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Compagnonnages chrétiens et compagnonnages musulmans

De nombreuses légendes évoquent le fait que l’origine du Compagnonnage (et de la Franc-Maçonnerie) se situe lors de la construction du temple de Jérusalem, sous le règne de Salomon. Il est difficile, en l’état actuel de nos connaissances, de confirmer ou d’infirmer cette revendication. Mais il est un point qui a été trop négligé par les chercheurs, certains étant trop prompts à mettre cet épisode au compte des mythes sans fondement historique : car ce faisant, ce thème légendaire suppose qu’il y eu transmission non seulement dans le temps, depuis une antiquité dont on peut douter, mais aussi dans l’espace. En admettant qu’il y a peut-être là une part de vérité, il convient donc de se poser la question de savoir si cette transmission de l’Orient à l’Occident, quelles qu’en soient les circonstances et l’époque exactes, n’a pas laissé des traces dans les contrées traversées. L’on peut en effet difficilement imaginer qu’un tel voyage puisse s’être accompli sans étapes.

Ceci étant admis, l’on doit bien avoir présent à l’esprit que ce qu’il convient de rechercher ne se situe pas nécessairement sur le plan des ressemblances formelles : nous savons qu’en France même, durant la période pour laquelle la documentation permet d’en relativement bien saisir les usages et les apparences, les compagnonnages ont beaucoup évolué. Ainsi, certains emblèmes sont-ils apparus tardivement ou, du moins, ont-ils pris une importance qu’ils n’avaient pas auparavant  : la canne en est un exemple caractéristique, celle-ci n’étant probablement devenue l’un des emblèmes majeurs du Compagnon que vers la fin du XVIIIe siècle [1]. De même, le cas des tailleurs de pierre [2] illustre combien l’itinérance n’est pas un facteur aussi constant et déterminant qu’il y paraît – les Compagnons considérant aujourd’hui qu’elle est la caractéristique sine qua non du Compagnonnage. Il est donc souhaitable d’orienter les recherches vers la caractéristique que l’on peut considérer comme étant la plus fondamentale, la plus immuable  : les compagnonnages sont des fraternités de métiers à caractère initiatique, c’est-à-dire des organisations dont les membres pratiquent le même métier (ou un ensemble cohérent de métiers, par exemple ceux du Bâtiment) en tant que support à une voie spirituelle, à laquelle ouvre une cérémonie initiatique [3].

S’il existe dès lors quelques pistes intéressantes – dont la plupart se referment aussitôt faute d’une documentation suffisante – un cas se détache nettement : celui des organisations initiatiques de métiers du monde musulman, notamment dans l’aire culturelle du chi’isme.

Globalement désignées sous le terme de « futuwwa », terme polysémique dont la traduction est tout à la fois « révélation » (dans le sens de partage d’une vision mystique) et « compagnonnage » (au sens le plus large du terme), ces « corporations » de métiers apparaissent avec la naissance de l’Islam, en accompagnent l’expansion et, bien que très diminuées à cause des extrémismes laïques et religieux, subsistent encore aujourd’hui dans quelques zones. Leur étude est malheureusement assez peu avancée, ou, du moins, peu accessible [4]. Cependant, le peu qu’il est possible de rassembler à leur sujet oblige à sérieusement se poser la question de l’existence de liens organiques avec les compagnonnages occidentaux dont l’établissement pourrait dater soit de l’époque des Croisades, soit même d’avant celles-ci. A minima, même si une telle étude débouchait finalement sur le constat d’une absence de liens, elle présenterait l’intérêt d’amener les chercheurs à mieux cerner les causes et les conditions d’existence de la dimension spirituelle et initiatique des métiers.

En ces temps noirs d’intolérance et d’incompréhension, il n’est pas sans intérêt de rappeler auparavant combien la civilisation occidentale est redevable à l’Islam dans le développement de ses connaissances, notamment scientifiques et technologiques. L’un des apports les moins bien connus concerne directement l’un des supports privilégiés des compagnonnages : l’architecture. C’est en effet de l’Islam que proviennent, directement et/ou indirectement, les deux composantes majeures ayant permis à l’art gothique de naître et s’épanouir : la géométrie et l’arc d’ogive[5].

Si l’on admet que les compagnonnages (ou les pré-compagnonnages) occidentaux existaient déjà au moment des Croisades, ceux-ci ont nécessairement eu contact avec leurs homologues musulmans. L’on sait en effet que les ordres chevaleresques transportaient avec eux une main-d’œuvre qualifiée, notamment pour construire les forteresses, et qu’ils faisaient également appel à la main-d’œuvre locale. Des échanges technologiques se sont donc obligatoirement produits, et probablement se sont-ils accompagnés d’échanges spirituels et intellectuels.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que la naissance et le développement de la futuwwa est consécutif à la nécessité que rencontra l’Islam dans son expansion d’assurer les conditions de la poursuite de cette dernière et de sa pérennité. Les Arabes n’étaient pas des artisans mais surtout des guerriers et des commerçants (trafiquants) ; ils avaient donc besoin, au fur et à mesure de leurs conquêtes, de conserver sur place les artisans non musulmans. Car les amener à fuir loin au-devant d’eux, c’était à court terme ne même plus disposer de richesses à razzier, d’armes pour se battre, de main-d’œuvre pour construire des forteresses. Aussi se développa très tôt un statut juridique favorable aux populations conquises et notamment aux artisans, leur assurant une relative sécurité sans même l’obligation de se convertir à l’Islam – l’on a tendance à oublier la dimension pacifique de l’Islam face à la barbarie et à l’intolérance dont faisaient preuve les Croisés, notamment les Templiers ! Dans ses premiers temps, et jusqu’assez tard, la futuwwa regroupa donc aussi bien des musulmans que des chrétiens et des juifs.

Un autre aspect de la futuwwa prêche en faveur de relations aisées avec les chrétiens : celle-ci englobe aussi bien les métiers manuels que le métier des armes, la Chevalerie. Si donc, comme je le suppose [6], les compagnonnages occidentaux d’alors étaient proches des ordres chevaleresques, voire encore à l’état natif en leur sein, il y a là une proximité qui n’est pas sans importance. D’autant que l’esprit de la futuwwa était très proche de celui de l’une et l’autre de ces organisations chrétiennes. Mohamed Mokri décrit les membres de la futuwwa comme ayant « une conscience collective de leur profession ainsi qu’un sens profond de piété et d’honneur » [7] – Labor et Honor dit la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre…

La futuwwa était organisée en corporations selon les métiers, compris celui des armes, et compta également, plus tard, des branches purement mystiques. Les confrères étaient liés par un pacte et mettaient en commun une partie de leurs ressources, s’efforçant dans et par leur travail de vivre conformément aux préceptes de l’Islam, ou, plus généralement, notamment à l’époque où cette organisation était œcuménique, selon une éthique comparable à celle des compagnonnages chrétiens  : quête active de la Sagesse et partage fraternel [8].

Passons maintenant à quelques similitudes formelles. L’entrée dans la futuwwa faisait l’objet d’une cérémonie initiatique [9] dont le couronnement était la « collation de la ceinture », c’est-à-dire que le maître remettait à l’impétrant une ceinture, sanctionnant ainsi son appartenance à la confrérie. La couleur et l’apparence de celle-ci variaient selon les branches de la futuwwa. Nous avons là quelque chose qui, tant sur la forme que sur le fond, ressemble beaucoup aux couleurs compagnonniques, lesquelles étaient autrefois l’emblème par excellence de l’affiliation au Devoir. D’autant que l’un des plus anciens compagnonnages français, celui des teinturiers – métier qui, précisément, s’est développé grâce aux connaissances chimiques apportées par le monde musulman – possédait comme caractéristique de porter une ceinture-tablier écarlate brodée d’une figure qui, bien que représentant en fait un outil de leur métier, n’est pas sans évoquer les diagrammes cosmologiques dont les teinturiers de la futuwwa ornaient leur ceinture écarlate… Nous disposons malheureusement de trop peu d’informations sur les uns et les autres pour transformer cet indice troublant en preuve décisive de l’existence d’un lien de parenté.

De même, les membres de la futuwwa pratiquaient plus ou moins l’itinérance et avaient donc le devoir d’hospitalité entre eux. Le bâton leur servant de soutien dans leurs pérégrinations était porteur de tout un symbolisme. L’arrivée d’un confrère dans une ville où la société comptait d’autres membres donnait lieu à des cérémonies de reconnaissance et à des usages qui, là encore, sont très proches de ceux des compagnonnages européens. Mais bien sûr, cette ressemblance ne suffit pas à établir une parenté : les rites d’hospitalité et de reconnaissance sont une constante dans toutes les sociétés traditionnelles. Faute de connaître plus en détails les rituels des uns et des autres, il est difficile d’être affirmatif.

Cependant, il existe un autre indice particulièrement important qui, tout à la fois, prêche en faveur de l’existence d’un lien de parenté et permet d’accorder du crédit à un élément des légendaires européens en le situant ailleurs dans le temps  : le fondateur de la futuwwa se nomme Salmân – variante perse du nom Salomon. Même s’il a donné lieu à des légendes, ce personnage est parfaitement réel [10]. Il s’agissait d’un Compagnon du Prophète de l’Islam, d’un «  étranger » – un esclave d’origine perse, probablement chrétien. C’est lui qui apprit aux Arabes certaines techniques, notamment l’art des fortifications. C’est lui également qui initia le Prophète à certaines connaissances mystiques. Non seulement il porte le nom de Salomon, mais, comme ce grand roi, il est un bâtisseur et un sage. En admettant qu’ils ont eu contact avec la futuwwa, voire qu’ils lui doivent une partie de leurs racines, les compagnonnages européens pourraient ainsi avoir fait un amalgame entre le Salmân de la futuwwa et le Salomon biblique, cette confusion historico-symbolique étant déjà implicite dans les légendes musulmanes – d’autant que Salomon occupe dans la mystique musulmane une place encore plus importante que dans le christianisme.

Comme on peut le voir par cet exemple, les historiens des compagnonnages ont encore d’immenses territoires à explorer avant de pouvoir, peut-être, éclaircir le mystère de leurs origines…

 Jean-Michel Mathonière puce


NOTES

1. Les textes compagnonniques anciens n’évoquent pas la canne ; l’attribut caractéristique du Compagnon, ce sont les couleurs. Ce peu d’importance de la canne, accessoire pratique et en même temps signe extérieur de respectabilité « bourgeoise », est confirmé d’une part par l’iconographie compagnonnique ancienne (cf. notamment les Rôles des tailleurs de pierre), et d’autre part par l’absence de cannes « symboliques » antérieures au début du XIXe siècle dans les collections des musées et des sociétés compagnonniques. Il est probable que la canne a pris une grande importance symbolique par suite d’une superposition-confusion avec d’autres symboles présents dans les traditions compagnonniques, notamment l’abacus des maîtres d’œuvres et le caducée d’Hermès.

2. Sur les tailleurs de pierre, voir Laurent Bastard et Jean-Michel Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. La Nef de Salomon, Dieulefit, 1996.

3. Une telle définition peut être considérée comme trop imprécise, mais c’est actuellement la seule qui résiste aux cas particuliers que révèlent les seuls compagnonnages occidentaux. L’on notera que cette définition englobe les loges maçonniques opératives. À cet égard, il est cependant nécessaire de noter que ressemblance ou même similitude ne signifie pas nécessairement parenté organique, les mêmes causes pouvant entraîner les mêmes effets (mêmes métier, contexte économique, religion, etc.). Seule la présence simultanée d’éléments similaires dont la genèse ne peut s’expliquer par le contexte habituel à ces organisations, permet d’affirmer des liens organiques, ceux-ci pouvant être de natures diverses (filiations, scissions, contacts). La même prudence s’impose quant au sujet qu’aborde le présent article, d’autant plus qu’il s’agit d’un domaine encore trop peu documenté.

