui n’a rien d’une simplification abusive mais qui vise tout au contraire à une essentialisation que l’accomplissement de rites, telle une déambulation dans un « palais de mémoire », permettrait en quelque sorte de redéployer dans tous ses aspects complexes. Ainsi de l’exemple – tout à la fois le plus évident et le plus riche quant à ce principe d’essentialisation – du symbole duel de la pierre brute et de la pierre cubique, qui, tel un locus de l’ars memorandi activé par sa connexion avec les imagines agentes que sont les outils (maillet, ciseau, compas, règle, équerre, marteau taillant), fait référence tout à la fois à la taille de la pierre elle-même et au savoir le plus abstrait et le plus excellent du tailleur de pierre, c’est-à-dire la stéréotomie. C’est peut-être la richesse abstractive d’une telle base qui a retenu l’attention d’intellectuels et de savants comme Robert Moray, en 1641, ou Elias Ashmole, en 1646, deux des premiers francs-maçons spéculatifs identifiés. Au demeurant, on constate un semblable intérêt, à résonance fraternelle, pour les connaissances géométriques des tailleurs de pierre chez un Luca Pacioli en Italie du Nord à l’extrême fin du XVe siècle (De divina proportione, 1509) et chez un Albrecht Dürer en Allemagne au début du XVIe (Underweysung der Messung mit dem Zirkel und Richtscheyt, 1525). 
Le haut niveau intellectuel des « bâtisseurs de cathédrales » est en fait attesté de longue date. Ainsi, le fameux carnet de Villard de Honnecourt (actif entre 1225 et 1250) témoigne d’une telle curiosité que certains chercheurs, victimes du préjugé commun à l’encontre des ouvriers, ont pu croire que son auteur ne pouvait pas être un homme du métier. Par ailleurs, son dessin figurant quatre sculpteurs se taillant eux-mêmes les pieds démontre que l’idée éminemment spéculative selon laquelle, taillant la pierre, le maçon travaille également sur lui-même était déjà connue des maçons opératifs.

Il faut attendre le Premier Tome de l’architecture de Philibert Delorme (1567), premier théoricien de l’architecture classique « à la française » – formé en partie par les tailleurs de pierre des chantiers lyonnais de son père, maître maçon –, pour percevoir combien est vivace dans la profession l’idéal vitruvien de l’architecte savant en toutes choses. L’auteur s’intéresse aussi à la dimension « spéculative » : prolongeant le passage du texte consacré au tracé géométrique du « trait carré » (l’abaissement d’une perpendiculaire), ses digressions à propos de la croix du Christ accueillent des citations de Marsile Ficin et des anciens sages d’Égypte ! Philibert Delorme évoque également Dieu, le « grand architecte de l’univers », s’appropriant avec cette expression très « maçonnique » un thème iconographique médiéval bien connu où Dieu est figuré sous les traits d’un architecte muni du grand compas d’appareilleur, créant le monde « selon le nombre, le poids, la mesure ». 

L’idéal vitruvien de l’architecte savant en toutes choses

Frontispice de la « Reigle des cinq ordres d’architecture de M. Jaques Barozzio de Vignole« , Paris, P. Firens, [v. 1625-1630], in-folio. © Jean-Michel Mathonière.

Plus de cinquante ans après sa mort, le succès du Vignole (1507-1573), architecte italien, ne se démentit pas. En sus de nombreuses éditions italiennes, son magistral traité connaîtra de nombreuses traductions françaises jusqu’en plein XIXe siècle. Celle-ci, la première, sortie de l’atelier de l’éditeur d’estampes Pierre Firens (1580-1638) et ornée en frontispice d’un portrait de l’auteur tenant un compas et pourvu des outils traditionnels, comprend trente planches mêlant indications géométriques et représentations de l’œuvre achevée dans ses plus fins détails.
 