4. Cf. la bibliographie et les notes de Travail et Honneur, op. cit., pp. 241-243. À ma connaissance, la principale publication sur ce sujet est : Traités des Compagnons-Chevaliers (Rasa’il-e Javanmardan), recueil de sept « Fotowwat-Nâmeh » publié par Morteza Sarraf, introduction analytique par Henri Corbin, Bibliothèque Iranienne, volume XX, Téhéran-Paris, 1973. Les traités sont publiés en persan. Seul le septième, un « rituel de Compagnonnage des artisans imprimeurs de tissus », de date inconnue, fait l’objet d’une traduction française. L’ensemble des autres textes, concernant des branches militaires et mystiques de la futuwwa, est résumé et étudié par Henry Corbin, celui-ci émettant le souhait que des chercheurs iraniens, intéressés par ce sujet, viennent en France pour y étudier les compagnonnages afin d’y retrouver les traces de cette futuwwa qui jadis « engloba juifs, chrétiens et musulmans ». La révolution islamique semble avoir stoppé net ces initiatives. Quelques autres références à des travaux en français concernant la futuwwa sont donnés dans les notes suivantes.

5. Ce point fait encore l’objet d’un désaccord parmi les spécialistes, certains considérant que l’arc d’ogive résulte de tâtonnements. Il est cependant établi (cf. les travaux d’Élie Lambert et Jurgis Baltrusaïtis, in revue Recherche, n° 1, Paris, 1939) que celui-ci était déjà connu des architectes musulmans et arméniens, ces derniers ayant pu jouer un rôle important dans la transmission à l’Occident des données orientales.

6. Cf. Travail et Honneur, op. cit. 

7. Mohamed Mokri, « Un traité persan relatif à la corporation prolétaire des porteurs d’eau musulmans », Revue des Études Islamiques, 1977, pp. 131-156.

8. Voir l’article sur le blason et la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre.

9. Sur certains rites initiatiques de la futuwwa, cf. J. H. Probst-Biraben, Les mystères des Templiers, éd. des Cahiers Astrologiques, Nice, 1947. Cet auteur, auquel l’on peut reprocher qu’il sacrifie par trop souvent à des conceptions occultistes, avait déjà émis l’hypothèse de liens entre les compagnonnages français et les confréries professionnelles musulmanes, domaine qu’il connaissait bien, étant probablement lui-même affilié à l’une d’entre elles. Le chapitre X est entièrement consacré à ce sujet et contient de précieux extraits et indications sur les rituels de ces confréries de métiers. Il est cependant à souhaiter qu’un ouvrage plus sérieux et plus documenté, compris en matière d’iconographie symbolique, finisse par voir le jour.

10. Sur Salmân, cf. Louis Massignon, Parole donnée, éd. Julliard, Paris, 1962. Il s’agit d’un recueil d’articles publiés auparavant ; voir notamment l’article intitulé « Salmân Pak et les prémices spirituelles de l’Islam iranien » (pp. 98-129), ainsi que « La Futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs musulmans au Moyen Âge » (pp. 349-374).

Les Statuts de Strasbourg (1563)

Cette traduction est celle donnée en annexe de mon étude sur « L’ancien compagnonnage germanique des tailleurs de pierre », publiée dans le volume 5 des Fragments d’histoire du compagnonnage (édit. Musée du Compagnonnage, Tours, 2003).

Cette traduction est également disponible, avec des notes et accompagnée de la traduction des Statuts de Ratisbonne de 1459, au format PDF. Cliquer ici pour télécharger le fichier.

Ordonnances et articles de la confraternité des tailleurs de pierre de la Grande Loge de Strasbourg

Statuts de la Saint-Michel 1563

1. Article premier des ordonnances.
Au cas où certains articles de ce livre seraient [ultérieurement jugés] trop sévères ou pénibles, ou d’autres par trop libéraux, ceux qui sont membres de notre confraternité peuvent, à la majorité, modifier, censurer ou développer lesdits articles selon l’époque, les impératifs du pays et le cours des affaires.
Quand il y aura une assemblée générale, les membres se réuniront sous forme de chapitre conformément aux prescriptions de ce livre ; leurs décisions devront rester conformes au serment que chacun a prêté.

2. Des devoirs des membres de la confraternité.
Quiconque entre de sa propre volonté dans cette confraternité doit promettre, comme membre de notre corporation de maçons, de maintenir chacun des points et articles, ainsi qu’il est écrit dans ce livre.
Seront maîtres ceux qui pourront ériger des édifices somptueux et autres ouvrages semblables pour lesquels ils auront reçu autorisation, et qui ne servent d’autre corporation que celle qu’ils ont choisi de servir. Maîtres et compagnons ont obligation de se conduire honorablement et ne pourront causer de tort à aucun. En conséquence, nous avons pris pouvoir dans ces ordonnances de les punir, au cas où de tels actes viendraient à se produire.

3. De l’autorisation de pratiquer des travaux rémunérés à la journée.
Comme certains travaux réguliers sont traités à la journée, que ce soit à Strasbourg, à Cologne, à Vienne ou en d’autres chantiers similaires, par les loges qui en dépendent, devant cette coutume établie, les constructions et ouvrages concernés par cette pratique resteront à la journée ; et en aucun cas il ne sera établi de contrat afin que l’ouvrage, autant que possible, ne soit interrompu en raison du contrat.

4. Qui peut aspirer à réaliser un ouvrage.
Si un artisan titulaire d’un chantier régulier vient à mourir, dans ce cas tout artisan ou maître qui connaît la maçonnerie et qui est suffisamment qualifié pour l’ouvrage, peut aspirer à prendre sa succession et se présenter à ceux des maîtres qui ont l’ouvrage en main et qui le dirigent afin qu’il puisse être procédé au remplacement conformément aux nécessités de la maçonnerie. Il peut en être ainsi pour tout compagnon qui connaît la maçonnerie.

5. Le travail doit être distribué à la journée.
Quoiqu’il puisse convenir à un maître, en dehors de son propre chantier, d’entreprendre un ouvrage extérieur, il ne peut y être autorisé sans avoir confié à un autre maître capable la charge de [la surveillance de] ce chantier ; il devra s’engager à ce que les travaux continuent fidèlement et qu’il n’y ait aucun risque d’interruption, et le règlement d’un tel ouvrage ou bâtiment sera rémunéré à la journée. Selon les droits et usages de la maçonnerie, si un maître ne pratique pas cette règle vis-à-vis des commanditaires du chantier, et que cela soit découvert au cours d’une enquête digne de foi, alors ledit maître doit être réprimandé par la corporation, et repris et puni si preuve a été établie contre lui. Mais, si les maîtres d’ouvrage ne le veulent pas ainsi, il sera fait selon leur désir.

6. Mort d’un maître pendant une construction.
En cas de mort d’un maître en charge d’un chantier ou bâtiment, ou l’ayant eu sous sa responsabilité, si un autre maître se présente pour lui succéder et trouve un ouvrage de pierre taillée, en place ou non, le nouveau maître ne doit pas déposer l’ouvrage de pierre taillée, ni jeter en aucun cas l’ouvrage de pierre non placée sans l’avis ou l’agrément des autres membres de la corporation, afin que les maîtres d’ouvrage et autres honorables personnes qui sont à l’origine de la construction ne soient pas conduits à des dépenses injustifiées et que le maître qui a laissé un tel ouvrage ne soit pas diffamé après sa mort. Mais si les maîtres d’ouvrage souhaitent qu’un tel ouvrage soit retiré, alors que le nouveau maître peut le faire, sous la condition qu’il ne cherche pas à en tirer un avantage malhonnête.

7. Comment diriger la taille de la pierre et la construction.
Sera autorisé à diriger un travail chaque maître qui a pratiqué pendant cinq ans la maçonnerie avec un maçon-tailleur de pierre ; il aura pouvoir de tailler et construire soit par contrat, soit à la journée, et cela sans crainte sauf à enfreindre les articles écrits ci-dessus et ci-après.

8. Quand un maître donne un plan pour un ouvrage.
Si quelqu’un signe un contrat pour un ouvrage et donne un plan pour la façon dont il devra être réalisé, l’ouvrage ne pourra en aucune façon être modifié par rapport au projet ; le maître devra l’exécuter conformément au plan montré au maître d’ouvrage, que celui-ci soit un seigneur, une cité ou un particulier, de manière que rien ne manque au bâtiment. À moins que cela ne soit la volonté du client, alors seulement la modification sera faite, mais le maître ne devra pas en rechercher un avantage non dû.

9. Quelle sorte d’ouvrage deux maîtres peuvent entreprendre en commun.
Deux maîtres ne peuvent entreprendre en commun une construction ou ouvrage, à moins que ce soit un petit ouvrage qui puisse être terminé dans l’espace d’une année. Si tel est le cas, le maître peut avoir avec lui un compagnon de la cité.

10. Si un ouvrage exige des maçons.
Un maître peut en permettre l’emploi comme suite : si des maçons sont nécessaires, par exemple pour les fondations ou pour construire un mur, travaux pour lesquels ils sont suffisamment qualifiés, le maître peut les employer afin que le maître d’ouvrage ne subisse pas de retard dans l’exécution de ses travaux. Ceux-ci ne sont pas soumis aux présentes ordonnances, et ils ne seront pas mis à la taille des colonnes, parce qu’ils n’ont pas servi selon nos règlements.

11. Celui qui chasse un autre d’un ouvrage.
Quel qu’il soit, maître ou compagnon, celui qui chasse de son ouvrage, grand ou petit, un autre maître membre de la confraternité ou s’y emploiera, secrètement ou ouvertement sans son consentement, sera pris à partie ; et aucun maître ou compagnon n’aura de commerce avec lui et aucun compagnon de la confraternité n’entrera à son service aussi longtemps qu’il possédera l’ouvrage qu’il a obtenu d’une façon déshonorante ; ni tant qu’il n’aura pas restitué et donné satisfaction à celui qu’il a dépossédé de l’ouvrage ; et aussi tant qu’il n’aura pas été puni par les maîtres chargés de le faire au nom de la confraternité.

12. Qui peut accepter un ouvrage en pierre sculptée ou taillée.
Si quelqu’un veut entreprendre un ouvrage en pierre sculptée ou taillée et ne sache comment l’exécuter d’après l’épure de base, sans avoir servi son temps dans la corporation ou avoir été employé dans une loge, alors, raisonnablement, il ne doit pas entreprendre l’ouvrage. Mais s’il s’y aventurait, dans ce cas, aucun compagnon ne doit se tenir à ses côtés, ou entrer à son service, afin que le maître d’ouvrage ne soit pas conduit à subir des dépenses inconvenantes par la faute d’un tel maître aussi fou.

13. Qui peut apprendre à exécuter l’ouvrage d’après l’épure de base ou tout autre ouvrage de sculpture.
Aucun maître, contremaître [parlier] ou compagnon n’enseignera à quiconque n’est pas membre de la confraternité, à faire des extraits de l’épure de base ou d’autres usages de la maçonnerie, ni à celui qui n’a pas déjà pratiqué la maçonnerie ou servi assez longtemps avec un maçon de pierre selon notre art, coutumes et règlements.

14. Nul maître n’enseignera un compagnon pour de l’argent.
Aucun artisan ou maître n’exigera d’argent de la part d’un compagnon pour lui montrer ou enseigner quelque chose relative à la maçonnerie. De la même façon, aucun contremaître ou compagnon ne montrera ou n’instruira quelqu’un dans la sculpture à titre onéreux ainsi que dit ci-dessus. Cependant, si quelqu’un désire instruire ou enseigner à un autre, il peut le faire en exécutant une partie du travail de l’autre, soit par amitié pour le compagnon, soit pour servir par là leur maître.

15. Combien d’apprentis un maître peut avoir.
Un maître qui n’a qu’un bâtiment ou ouvrage peut avoir trois apprentis – deux ébaucheurs et un finisseur – afin qu’il puisse employer aussi des compagnons dans la même loge, c’est-à-dire si ses supérieurs lui en donnent l’autorisation. S’il a plus d’un bâtiment, il n’aura pas plus de deux apprentis sur le premier, afin qu’il n’ait pas plus de cinq apprentis sur l’ensemble de ses chantiers. Ces mesures sont édictées afin qu’ils puissent servir leurs cinq années d’apprentissage sur les chantiers sur lesquels travaille leur maître.

16. Celui qui vit ouvertement en concubinage.
Aucun artisan ou maître maçon ne doit vivre ouvertement en concubinage. Si cependant une telle personne ne voulait cesser cet état, aucun compagnon itinérant ni tailleur de pierre ne restera à son service, ou n’aura de relations avec lui.

17. Celui qui ne vit pas en chrétien et ne prend pas une fois l’an le Saint-Sacrement.
Aucun artisan ou maître ne sera reçu dans la confraternité s’il ne reçoit une fois l’an le Saint-Sacrement, ou ne respecte pas la discipline chrétienne, ou s’il gaspille son bien au jeu. Mais si quelqu’un, accepté par mégarde dans la confraternité, n’applique pas les principes précités, aucun maître n’aura de relations avec lui, aucun compagnon ne restera près de lui, et ce jusqu’à ce qu’il ait cessé de le faire et qu’il fût puni par les membres de la corporation.

18. Si un compagnon travaille pour un maître qui n’a pas été reçu dans cette confraternité.
Si un compagnon accepte du travail d’un maître qui n’a pas été reçu cette confraternité d’artisans, il ne sera pas punissable. De la même manière, si un compagnon s’adresse à un maître bourgeois et en obtienne un emploi, cela est autorisé, afin que chaque compagnon puisse trouver du travail. Mais le compagnon respectera les règles écrites ci-dessus et ci-après. Il convient qu’il donne à la confraternité ce qu’il doit donner, bien qu’il ne travaille pas dans l’une des loges de la confraternité ou avec ses frères compagnons. Si un compagnon désire prendre légitimement femme et ne pas être employé dans une loge, et ce pour s’établir dans une cité, il paiera 4 pfennig chaque semaine des Quatre Temps, aussi longtemps qu’il ne sera plus employé dans une loge.

19. Comment les plaintes seront entendues, jugées et sanctionnées.
Si un maître formule une plainte contre un autre maître pour avoir violé les règlements de la confraternité, ou de la même façon un maître contre un compagnon, ou un compagnon contre un compagnon ou en quelque autre manière que cela concerne maître et compagnon, il en sera donné information au maître qui détient le livre des règlements. Et le maître qui aura été saisi de la plainte doit entendre les deux parties, et pour cela fixer le jour où il entendra leur cause. Et durant la période qui précède le jour déterminé pour ce rendez-vous, aucun compagnon n’évitera le maître, ni le maître le compagnon, mais ils se rendront mutuellement service jusqu’à l’heure où le litige aura été entendu et réglé. Et tout ceci sera fait conformément au droit coutumier du Métier, et la décision sera respectée en conséquence. Et de plus, là où le litige se sera manifesté, là il sera jugé par le plus proche des maîtres en possession du livre des règlements pour le district considéré.

20. Concernant l’expulsion.
De plus, il est décidé en ce qui concerne l’expulsion : si on rapporte quelque chose à ce propos au sujet d’un maître ou d’un compagnon, chose entendue par ouï-dire et répétée de l’un à l’autre, aussi longtemps que la sentence en question n’aura pas été établie régulièrement, celui qui est en cause ne sera ni évité ni expulsé par qui que ce soit et continuera son travail jusqu’au moment où la sentence lui aura été notifiée à son domicile, et seulement après que celle-ci ait été régulièrement établie. À moins que cela ne soit, il continuera à obéir aux lois de la confraternité et nul ne pourra agir contre lui selon nos règlements.

21. Ne pas faire appel.
Il est également décidé que là où une affaire prend naissance et se développe, là elle doit être réglée ou, à défaut, dans la plus proche loge en possession du livre. Et aucune partie ne fera appel jusqu’à ce que plainte et réponse soient entendues. La plainte ne pourra être portée plus haut à moins qu’elle ne soit rejetée à ce niveau.

22. Les plaintes que le maître a pouvoir d’entendre.
Chaque maître d’œuvre ayant du travail dans sa loge et auquel aura été confié le texte de ces ordonnances, avec droit d’usage, a le pouvoir et l’autorisation d’entendre et de punir dans ce district toutes les fautes et litiges qui ont rapport à la maçonnerie. Tous les maîtres, contremaîtres et compagnons lui doivent obéissance.

23. Chaque maître se conduira conformément aux ordonnances et les prendra pour guide.
Ce jour à Strasbourg, en l’année 1563, il est également décidé que chaque maître chargé d’une construction de longue durée et à plein temps, que ce soit dans les principautés, les cités, les ligues ou les monastères, siègera et jugera dans cette assemblée conformément à nos ordonnances. Il en résultera une augmentation considérable des profits et les préjudices seront évités pour ceux qui ont à construire.
En conséquence, chacun d’eux aura un livre des ordonnances et sera reconnu comme supérieur de sa juridiction ou district par tous les maîtres et compagnons de cette province. Il aura aussi délégation de l’autorité octroyée à chacun des membres de cette assemblée pour, conjointement avec ses maîtres et compagnons, en vertu de leur supériorité, diriger cette confraternité, punir ses sujets, accepter les frères, aider les malades, réunir une assemblée générale des membres du voisinage, mais ce d’une façon telle que les ordonnances soient suivies.

24. Là où est le livre, là doit être le tronc pour les pauvres et les malades.
Tous ceux auxquels le livre aura été confié doivent collecter fidèlement le pfennig hebdomadaire des compagnons ; et si un compagnon tombe malade, il devra l’aider. De même, là où un maître aura d’autres maîtres sous ses ordres et des compagnons, il aura à charge de collecter dans un tronc le pfennig hebdomadaire ; le tronc réservé à cet usage sera vidé et compté devant chaque supérieur de district tous les ans et son contenu sera employé pour l’assistance des pauvres et des malades de notre corporation dans sa juridiction.

25. Chaque maître titulaire d’un tronc et qui aura reçu le montant annuel du tronc de ses voisins, enverra chaque année à la Saint-Michel un bohémien à la loge-mère de Strasbourg, avec une note précisant d’où il vient. Cela en signe d’obéissance et d’amour fraternel, et pour qu’il soit connu que toutes les choses précitées ont été accomplies.

26. Les lieux où sont les livres et qui dépendent de la Grande Loge de Strasbourg.
Spire, Zurich, Augsbourg, Francfort, Ulm, Heilbronn, Blassemburg, Dresde, Nuremberg, Salzbourg, Mayence, Stuttgart, Heidelberg, Fribourg, Bâle, Haguenau, Sélestat, Regensbourg, Meysenheim, Munich, Anspach, Constance.

27. Du compagnon qui désire servir un maître pour un temps.
Si le compagnon a voyagé et servi la corporation, et est déjà membre de la confraternité et souhaite servir un artisan pour un temps, ledit maître et l’ouvrier n’accepteront ni l’un ni l’autre de s’engager pour moins d’une année ou à peu près.

28. D’un maître ou d’un compagnon qui n’appliquera pas ces ordonnances.
Tous les membres de la confraternité, maîtres ou compagnons, doivent respecter tous les points et articles ci-dessus et ci-après. Si par hasard quelqu’un n’applique pas ces points, il est punissable ; après avoir satisfait à l’amende qui lui aura alors été appliquée, il sera reconnu dégagé d’obligation quant à l’article pour lequel il aura été puni.

29. Comment les maîtres de la confraternité doivent prendre soin du livre.
Le maître qui a la charge du livre doit, par serment envers la confraternité, prendre soin qu’il ne soit pas copié, ni par lui ni par une autre personne, et qu’il ne soit pas prêté ; ceci de manière que les livres conservent leur pleine autorité, comme décidé par la confraternité. Mais si quelqu’un a besoin d’un ou deux articles, le maître peut lui donner par écrit. Et chaque maître doit faire procéder à la lecture de ces ordonnances, chaque année, devant les compagnons en loge.

30. Concernant les punitions qui peuvent entraîner l’exclusion de la confraternité.
Si une plainte susceptible d’entraîner la plus grande punition est déposée devant le maître, ou si, par exemple, il s’agit d’interdire la confraternité à quelqu’un, le maître ne peut être seul à entendre et à juger. Il doit appeler à son aide les deux maîtres les plus proches en possession d’un livre et ayant reçu délégation d’autorité conformément aux ordonnances, de manière à ce qu’ils soient trois, ainsi que les compagnons employés là où la plainte a été déposée, afin que les trois maîtres ensemble et les compagnons, unanimement ou à la majorité, décident au mieux de leur jugement de la punition qui devra être appliquée par toute la corporation.

31. Lorsque les querelles ne concernant pas la maçonnerie se produisent.
Si deux ou plusieurs maîtres membres de la confraternité sont d’opinions divergentes ou en discorde au sujet d’affaires qui ne concernent pas la maçonnerie, ils ne devront pas citer à comparaître un membre, en raison de cette divergence, ailleurs que devant l’assemblée fraternelle de la corporation, où ils seront jugés et réconciliés au mieux des possibilités. Cela de manière à ce que l’affaire soit réglée sans préjudice pour les droits des maîtres d’ouvrage (seigneurs ou cités) du lieu où l’affaire a pris naissance.

32. Ce à quoi chaque maître ou compagnon doit contribuer vis-à-vis de la confraternité.
Maintenant, afin que les ordonnances soient conservées le plus honnêtement au service de Dieu, aux autres nécessités et choses semblables, chaque maître qui a de l’emploi en loge et qui pratique la maçonnerie et appartient à cette confraternité doit d’abord lors de son admission payer un gulden, puis, chaque année suivante, verser deux bohémiens ou blapperts dans le tronc ; si c’est un compagnon, il versera cinq bohémiens ; et un apprenti versera le même montant lorsqu’il aura terminé son temps.

33. Quels sont les troncs que les maîtres doivent avoir et ce qu’ils doivent en distribuer.
Tous les maîtres et autres membres de cette confraternité ayant de l’emploi en loge doivent posséder un tronc, et chaque compagnon y versera chaque semaine un pfennig. Chaque maître collectera fidèlement cet argent et tout ce qui peut être dû par ailleurs ; le montant du tronc sera porté chaque année au compte de la confraternité là où se trouve le livre le plus proche, afin que le pauvre puisse être soulagé et qu’on subvienne aux besoins de la confraternité.

34. Quand un maître ne remplit pas son devoir vis-à-vis d’un compagnon apprenti dans l’art.
Si un apprenti considère qu’un maître ne remplit pas sous quelque aspect que ce soit son devoir envers lui, ainsi qu’il s’y est engagé, l’apprenti peut porter la question devant la confraternité et les maîtres qui résident dans le voisinage, afin de recevoir un complément d’instruction et pour qu’il puisse, le cas échéant, continuer son voyage.