Si les multiples éditions de Vitruve nourrissent l’intérêt pour l’architecture savante et trouvent un écho dans les traités de Palladio et de Serlio, ce sont les Règles pour les cinq ordres d’architecture, publiées en 1562, par l’architecte italien Giacomo Barozzi Da Vignola, dit « Vignole », qui vont le plus contribuer à la popularisation des formes de l’architecture classique en Europe. La publication, en 1632, à Paris, d’une édition au format de poche, suivie de nombreuses rééditions à ce format, en France et aux Pays-Bas, va permettre aux compagnons itinérants de le diffuser très largement. En Angleterre, l’édition au format in-folio qui en est donnée par John Leeke, en 1669, sous le titre de The Regular Architect, précise : « […] for the Use and Benefit of Free Masons, Carpenters, Joyners, Carvers, Painters, Bricklayers, Plaisterers ; in general for all Ingenious Persons that are concerned in the Famous Art of Building ». Outre le fait que sont mis ici en exergue, par l’emploi de caractères différents, les « francs-maçons », cette formulation du sous-titre de l’ouvrage montre combien l’architecture fait partie de la culture générale de tout savant et de toute personne concernée par l’art « fameux » de la construction. On soulignera que l’intérêt quelque peu obsessionnel porté à la dimension ésotérique et rituélique de la franc-maçonnerie a eu en effet la fâcheuse conséquence de faire perdre de vue l’importance fondamentale qu’il convient d’accorder à son support initial, en deçà du métier de tailleur de pierre lui-même : l’architecture. Car c’est d’architecture qu’il s’agit et non simplement de maçonnerie, au sens restreint et moderne du terme. Au-delà de la question évidemment centrale de la transmission du rituel initiatique, partir en quête des racines opératives de la franc-maçonnerie spéculative nécessite aussi de porter un regard beaucoup plus attentif sur la culture des tailleurs de pierre et des architectes entre la fin du Moyen Âge et le début du XVIIIe siècle, non seulement en Grande-Bretagne mais aussi dans le reste de l’Europe, tout spécialement aux Pays-Bas et en France – laquelle est désignée par le manuscrit Cooke (vers 1400-1410) comme étant le territoire par l’intermédiaire duquel la tradition maçonnique se serait introduite en Angleterre au temps du premier roi d’Angleterre, Athelstan.
Quoi qu’il en soit de la période médiévale, où il reste difficile de faire le tri entre légendes et histoire, l’architecture aux XVIe et XVIIe siècles est en effet par excellence un art « royal ». Ainsi, en France, sous le règne de Louis XIV, elle se développe dans un contexte où sciences et hermétisme restent étroitement liés. Ainsi que l’illustre à merveille un portrait de Colbert gravé par Robert de Nanteuil en 1668, l’emblématique est omniprésente dans cette mise en scène du roi bâtisseur. Si de temps immémorial on a attribué un sens allégorique aux outils du maçon – l’équerre symbolise la droiture ; le compas, la mesure ; le maillet, la force –, les recueils d’emblèmes de la Renaissance et du XVIIe siècle popularisent ces spéculations. L’intérêt pour l’alchimie y contribue également : le compas, instrument majeur de la géométrie et de l’astronomie, permet de cerner les rapports entre macrocosme et microcosme et devient ainsi l’un des outils de l’adepte dans sa quête de la pierre philosophale (Michael Maier, Atalanta fugiens, 1618). Dans toute l’Europe occidentale, ces idées vont pénétrer les esprits ainsi que le métier et contribuer à tisser des liens forts entre symbolique des outils et ésotérisme. Au-delà même des traités techniques, les allusions à l’architecture et aux instruments de la géométrie sont extrêmement fréquentes dans les frontispices de livres aux XVIe et XVIIesiècles, tant en France qu’aux Pays-Bas et en Angleterre. De fait, le livre est incontestablement l’une des composantes majeures de la genèse de l’iconographie symbolique maçonnique. Il circule librement dans toute l’Europe occidentale et touche directement les milieux intellectuels et sociaux au sein desquels s’établira la maçonnerie spéculative.

On soulignera à cette occasion que, si la géométrie et l’architecture sont des disciplines dont l’importance reste plus ou moins évidente pour le franc-maçon d’aujourd’hui, il est à l’époque d’autres savoirs que doivent cultiver les tailleurs de pierre et architectes et qui sont quasi totalement oubliés de nos jours dans les milieux maçonniques : la perspective, l’arpentage, la gnomonique. La perspective est omniprésente dans les traités de la première moitié du XVIIe siècle, et l’on sait combien elle possède une dimension symbolique. Il en va de même pour tout ce qui touche à la projection des ombres par la lumière, qu’il s’agisse de la mise en scène de l’architecture ou bien de la gnomonique. « Frère premier surveillant, quelle heure est-il ? » rappelle aujourd’hui encore avec insistance le rituel maçonnique…