35. Ce qui doit être fait dans cette confraternité si quelqu’un est malade.
Si un maître ou compagnon tombe malade, ou si un membre de la confraternité qui a régulièrement fait son temps en maçonnerie vient à être longtemps malade et ne peut de ce fait assurer sa subsistance et autres nécessités de la vie, le maître qui dispose du tronc et qui en est responsable l’aidera et l’assistera d’un prêt du tronc s’il ne peut être fait autrement, et ce jusqu’à ce qu’il ait recouvré la santé. Ledit membre devra s’engager à restituer l’argent emprunté au tronc ; mais s’il vient à mourir au cours de cette maladie, on retiendra, si cela est possible, sur ce qu’il laissera après sa mort, que ce soit des vêtements ou d’autres biens, jusqu’à concurrence de ce qui lui a été prêté.

36. Si quelqu’un engage des frais pour le compte de la confraternité.
Si un maître ou un maçon vient à engager des dépenses ou à payer des frais pour le compte de la confraternité, il doit en donner justification et expliquer les raisons de ces dépenses, grandes ou petites, qui seront remboursées au maître ou au compagnon par prélèvement sur le tronc de la confraternité. De même, si quelqu’un a des ennuis avec la justice ou autres concernant la corporation, alors chacun, maître ou compagnon, sera serviable envers lui et lui prêtera son aide selon le serment de la confraternité. Néanmoins personne ne devra engager la confraternité à des dépenses de sa propre initiative, sans le conseil des autres maîtres et compagnons.

37. Comment un désobéissant sera puni.
De quelque façon que maîtres, contremaîtres ou apprentis viendraient à manquer aux articles ou aux points qui suivent ou ne les respecteraient pas, soit collectivement, soit individuellement, et que cela soit découvert par un procédé honorable, ceux-là seraient appelés devant la corporation pour y être interrogés sur ces motifs. Et il leur serait infligé des punitions et pénalités conformément au serment et aux engagements que chacun a pris vis-à-vis de la confraternité. Mais si quelqu’un dédaigne la punition ou la sommation sans motif valable et ne se présente pas, la punition lui sera quand même infligée pour sa désobéissance, bien qu’il ne soit pas présent ; et s’il ne la respecte pas, il ne lui sera plus permis de faire quoi que ce soit, et aucun tailleur de pierre ne restera à ses côtés jusqu’à ce qu’il soit redevenu obéissant.

38. Qui sera estimé le supérieur de cette confraternité.
Marx Schan, maître de l’Œuvre de notre chère loge-mère à Strasbourg, et tous ses successeurs.

39. Ce district appartient à Strasbourg :
Toute la région au-dessus de la Moselle, et la Franconie jusqu’à la forêt de Thuringe et Babenberg jusqu’à l’évêché d’Eichstatten, et d’Eichstatten jusqu’à Ulm, d’Ulm à Augsburg et d’Augsburg à Adelberg et jusqu’à l’Italie, et les Pays de Misnie, Hesse et Souabe, devront respecter ces ordonnances.

40. Ce district appartient à Vienne :
Au maître d’œuvre de Saint-Stéphane à Vienne appartiennent Lampach, la Styrie, Werkhausen, la Hongrie, et la basse vallée du Danube.

41. Ce district appartient à Cologne :
Au maître de l’Œuvre de Cologne et à tous ses successeurs appartiennent les territoires qui restent vers le bas et on doit leur obéir de la même manière, qu’il s’agisse de chantiers ou de loges déjà membres de la confraternité ou qui le deviendraient plus tard.

42. Ce district appartient à Zurich :
Berne, Bâle, Lucerne, Schaffhausen, Saint-Gall, etc., et tout chantier existant dans la confédération [helvétique] ou qui s’y élèverait après, doivent obéissance au maître de Zurich.

Cortège des tailleurs de pierre de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg le 28 juin 1840. On remarquera la bannière portant la marque de la Grande Loge de Strasbourg. © Jean-Michel Mathonière 2007.

Ordonnances des contremaîtres et compagnons
de la confraternité des tailleurs de pierre

43. Chaque contremaître doit honorer son maître, doit être empressé et obéissant vis-à-vis de lui, conformément à la règle de la maçonnerie, et lui obéir avec une fidélité intégrale ainsi que cela se pratiquait dans les anciens usages. Et un compagnon fera de même.

44. Si quelqu’un désire voyager, ainsi doit-il prendre congé.
S’il plait à un compagnon de poursuivre son voyage, il doit se séparer de son maître, de sa loge, et de son hostellerie de façon à ce qu’il ne soit redevable de rien, et que personne n’ait de grief contre lui en cas de rencontre ultérieure.

45. Comment les compagnons obéiront aux maîtres et contremaîtres.
Quelle que soit la loge où il sera employé, un compagnon passant obéira au maître et aux contremaîtres de celle-ci, conformément à la règle et aux anciens usages de la maçonnerie, et respectera également toutes les règles et privilèges qui sont d’usage ancien dans ladite loge.

46. Aucun compagnon n’entravera le travail de son maître.
Un compagnon ne critiquera pas l’ouvrage de son maître, ni secrètement, ni ouvertement, et cela en aucune façon, sauf si le maître transgresse les ordonnances ou agit contrairement à celles-ci à la vue de tous.

47. Aucun compagnon vivant en adultère ne sera employé.
Aucun maître ou artisan n’emploiera un compagnon qui vit en adultère avec une femme ; ou qui mène une vie déshonorante avec les femmes ; ou qui ne participe pas à la sainte Communion conformément à la discipline chrétienne ; ou quelqu’un qui serait assez fou pour jouer ses vêtements.

48. Si un compagnon prend arbitrairement congé.
Si un compagnon devait arbitrairement prendre congé d’une loge principale ou de toute autre loge, le maître et les compagnons de ladite loge ne le laisseraient pas partir impuni.

49. Ne pas congédier sauf un soir de paye.
Si un artisan ou un maître d’œuvre souhaite congédier un compagnon passant qui est à son service, il ne le congédiera pas un autre jour que le samedi, ou un soir de paye, afin qu’il ait de quoi voyager le lendemain ; à moins qu’il n’ait donné des causes d’offenses. La réciproque doit être respectée par un compagnon qui demande son congé.

50. Ne s’adresser à personne d’autre qu’au maître ou au contremaître pour obtenir un emploi.
Pour obtenir un emploi, aucun compagnon ne sollicitera quelqu’un d’autre que le maître ou le contremaître de la loge, ni secrètement ni ouvertement, sans le consentement préalable de ceux-ci.

51. Ne pas se liguer.
De même, les compagnons ne se mutineront pas ou ne conspireront pas pour quitter collectivement un emploi, et retarder ainsi la construction, car jusqu’à présent les bénéfices de notre fraternité proviennent des seigneurs et des cités presque exclusivement. Mais si un maître se conduit autrement que selon le droit, dans quelque cas que ce soit, il sera convoqué devant la confraternité et soumis à son jugement. Dans l’attente du jugement, jusqu’à ce que la sentence ait été rendue, un tel maître ne sera pas évité par ses compagnons. S’il ne respecte pas la sentence, dans ce cas, on pourra l’abandonner.

52. Ne pas quitter la loge sans permission.
Aucun compagnon ne doit sortir de la loge sans permission ou, s’il sort pour le pain ou autres repas, il ne restera pas à l’extérieur sans autorisation. Aucun ne chômera le lundi ; si quelqu’un le faisait, il serait puni par le maître et les compagnons, et le maître aurait pouvoir de le congédier à n’importe quel moment de la semaine.

53. Plus de coups.
À l’avenir, dans aucune loge, quel qu’en soit la cause, on ne pourra battre quelqu’un sans que le maître en ait eu connaissance et ait donné son consentement. Et il n’y aura dans aucun chantier ou ailleurs rien qui ne soit jugé et entendu, que ce soit par le maître ou les compagnons, sans que le maître d’œuvre supérieur de district le sache et ait donné son consentement au jugement et à la punition.

54. Ne pas bavarder dans la loge.
Dans le futur, les compagnons attendront en loge devant leur bloc de pierre et ne continueront pas à bavarder, afin que les maîtres ne soient pas gênés dans leur travail.

55. Ce qu’un apprenti doit promettre à la confraternité quand il a terminé son temps et est déclaré libre.
En premier, chaque apprenti ayant terminé son temps et qui est déclaré libre doit promettre à la confraternité par parole d’honneur et par serment, sous peine de perdre son droit de pratiquer la maçonnerie, qu’il ne communiquera ou ne révélera à personne le salut confraternel des maçons et l’attouchement, excepté à celui auquel il peut régulièrement le communiquer, et aussi qu’il n’en écrira rien.

56. Deuxièmement, il promettra, ainsi que dit précédemment, obéissance à la corporation des maçons pour tout ce qui a trait à celle-ci et que s’il venait à être condamné par la confraternité, il subirait entièrement la sentence et l’observerait.

57. Troisièmement, il promettra de ne pas affaiblir, mais au contraire de renforcer la confraternité autant que ses moyens le lui permettront.

58. Quatrièmement, personne ne taillera des pierres à côté de quelqu’un qui n’est pas régulièrement de la confraternité ; et aucun maître n’emploiera pour la taille de la pierre quelqu’un qui ne soit pas un vrai tailleur de pierre, à moins d’avoir reçu préalablement la permission de toute la corporation.

59. Et personne ne changera de sa propre volonté et autoritairement la marque que la confraternité lui a attribuée. S’il désire la modifier, il ne pourra le faire qu’avec le bon vouloir et l’approbation de la corporation qui devra en avoir eu préalablement connaissance.
Et chaque maître doit loyalement enjoindre et inviter chacun de ceux de ses apprentis ayant accompli leurs cinq années d’apprentissage à devenir un frère [de la confraternité] en vertu du serment qu’il a prononcé devant la confraternité.

60. Aucun apprenti ne peut être élève-contremaître.
Aucun artisan ou maître ne désignera comme contremaître quelqu’un parmi les apprentis qu’il a acceptés et qui n’ont pas encore terminé leur temps d’apprentissage.
Aucun artisan ou maître ne désignera comme contremaître un apprenti qu’il a pris à ses débuts, même s’il a terminé son temps d’apprentissage, à moins qu’il n’ait voyagé pendant un an.

Marque de compagnon tailleur de pierre germanique dans l’escalier de l’ancien immeuble de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg. © Jean-Michel Mathonière 2003.

Ordonnances pour les apprentis

61. Celui qui accepte un apprenti ne peut le faire sans une caution de moins de 20 gulden qu’il déposera chez un autre [maître] qui réside dans le lieu, afin qu’en cas de mort du maître avant la fin du temps d’apprentissage, l’apprenti puisse servir la corporation avec un autre véritable maître et ainsi terminer ses cinq années. Mais s’il ne les termine pas, il abandonnera les 20 gulden à la corporation pour ses dépenses et pertes, de la même manière qu’il en serait redevable au maître pour l’avoir quitté sans motif valable durant son apprentissage. Ceci dans le but que les apprentis persévèrent et deviennent de vrais tailleurs de pierre.

62. Aucun membre de la confraternité n’acceptera sciemment un apprenti de naissance illégitime ; il devra avoir fait d’honnêtes démarches avant de l’accepter et demander à l’apprenti, sur sa parole, si son père et sa mère ont vécu ensemble dans les liens du mariage.

63. Il est aussi décrété qu’aucun artisan n’acceptera un apprenti pour moins de cinq ans. Par suite, personne ne pourra payer d’argent pour le temps qui lui resterait à servir car il servira entièrement ses cinq ans. Désormais, il ne pourra en être autrement, quoi qu’il ait pu être pratiqué précédemment ou présentement.

64. Et un père lui-même maçon est autorisé à lier un ou plusieurs de ses fils pour cinq ans et à compléter leur instruction, mais seulement en présence d’autres tailleurs de pierre ; un tel apprenti ne pourra être âgé de moins de 14 ans.

65. Si quelqu’un a servi pendant un certain temps un maçon qui n’est pas tailleur de pierre, ce temps ne sera pas déduit des cinq années d’apprentissage ; il devra servir cinq ans un tailleur de pierre comme dit ci-dessus.

66. Et par suite, aucun maître n’acceptera un apprenti débutant ou ne le déclarera libre, sauf en présence de la corporation et des compagnons alors employés dans la loge, afin qu’en cas de différends ou d’erreurs, ceux-ci puissent être tranchés facilement.

67. Chaque apprenti promettra à la corporation, sur sa parole d’honneur, d’obéir à son maître pendant les cinq ans auxquels il lui sera lié, de le servir loyalement, véritablement et fidèlement au maximum de son intérêt pour lui éviter perte, pour autant que c’est en son pouvoir, sans exception, ni restriction.

68. De son côté, durant ces cinq années, le maître donnera à son apprenti, selon les anciens us et coutumes de la corporation, 10 gulden, à savoir 2 gulden par an, pour salaire, outre sa nourriture et son entretien.

69. Il promettra d’être loyal et obéissant à la confraternité, digne en toutes choses concernant celle-ci, et s’il surgissait un différend ou désaccord avec le maître ou un autre tailleur de pierre, ou un autre apprenti, de déposer l’affaire en question devant la corporation pour jugement et réconciliation, afin qu’en toutes choses, pour le bien comme pour le mal, il puisse obtenir justice et jugement selon les usages du Métier. Il promettra aussi de ne pas faire appel contre la sentence prononcée, mais de s’y soumettre strictement.

70. De plus, rien ne sera caché à quelqu’un qui aura été accepté et déclaré libre ; mais tout ce qui doit lui être dit ou lu le sera et lui sera communiqué, afin que personne ne puisse se plaindre ou invoquer l’excuse que s’il l’avait su auparavant, il n’aurait pas rejoint la confraternité.

71. Et dans chaque cas [d’engagement d’un apprenti] on préparera un carton qui sera séparé en deux morceaux par une découpe spéciale, dont l’un sera déposé à la loge, et l’autre avec la caution, de manière que chaque partie puisse savoir comment se comporter.

72. Chaque maître qui accepte un apprenti paiera la somme de cinq bohémiens ou blapperts, mais pas plus, à la confraternité. De même lorsque l’apprenti sera déclaré libre, il se verra réclamer un gulden, mais jamais davantage, pour être dépensé et consommé en boisson par ceux qui sont présents et témoins lors de l’attribution de cette liberté.

73. Aucun maître ne doit prolonger de plus de 14 jours l’essai d’un apprenti débutant dont l’âge est conforme à celui prescrit par les articles, à moins que ce ne soit son fils, ou bien que le maître ait un juste motif pour ce retard, au sujet de la caution par exemple, et qu’il ne le fasse pas dans une mauvaise intention.

74. Lorsque quelqu’un quitte son maître durant son apprentissage.
S’il arrive qu’un apprenti vienne à quitter son maître durant ses années d’apprentissage, sans motif valable, et qu’ainsi il ne serve son temps complet, aucun maître n’emploiera un tel apprenti, et personne ne restera près de lui, ou n’aura en aucune façon commerce avec lui, jusqu’à ce qu’il ait dédommagé d’une façon honorable le maître qu’il a quitté et après qu’il lui ait fait amende honorable, ce dont il devra témoigner par une confirmation formelle de son maître. Et aucun apprenti ne pourra demander restitution de la caution, à moins qu’il se marie avec le consentement de son maître, ou qu’il y ait d’autres motifs valables qui l’obligent, lui ou son maître. Et cela n’aura lieu que si la confraternité en a eu connaissance, conformément à la coutume des tailleurs de pierre.

75. Ne pas inciter un apprenti à partir.
Aucun maître ou compagnon, quel que soit son titre, ne doit inciter à partir l’apprenti qui lui est lié, ni le chasser ou en prendre un venant d’ailleurs, à moins qu’il n’ait préalablement obtenu l’autorisation de son supérieur de district, de manière à ce que cet apprenti puisse le quitter sans doléance. Si cela venait à se produire, le responsable serait convoqué devant la corporation et puni.

Hugues Gartner et Jean-Michel Mathonière à l’intérieur de la flèche de la cathédrale de Strasbourg, juin 2010.
Hugues Gartner et Jean-Michel Mathonière, cathédrale de Strasbourg, juin 2010.

Les Statuts de Ratisbonne (1459)

Cette traduction est celle donnée en annexe de mon étude sur « L’ancien compagnonnage germanique des tailleurs de pierre », publiée dans le volume 5 des Fragments d’histoire du compagnonnage (édit. Musée du Compagnonnage, Tours, 2003).

Ainsi que précisé en note de l’édition imprimée, cette traduction procède pour partie de traductions des XIXe et XXe siècles et pour autre partie de révisions ponctuelles faites à partir de l’allemand. Concernant les traductions françaises existantes des Statuts de Ratisbonne, celle que l’on rencontre le plus souvent dans la littérature maçonnique et sur internet, sans indication de source et souvent avec ajout de fautes, provient à l’origine de la publication anonyme qui en a été faite dans le n° 51 du Bulletin du Centre de documentation du Grand Orient de France (mai-juin 1965). Le texte ayant servi à cette traduction de 1965 provient de J. Neuwirth, Die Satzungen der Vereinigung des Steinmetz und Mauerer zu Klagenfurt vom 4. Mai 1628, Vienne, 1888 ; il ne s’agit donc pas du texte original de 1459, mais d’une révision faite lors de l’assemblée générale du 4 mai 1628 à Klagenfurt (Autriche), sans qu’il ait été cependant apporté de modification substantielle au texte de 1459. Cette traduction est également disponible, avec ses notes et accompagnée de la traduction des Statuts de Strasbourg de 1563, au format PDF. Cliquer ici pour télécharger le fichier.

Les Statuts de Ratisbonne (1459)

Statuts de l’association
des tailleurs de pierre et maçons.

Au nom de Dieu le Père, du Fils, du Saint-Esprit et de sainte Marie, mère de Dieu, de ses bienheureux saints serviteurs, les Quatre Saints Couronnés d’éternelle mémoire, nous considérons que pour conserver amitié, union et obéissance, fondement de tout bien, de toute utilité et bienfait de tous, princes, comtes, seigneurs, localités et couvents, réalisant actuellement et dans le futur, églises, bâtiments de pierre ou constructions, nous devons former une communauté fraternelle ; cela pour le bien et l’utilité de tous les maîtres et compagnons du métier des tailleurs de pierre et des maçons en terre allemande, surtout pour éviter toute discussion, échec, souci, dépenses et dommages provenant de désordres et de transgressions à la bonne règle. Nous nous engageons pour opérer tous les règlements pacifiquement et à l’amiable. Pour que notre entreprise chrétienne soit valable en tout temps, nous, maîtres et compagnons de ce dit métier, originaires de Spire, Strasbourg et Ratisbonne, en notre nom et au nom de tous les autres maîtres et compagnons du dit métier ci-dessus mentionné, nous avons rénové et clarifié les vieilles traditions et nous nous sommes constitués dans un esprit fraternel en un groupement et nous sommes engagés à observer fidèlement les règlements ci-dessous définis et cela pour nous mêmes et pour nos successeurs.

1. Celui qui veut entrer dans notre confraternité doit promettre d’observer tous les points et articles qui sont mentionnés dans ce règlement.

2. Si un travailleur ayant entamé un ouvrage honnêtement conçu venait à mourir, il faut que n’importe quel autre maître expert en la matière puisse continuer l’œuvre pour la mener à bonne fin.

3. S’il se présente sur un tel chantier un compagnon compétent qui désire de l’avancement après avoir suffisamment servi dans cette branche, on peut l’accepter.

4. Si un maître vient à mourir sans avoir achevé l’œuvre entreprise et qu’un autre maître s’y attelle, celui-ci doit la mener à bonne fin sans l’abandonner à un troisième, et cela afin que ceux qui ont commandé le travail en question ne se trouvent pas engagés dans des frais exagérés qui porteraient préjudice à la mémoire du défunt.

5. Si un nouveau chantier se formait alors qu’il n’en existait pas auparavant, ou si un maître mourait et qu’un autre le remplaçât, qui ne fît pas partie de cette fraternité, il faut que le maître qui détient les documents et les statuts de la confraternité en vigueur dans cette région convoque un maître remplaçant pour cette confraternité et lui fasse jurer et promettre de maintenir tout en règle, selon le droit des travailleurs de pierre et des maçons ; quiconque s’opposerait à cette loi ne recevrait aucun soutien ni de compagnon ni de maître et aucun compagnon de cette confraternité n’entrerait dans son chantier.

6. Celui qui est sous la dépendance d’un seigneur, qu’il soit maître ou compagnon, ne doit être accepté dans la confraternité qu’avec l’assentiment de son seigneur.

7. Si un chantier a été mis en train par exemple à Strasbourg, Cologne, Vienne et Passau, ou autres lieux du même ressort, personne venant de l’extérieur ne doit en tirer profit.

8. Le maître qui reprend un chantier en cours doit conserver le salaire jusqu’alors en usage.

9. Le salaire convenu doit revenir intégralement aux compagnons de la première heure.

10. Le maître doit en toutes circonstances se comporter avec correction envers les compagnons, selon le droit et la coutume des tailleurs de pierre et maçons, conformément aux usages de la région.

11. Si un maître a entrepris un chantier et que d’autres maîtres viennent à passer, ceux-ci ne doivent en aucune manière prendre position avant que le premier se soit désisté de l’entreprise. Naturellement, ces derniers doivent être compétents.

12. Les maîtres en question doivent conduire leurs travaux de telle manière que les bâtiments construits par eux soient impeccables et réalisés durant le laps de temps déterminé par les usages de leur région.

13. S’il convient à quelque maître d’entreprendre un autre travail concurremment au sien et qu’il ne puisse le mener à bonne fin et qu’un autre maître s’y adonne, celui-ci doit le pousser à achèvement afin que l’œuvre ne reste pas inachevée. Mais si ce dernier n’a pas la compétence voulue pour aboutir comme il convient, il doit être repris et puni afin qu’on sache à quoi s’en tenir sur son compte.

14. Le ou les maîtres qui entreprennent de pareils travaux ne doivent prendre à louage que ceux qui sont compétents en la matière.

15. Si un maître vient entreprendre un travail pour lequel il n’est pas compétent, aucun compagnon ne doit l’assister.

16. Deux maîtres ne doivent pas entreprendre le même travail, à moins que l’on ne puisse terminer le travail dans l’espace de l’année.

17. Chaque maître qui réside dans son chantier ne doit pas avoir plus de deux aides. Et s’il a un ou plusieurs chantiers extérieurs, il ne peut dépasser dans chacun d’eux plus de deux aides afin qu’il n’ait pas plus de cinq aides pour l’ensemble de ses chantiers. Mais s’il perd un chantier, il doit employer les aides de celui-ci dans son autre chantier jusqu’à ce que la période d’engagement de ses aides soit révolue et il ne doit pas engager d’autres aides jusqu’à ce que le travail soit achevé.

18. Si un aide vient à faire défaut à un maître, le maître peut en engager un autre pour un trimestre jusqu’à ce que le temps de travail de l’autre soit échu.

19. Quand un aide sert un maître conformément aux statuts de la confraternité et que le maître lui a promis de lui confier certains travaux et que l’aide désire en faire encore davantage, il peut s’entendre à bon droit avec le maître afin de le servir plus longtemps.

20. À tout entrepreneur qui dirige un chantier et à qui est dévolu le pouvoir juridique sur cette confraternité pour régler tout différend qui pourrait survenir entre les constructeurs, obéissance est due par tous les maîtres, compagnons et aides.

21. Au cas où une plainte parvient au maître, il ne doit pas prononcer seul une sentence, mais s’adjoindre deux autres maîtres parmi les plus proches et les compagnons qui appartiennent à ce chantier. Ensemble, ils éclairciront la question qui ensuite devra être portée devant toute la confraternité.

22. Tout maître qui a la responsabilité des statuts de la confraternité doit les faire lire à ses compagnons une fois par an et si dans le courant de l’année, il arrive un maître ou un compagnon qui désire connaître les statuts en tout ou en partie, il doit leur en faire prendre connaissance afin qu’il n’y ait aucune équivoque.

23. S’il arrive que deux maîtres ou davantage appartenant à cette confraternité aient des différends sur des sujets étrangers à la profession, ils ne doivent pas s’adresser à d’autre instance qu’à la confraternité, laquelle jugera de son mieux.

24. Aucun entrepreneur ou maître ne doit vivre ouvertement en concubinage. S’il ne s’en abstient pas, aucun compagnon ni tailleur de pierre ne doit rester dans son chantier ni avoir rien de commun avec lui.

25. Afin que l’esprit de fraternité puisse se maintenir intégralement sous les auspices divins, tout maître qui dirige un chantier doit, dès qu’il est reçu dans la confraternité, verser un gulden.

26. Tous les maîtres et entrepreneurs doivent avoir, chacun, un tronc dans lequel chaque compagnon doit verser un pfennig par semaine. Chaque maître doit recueillir cet argent et tout autre venu dans le tronc et le remettre chaque année à la caisse de la confraternité.

27. Dons et amendes doivent être versés dans les troncs de la communauté, afin que le service divin soit d’autant mieux célébré.

28. Si un entrepreneur ne se soumet pas aux règlements et veut néanmoins exercer son métier, aucun compagnon ne doit aller dans son chantier et les autres maîtres doivent l’ignorer.

29. Si un maître n’est pas encore entré dans la confraternité, s’il ne se déclare pas hostile à la confraternité et qu’il prenne un compagnon, il ne sera pas sanctionné pour ce fait.

30. Si un compagnon se rend chez un autre maître de vie honnête en demandant à être embauché, il peut l’être dans la mesure où il continue à remplir ses obligations envers la confraternité.

31. Et s’il arrive qu’une plainte soit portée par un maître contre un autre maître, par un compagnon contre un autre compagnon ou contre un maître, ces plaintes doivent être portées devant les maîtres qui détiennent les livres de la confraternité. Ceux-ci décident du jour où les parties doivent être entendues et la cause sera jugée dans les lieux où sont conservés les livres de la confraternité.

32. On ne doit pas accepter dans la confraternité de maître ou d’entrepreneur qui n’a pas communié dans l’année ou qui ne pratique pas, ou qui gaspille son avoir au jeu. Si d’aventure un quelconque de cette catégorie avait été coopté, aucun maître, aucun compagnon ne doit avoir de contact avec lui jusqu’à ce qu’il ait changé de vie et subi une punition par la communauté.

33. Le maître qui a la charge des livres doit promettre à la confraternité d’en prendre soin et de n’en laisser prendre copie à personne ni de les prêter à qui que ce soit, afin qu’ils restent intacts. Mais si quelqu’un de la confraternité a besoin de copier un ou deux articles, on peut lui prêter les livres ou lui autoriser la copie.

34. Si un maître ou un compagnon copie un ouvrage à l’insu du maître auteur de cet ouvrage, il doit être renvoyé de la corporation ; aucun maître ou compagnon ne doit avoir contact avec lui et aucun compagnon ne doit s’associer à ses travaux tant qu’il n’aura pas fait amende honorable.

35. Également, un maître ayant entrepris un travail et dressé un plan ne doit pas ensuite modifier ce plan, mais doit le réaliser suivant l’usage du pays.

36. Si un maître ou un compagnon procède à des dépenses pour la communauté, il doit les justifier et la communauté doit les lui rembourser. Si quelqu’un a des différends avec la justice ou dans d’autres circonstances qui concernent la confraternité, celle-ci lui doit aide et protection.

37. Si un maître ou un compagnon est en difficulté avec la justice ou autrement, chacun, qu’il soit maître ou compagnon, lui doit aide et assistance, conformément aux engagements de la confraternité.

38. Si un maître n’a pas reçu la totalité de son dû, la construction une fois achevée, il n’a pas l’autorisation de prélever des intérêts. À l’inverse, un maître qui a avancé de l’argent à une personne ou à une ville pour mener à bonne fin une construction ne doit pas non plus prélever intérêts.

39. Si un maître doit construire des fondations et qu’il ne puisse aboutir, faute de main-d’œuvre qualifiée, il a toute latitude pour s’adresser à des maçons, afin que les personnes ou les villes qui ont passé la commande ne restent pas dans l’embarras.

40. Tous les maîtres et les compagnons qui se sont engagés par serment à observer les règlements de la confraternité doivent être fidèles à leurs engagements. Si un maître ou un compagnon a enfreint l’un des articles du règlement, il doit expier en conséquence et est ensuite tenu quitte d’observer l’article en question.

41. À Ratisbonne, en l’an 1459, quatre semaines après Pâques, il a été décidé que le maître d’œuvre Jobst Dotzinger, qui a construit notre cathédrale et plusieurs établissements religieux à Strasbourg, sera considéré, ainsi que ses successeurs, comme le président et le juge de la confraternité et cela est également valable pour Spire et Strasbourg.

42. Dans les chantiers où il n’existe pas de tronc de la confraternité, tous les maîtres qui possèdent un tronc seront responsables des sommes ainsi perçues vis-à-vis des maîtres qui détiennent les livres de la confraternité et, là où ces livres seront détenus, un service divin doit être célébré. S’il se produit le décès d’un maître ou d’un compagnon dans des chantiers où il n’existe pas de livre de la confraternité, ce décès doit être annoncé au maître qui tient les livres de la confraternité. Dès que l’annonce du décès lui parvient, il fait célébrer une messe pour le repos de l’âme du défunt. Tous les maîtres et compagnons doivent être présents et verser une obole.

43. Dans un chantier où est conservé un livre de confraternité, le contenu des troncs des plus proches chantiers doit être versé.

44. Aucun maître ou compagnon n’appartenant pas à la confraternité ne doit recevoir le moindre enseignement.

45. On n’a pas le droit de recevoir de l’argent en rétribution de l’enseignement que l’on dispense, mais rien n’empêche d’enseigner gratuitement tous ceux qui désirent s’instruire.

46. Si un homme pieux désire participer au service divin, on doit l’accueillir. Mais, à part le service divin, il ne doit pas participer au travail de la confraternité.

47. En l’année 1459, quatre semaines après Pâques, les maîtres et les ouvriers de cette corporation qui ont été à Ratisbonne ont juré fidélité sur le livre.

Jobst Dotzinger, le maître d’œuvre de Strasbourg.

Une des représentations les plus connues des Quatre Saints Couronnés est un ensemble de statues de Nanni di Banco réalisé vers 1410-1417 pour une des niches de l’église Orsanmichele de Florence. Sur son socle, on voit les quatre sculpteurs tailleurs de pierre occupés à travailler entre le niveau, le compas et l’équerre.

Règlement concernant les apprentis et les compagnons

1. Si un ou plusieurs compagnons viennent au cours de leur tour d’Allemagne dans ses chantiers, le maître doit leur assurer le même salaire qu’ils touchaient auparavant. Et s’ils n’avaient pas prêté serment antérieurement, le maître leur fera exécuter cette formalité. S’ils s’y refusent, personne ne doit les engager.

2. Le maître ne doit engager aucun compagnon qui mène une existence dissolue, ou qui vit avec une concubine, ou qui ne se confesse pas une fois l’an et ne communie pas, ou qui gaspille son gain au jeu.

3. Si un compagnon se présente dans l’entreprise et demande à y être engagé, il ne doit pas être agréé, à moins que celui chez qui il a fait son apprentissage ait été lui-même un maître maçon.

4. Le postulant ne doit s’adresser à personne d’autre sous peine de punition.

5. Tout compagnon itinérant qui est engagé dans une entreprise doit obéissance au maître ou à son adjoint, selon les règles et les usages de la confraternité.

6. Aucun compagnon itinérant qui est engagé ne doit dire de mal de son employeur ni l’atteindre dans son honneur. Mais si l’employeur a enfreint les règles de la confraternité, chacun peut le dénoncer.

7. Quand un itinérant quitte l’entreprise, il ne doit laisser ni dette, ni sujet de plainte.

8. Si un employeur veut se séparer d’un itinérant, il doit lui donner son congé seulement un samedi ou un soir de paie, afin qu’il soit en mesure de voyager le lendemain, à moins qu’il ait une raison valable d’agir autrement.

9. Un parlier [contremaître, adjoint] doit servir son maître avec fidélité, selon la loi et la coutume, il ne doit jamais lui nuire en action ni en paroles, ni personnellement, ni par personne interposée.

10. Tout compagnon itinérant doit promettre aux membres de la confraternité de respecter toutes les règles corporatives et celui qui s’y refuserait ou qui commettrait une infraction ne doit plus être engagé par aucun entrepreneur qui viendrait à l’apprendre.

11. Si un maître ou un compagnon de la confraternité tombe malade et s’il ne peut subvenir à ses besoins, la confraternité lui doit aide et soutien et, s’il est dans le besoin, elle doit lui prêter argent nécessaire pour les soins qu’il s’engagera à rembourser par la suite. S’il mourait, on doit lui reprendre ce qu’il a laissé (vêtements ou autres choses) jusqu’à ce que les frais avancés soient couverts.

12. Si un compagnon arrive chez un maître qui n’a pas le livre de la confraternité et qu’il sollicite une place, le maître peut l’employer tout en l’inscrivant dans la confraternité et en lui donnant le salaire réglementaire. Si le maître n’a pas d’argent, il doit recommander le compagnon au plus proche de ses collègues qui détient le livre corporatif ainsi que les troncs. On doit lire les ordonnances au compagnon qui doit jurer qu’il s’y conformera.

13. Si un compagnon a servi chez un maçon et non chez un entrepreneur et qu’il veuille entrer dans la confraternité, il doit travailler deux ans sans salaire chez un entrepreneur. S’il n’accepte pas, il ne sera pas admis dans la confraternité. D’ailleurs, chaque maître qui détient un livre corporatif doit agir selon les circonstances.

Règlement concernant les apprentis

1. Aucun maître ni entrepreneur ne doit engager un apprenti qui [vit en concubinage et] ne soit pas marié. Et il y a lieu, en outre, de lui demander si ses père et mère sont mariés.

2. Aucun maître ni entrepreneur ne peut engager aucun aide pour un délai de moins de six ans.

3. Il ne doit pas non plus en faire un contremaître avant l’expiration de ce délai.

4. Et il ne doit pas en faire un contremaître avant que celui-ci ait accompli un tour de compagnonnage d’un an.

5. Le maître ou l’entrepreneur doit faire promettre à l’apprenti d’observer les statuts et règles de la confraternité.

6. Si un apprenti quitte son employeur sans une cause légitime avant l’expiration de son engagement, aucun autre employeur ne doit l’engager. Aucun compagnon ne doit frayer avec lui, avant son retour chez son employeur, auprès duquel il doit achever son temps d’apprentissage et lui donner toute satisfaction, moyennant quoi il recevra un certificat. Aucun apprenti ne doit verser d’indemnité à son employeur, sauf pour cause de mariage avec le consentement de son employeur, ou pour tel motif légitime qui l’y contraigne, lui ou son employeur.

7. Si un apprenti a l’impression que son maître lui a causé préjudice, il peut porter la question devant les entrepreneurs et les maîtres de la même région, au risque d’ailleurs d’être évincé et d’aller ailleurs.

8. Si un apprenti se conduit mal au point de vue sentimental et en dehors du mariage, il doit perdre le bénéfice de ses années d’apprentissage, en examinant toutefois son cas avec compréhension.

9. Si un maître, compagnon ou apprenti a enfreint le règlement, il doit se soumettre avec obéissance à la sanction. Si l’un d’eux s’y refuse, il doit être exclu de la confraternité jusqu’à ce qu’il ait été sanctionné. Il sera évité et méprisé de tous.

Soli Deo Gloria.

Pierre tombale du compagnon tailleur de pierre germanique Wolfgang Tenk, église de Steyrer, Autriche, 1513. Le Christ est entouré des Quatre Saints Couronnés. Au pied de la croix, la marque d’honneur du compagnon est disposée dans un écu d’arme, en regard des armes de la grande loge de Vienne, un bras armé d’un marteau taillant, tenues par le « parlier » de la loge.

Règlement des Compagnons Étrangers, vers 1860

Ce texte figurait dans le livret remis aux itinérants de la société des Étrangers dans les années 1860. Nous ne disposons à l’heure actuelle d’aucun règlement plus ancien.

Emblème des Compagnons « Du Devoir Étranger », vers 1865. Celui-ci figure sur un règlement manuscrit, Musée du Compagnonnage, Tours.

LIVRET DE COMPAGNONS ÉTRANGERS

RÈGLEMENTS PARTICULIERS

ARTICLE PREMIER.
Tous les Compagnons Étrangers seront munis d’un livret en voyageant, pour justifier leur régularité. Ils devront, sans relâche, se livrer à la pratique de toutes les vertus, ainsi qu’à l’étude des arts ; principalement pour la construction, l’activité et l’application au travail.

ART. 2.
Les Compagnons Étrangers doivent bannir à tout jamais de leur cœur haines, provocations, disputes, batailles, etc., et tout ce qui dégrade et avilit l’institution. Ne point reconnaître d’ennemis, reconnaître au contraire que tous les hommes sont frères, que la terre est leur pays et non pas une contrée ; respecter la liberté individuelle, la foi et la croyance des diverses sectes ou corporations, principalement quand cette foi ou cette croyance sont basées sur un esprit d’humanité et de fraternité.

ART. 3.
La civilisation et le progrès doivent être le mobile des Compagnons Étrangers ils doivent anéantir de leurs institutions la paresse, l’oisiveté, l’ignorance, l’abrutissement et le fanatisme. Leurs chansons doivent être toutes de paix et de fraternité. Celles qui aigrissent les cœurs, nourrissent la haine et froissent l’amour-propre de telle ou telle corporation, doivent être oubliées et formellement interdites.

ART. 4.
La Société des Compagnons Étrangers doit être composée d’hommes spéciaux, puisés dans l’élite des tailleurs de pierre, soit comme position, travail, capacité et moralité. Le choix doit être rigoureux, mais fait avec impartialité, selon les prescriptions des règlements, sans perdre de vue que l’admission est une récompense due au talent et au mérite.

ART. 5
Pour être admis au rang de Compagnons Étrangers (sic) il faut être ou avoir été membre cotisant dans la Société des jeunes hommes pendant six mois au moins, être âgé de dix neuf ans accomplis, et faire la demande écrite de sa propre main un mois au moins d’avance, en l’adressant au Premier Compagnon. Les réceptions ne pourront avoir lieu que pour les fêtes d’ascension et de Toussaint, et au sein des Sociétés mères ou succursales régulièrement établies. Il faudra être reconnu bon ouvrier, laborieux, intelligent, de bonne vie et mœurs, justifier d’une bonne conduite de son passé, posséder les premières notions de géométrie, dessin ou coupe de pierre et en avoir au moins six mois d’études ; être dans une position pécuniaire à ne rien devoir à personne, posséder des habillements pour être dans une mise décente les jours de fêtes ou d’assemblées, enfin remplir toutes les conditions prescrites par les règlements généraux.

ART. 6.
Les membres de la Société (voyageurs) prendront pension et occuperont autant que possible les logements disponibles chez la mère ; ils n’oublieront pas que le crédit est un besoin dans des moments difficiles, qu’il ne peut être basé que sur la confiance de la Société, dont les membres sont moralement responsables les uns pour les autres. Ils se devront entre eux le plus grand respect, ne pourront pas se tutoyer dans aucune réunion, ni tutoyer personne chez la mère, n’y (sic) s’y présenter dans une tenue indécente. Il leur est formellement interdit de porter isolément leurs insignes aux dehors, ni de s’arroger des titres de suprématie sans encourir rigoureusement les peines prescrites par les règlements.

ART. 7.
La Société des Compagnons Étrangers étant érigée en secours mutuels régis en communauté, les membres actifs cotiseront mensuellement la somme de deux francs par mois et recevront en cas de blessures ou de maladies un secours journalier après trois mois d’affiliation, si la maladie n’est pas inférieure à trois jours ni supérieure à un an, savoir : 1° Les premiers six mois deux francs par jour 2° De six à neuf mois un franc par jour 3° De neuf mois à un an cinquante centime par jour Au-delà d’une année, la Société restera libre d’en fixer le montant. Les membres seront secourus en tous lieux, n’importe la distance, pourvu qu’ils fassent parvenir en temps et lieux leurs cotisations. Les indemnités seront payées tous les mois, le jour de l’assemblée périodique, sur le vu d’un certificat d’un médecin connu, et qui sera légalement visé par le maire pour ceux éloignés sertifiés (sic) autant que possible par des Compagnons.

ART. 8.
Les membres actifs, qui négligeront de payer leurs cotisations en temps et lieu, sans motifs valables, passé six mois, n’auront aucun droit de secours en cas de maladie, et passé un an ils seront rayés du cadre régulier et privés des assemblées jusqu’à réhabilitation et paiement complet. La réhabilitation sera soumise aux mêmes conditions que l’affiliation. Les assemblées périodiques ou extraordinaires, les enterrements, les visites aux malades, etc., seront obligatoires pour tous les membres actifs résidant à huit kilomètres au plus du siège de la Société même jusqu’à quinze kilomètres pour les enterrements, sauf des cas légitimes justifiés et prévus d’avance. (prévenu d’avance).

ART. 9
Les fautes et les délits seront sévèrement réprimés : les fautes sont la violation de la discipline chez la mère, aux assemblées, à la messe, aux enterrements et à toutes autres réunions ou cérémonies, qui sont les inattentions, colloques, interruptions, manque de respect, paroles injurieuses, etc. Les délits sont de deux classes, contre les mœurs et contre l’honneur. Ceux contre les mœurs sont : l’intempérance, les propos grossiers ou inconvenants tenus à haute voix, l’insubordination accompagnée de circonstances graves, les récidives fréquentes des fautes, le port illégal d’emblèmes et de grandes cannes sur la voie publique, et le défaut de cotisation en temps et lieu. Les délits contre l’honneur renferment tout ce qui tient à avilir le membre, la Société et le compagnonnage, qui sont : l’indiscrétion des mystères ou travaux mystérieux le port illégal de grades ou emblèmes honorifiques, les préjudices volontaires portés à la réputation et à la fortune d’autrui, et enfin tout ce qui, dans l’ordre social, est noté d’infamie. Les peines contre les fautes seront réprimées par des amendes de 0,50, un franc, neuf francs celles pour les délits contre les mœurs par des amendes de trois, cinq et dix francs ou suspension temporaire à la mutualité ou aux assemblées. Celles pour délits contre l’honneur par l’exclusion temporaire ou par le bannissement perpétuel.

ART. 10.
Le présent livret tiendra lieu de titre régulier en place de lettre de recommandation ; ils seront délivrés au sein des Sociétés mères au fur et à mesure des besoins, principalement à la suite des initiations. Outre l’inscription particulière, ils contiendront vingt feuillets qui seront cotés et paraphés par le président. Le premier feuillet contiendra les noms, prénoms, surnoms du titulaire, les lieu et date de sa naissance et de sa réception, signé des membres du conseil d’administration et du titulaire. Les autres feuillets serviront pour constater l’arrivée et le départ de chaque ville, le lieu où ils viennent et où ils vont, s’ils sont libres de tout engagement.

ART. 11.
Les livrets des membres resteront aux archives pendant leur résidence au sein des Sociétés mères, et ne leur seront remis qu’à leur départ, selon les formalités prescrites. Ils seront également remis dans les succursales entre les mains du Premier Compagnon. Les livrets ne seront visés pour contrôler l’arrivée et les départs qu’au sein des Sociétés mères ou succursales par le conseil d’administration ou bien par cinq membres réunis ; dans toutes autres localités éloignées à plus de trente kilomètres de l’une d’elles.

ART. 12.
Les annotations de dettes ne pourront être radiées qu’au sein des Sociétés mères ou succursales ayant les justifications nécessaires. Un membre ne sera jamais accueilli en voyage qu’autant qu’il sera porteur de son livret. Il ne pourra jouir d’aucune prérogative de la Société ; celui qui déclarera l’avoir perdu ne pourra être réhabilité et en avoir un nouveau qu’après un délai de trois mois, où toutes les annotations de l’ancien devront être reportées. Lorsqu’un livret sera totalement rempli, il en sera délivré un autre.

ART. 13.
Toutes les délivrances de livrets, les visas d’arrivée ou de départ, ainsi que les diverses annotations, seront insérées sur les registres de chaque Société respective, pour connaître exactement l’inscription et la mutation de tous ses membres ; à défaut de cette inscription et de ce livret, nul ne sera accueilli comme membre de la Société, quelque soient ses moyens de justification.

ART. 14.
Les Attendants de bonne vie et mœurs seront admis à tout âge comme membres cotisants de la Société des jeunes hommes. Ils auront droit à la mutualité et à l’encouragement de l’instruction, et à partir de l’âge de dix huit ans et trois mois au moins d’activité, ils pourront être reçus, s’ils en font la demande par écrit, lorsqu’ils rempliront les conditions imposées, qu’ils soient mariés ou non, sans condition d’être sur le tour de France.

ART. 15.
Les jeunes hommes Étrangers pourront être admis au rang des Compagnons à partir de l’âge de dix neuf ans mariés ou non, sans condition d’être sur le tour de France, mais remplissant strictement les conditions d’honorabilité et de capacité imposées par les règlements prévus en partie par l’article 5 du présent livret, sachant lire et écrire et au moins six mois d’étude de stéréotomie. Ils seront tenus d’en faire la demande par écrit au moins un mois d’avance en l’adressant au Président ou le P. C. [Premier Compagnon] Les initiations n’auront lieu que pour les fêtes patronales Ascension et Toussaint.

Le blason des Compagnons Du Devoir Étranger sur la couverture du traité sur les ponts-biais de Jérôme Baudassé (sans date, vers 1860). © Jean-Michel Mathonière.

Le règlement des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon en 1782

Rôle des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon de 1782. Archives départementales de Vaucluse.

RÔLE D’AVIGNON DE 1782.

Le texte reproduit ici est celui qui figure au centre de ce document.

L’orthographe a été modernisée. La version donnée ici reprend le texte intégral.


RÔLE DES COMPAGNONS PASSANTS TAILLEURS DE PIERRE
FAIT PAR PONGE, DIT LA DOUCEUR D’AVIGNON,
LE PREMIER JANVIER 1782

RÈGLE DU SAINT DEVOIR 

Le premier Compagnon qui arrivera sur un Compagnon recevra la première accolade. Il sera tenu et obligé de mener boire l’arrivant avant de le faire reconnaître à quelque autre Compagnon ou Maître Remercié, sous peine de vingt sols d’amende.

Si le Rôle ne lui appartient pas, il remettra l’arrivant à celui auquel le Rôle appartiendra.

Au cas où le Compagnon arrivant ne veuille pas travailler dans la ville, celui qui aura reçu la première accolade le roulera aux dépens de tous les Honnêtes Compagnons qui se trouveront dans la ville, étant bien entendu que ledit Rouleur sera obligé de lui faire reconnaître tous les Compagnons Passants qui sont dans la ville et les Maîtres Remerciés s’il en rencontre en chemin.

Si l’arrivant est dans l’intention de travailler dans la ville, le Rouleur sera obligé de lui chercher de l’ouvrage et de lui fournir des outils pendant huit jours, au cas où le maître pour qui il travaille n’en ait pas. De plus, il sera obligé de lui chercher un logis de sûreté, le plus honnête et le plus avantageux qu’il pourra trouver, de le traiter du mieux qu’il lui sera possible, et de le rouler un jour avant de le mettre en chantier.

Après quoi, il lui fera écrire son nom à l’endroit désigné du Rôle, à la suite des autres Honnêtes Compagnons Passants qui nous font l’honneur de leur visite.

Ces opérations étant terminées, le Rouleur sera obligé de remettre le Rôle à celui à qui il appartiendra, et, au cas où il le fasse pas et qu’il arrive des Compagnons dans cet intervalle, il sera obligé de les rouler à ses dépens.

Si malgré toute la peine et les soins des Compagnons, on ne peut, faute d’ouvrage dans la ville, remplir les vœux de l’arrivant, son Rouleur sera obligé de lui faire prendre congé de tous les Compagnons qui seront dans la ville et de le conduire à la route qu’il désirera prendre, observant toutefois de lui faire écrire son nom sur le Rôle et de remettre celui-ci à celui à qui il appartiendra, sous peine de payer la susdite amende.

Observations

Si un Compagnons travaille hors la ville jusque dans un rayon de trois lieues, il sera obligé de rouler l’arrivant dans la ville, à moins qu’il n’y ait pas de Compagnon dans le lieu.

Lorsqu’un Compagnon bat aux champs, son Rouleur est obligé de lui faire prendre congé de tous les Honnêtes Compagnons qui sont dans la ville et d’aller avec lui aux endroits qu’il fréquentait pour s’assurer qu’il a satisfait et que l’on est content de lui, de ses bons procédés et de son honnêteté. Si quelque plainte rejaillit sur son compte, son Rouleur sera obligé de le ramener et d’assembler trois ou quatre Compagnons parmi les plus anciens et les plus instruits spirituellement de notre Saint Devoir, afin de le moraliser, de lui faire connaître ses fautes et de le mettre dans le chemin que nous connaissons dans nos Règles, celui de la probité. Si d’aventure il venait à devoir quelque chose sans en avoir averti son Rouleur, celui-ci sera obligé de le ramener aux Compagnons pour qu’ils en jugent à leur volonté et lui infligent la punition qu’il mérite en pareil cas.

Nous devons montrer ici pour l’instruction de tous les Honnêtes Compagnons toutes les clauses qu’il nous est possible de dire concernant nos règles, à savoir :

On ne pourra faire battre aux champs un Compagnon s’il ne reste deux heures de soleil.

De même, il ne peut tomber aucun Compagnon qu’il ne reste deux heures de soleil, à moins qu’il ne déclare que c’est par nécessité.

Un Compagnon ne pourra se faire rouler dans le lieu dont il est parti, à moins que six mois et un jour se soient écoulés ou à ses propres dépens.

Celui qui aura le Rôle entre les mains ne pourra non plus se faire rouler pour battre aux champs, si ce n’est à ses dépens.

Un Compagnon ne pourra servir (à Réception) s’il n’a été roulé et n’a pas travaillé (dans la ville), vu un Rôle et une Réception. Il ne doit rien devoir au maître ni à personne, à moins de consigner l’argent qu’il doit ou qu’on le tienne pour solvable. (De plus,) il doit être reçu depuis au moins six mois et un jour.

Si un Compagnon manque aux règles énoncées ci-dessus et dans nos statuts, il sera chassé ou brûlé, ou il fera reconfirmer son filleul à ses dépens.

De même, si un Compagnon refuse de payer l’amende à laquelle il a été condamné, il sera chassé ; et s’il nie être Compagnon, il sera brûlé, on écrira son nom sur un morceau de papier, avec au bout « brûlé », et ensuite on le brûlera en présence de tous les Honnêtes Compagnons qui seront dans la ville et ceux-ci seront obligé de prier Dieu pour le repos d’une âme qui a violé le serment sacré qu’il a fait auprès de celui qui lui a donné la lumière. De plus, son nom sera effacé du Rôle, de sorte qu’il n’en subsiste aucune lettre.

Lorsqu’un honnête Compagnon se présentera pour se faire remercier, on le remerciera avec tous les honneurs qui lui sont dus et on écrira au bout de son nom (sur le Rôle) « remercié ».

S’il arrive qu’un Compagnon décampe de la ville sans rien dire, il a huit jours après son arrivée dans un autre lieu pour écrire et pour donner des raisons justificatives [et si celles-ci ne sont pas recevables], à la première assemblée (dont il sera absent) il sera condamné à l’amende commune, à la seconde à l’amende de Rôle, à la troisième il sera exilé ou chassé.

Tout Compagnon qui sera exilé ou chassé ne pourra être présent aux assemblées, ni être roulé jusqu’à ce qu’il soit remis.

Aucun Compagnon ne pourra avoir son Affaire à plus de trois endroits et il sera obligé, sous peine d’amende de Rôle, d’écrire aux endroits où il aura son Affaire de trois mois en trois mois, et les Compagnons du lieu où sera son Affaire seront obligés d’écrire aux Compagnons du lieu où ils croient qu’il se trouve afin de l’avertir de venir satisfaire à son devoir. Après qu’il aura été averti et qu’on le saura positivement – car il faut toujours s’assurer des faits avant que de juger – s’il néglige de répondre, il sera chassé ou brûlé.

Tout Compagnon qui aura son Affaire à plusieurs endroits ne pourra servir à aucune Réception.

Pour confier le Rôle au Père.

Le Père ne remettra la clef de la chambre où se trouvera la Caisse qu’à trois Compagnons connus de lui.

Il faut être trois Compagnons Passants pour voir le Rôle mais deux le peuvent en cas de nécessité.

Si un Compagnon vient à perdre les clefs du Rôle par sa faute, il sera obliger de faire s’assembler tous les Compagnons qui sont dans la ville pour qu’ils l’obligent à en faire faire d’autres à ses dépens et il payera l’amende de Rôle.

Si un Compagnons vient à tâcher le Rôle en écrivant son nom ou (celui d’un) autre, il payera aussi l’amende de Rôle, et s’il n’y veut pas consentir, on peut l’obliger à en faire un autre à ses dépens.

Tout Compagnon qui fera une Réception ne le pourra qu’au-delà de sept lieues de l’endroit où il y a un Rôle ou il sera brûlé.

Tout Compagnon qui n’a pas vu de Rôle doit une paire de couleurs au Maître de même qu’à son premier Rouleur, si toutefois ledit Rouleur l’aura tombé pour travailler ou que le Compagnon aura travaillé dans la ville.

Nous prions tous les Honnêtes Compagnons qui viendront après nous et qui verront ce Rôle de bien vouloir donner vingt sols, (somme) que nous avons jugé à propos d’imposer à ceux qui auront l’avantage de le voir. Et ledit argent sera employé à soulager les Compagnons Passants qui se trouveront en grande nécessité et pour faire prier Dieu pour le repos des âmes des pauvres défunts. Nous exhortons tous les Honnêtes Compagnons Passants qui auront le bonheur de voir notre Rôle à être le modèle de nos vertus.

RÔLE DES AMENDES

Si un Compagnon jure à l’assemblée, il payera l’amende commune.

Si un Compagnon sort de la ville sans laisser son Rôle et couche hors la ville, il payera la même amende.

Si un Compagnon tâche son nom sur le Rôle et ne suit pas la ligne marquée, il payera l’amende de Rôle qui est de 3 livres.

Si un Compagnon se saoule et ne mène pas une vie honnête, ainsi que nous devons suivre, après les exhortations qu’il aura reçu, à la première assemblée il payera l’amende commune et s’il persiste, amende de Rôle ; à la troisième fois, il sera chassé.

Concernant l’argent des amendes, il sera mis en mains tierces ou dans le Rôle pour soulager les pauvres Compagnons dans leurs nécessités. S’il ne se trouve pas de fonds disponibles, les Compagnons qui seront dans la ville seront obligés de les soulager sous peine d’amende de Rôle à qui de droit. 

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.
Ces rubans étaient à l’origine attachés au bâton autour duquel était enroulé le Rôle.

Lire un article sur les couleurs fleuries des Compagnons tailleurs de pierre.

Un aspect de la justice compagnonnique chez les compagnons passants tailleurs de pierre : l’affaire de Marseille en 1862

Ce texte reprend en partie l’une des études publiées dans Travail et Honneur par Laurent Bastard et moi-même. Il m’a semblé intéressant d’y revenir car nous avons depuis retrouvé la photographie de la commission de compagnons passants tailleurs de pierre qui a eu à trancher cette affaire de Marseille. Dans le même temps, l’existence de cette photographie vient expliquer l’un des documents retrouvés au Museon Arlaten : un petit morceau de papier non daté, indiquant qu’il était dû de l’argent à un dénommé Blanc de Marseille pour frais de photographie. Il s’agit en fait de l’avance faite par le délégué de Marseille, Blanc, dit « La Sagesse de Marseille », pour faire exécuter un tirage de la photographie de l’assemblée pour chacune des villes de Devoir. Celle destinée à Avignon, ville non représentée directement, a certainement été remise par Leturgeon lors de son retour vers Paris.

Photographie des délégués du Tour de France à Marseille en 1862. Archives des CPTDP de Bordeaux.

L’affaire de Marseille est le dernier des conflits internes relatés au sein des archives des compagnons d’Avignon. Elle nous est connue par un long procès-verbal signé des membres d’une délégation de compagnons tailleurs de pierre représentants les villes de Devoir, appelés à résoudre l’affaire entre le 23 et le 26 décembre 1862. Sa nature est bien différente des précédentes, puisque c’est l’intervention de la justice publique qui en est à l’origine.

La date exacte des faits à l’origine de l’affaire ne figure pas dans le rapport des délégués, mais ils durent survenir dans le courant du mois de décembre 1862. Deux compagnons tailleurs de pierre, l’un dénommé Plus, La Franchise de Saint-Sulpice, l’autre Seguin, L’Assurance d’Ervert, assistés d’un complice, Pessard, L’Assurance de Fontenay « se seraient permis de défoncer la caisse et d’y enlever le cachet, le livre et la petite boîte contenant l’Évangile, le Christ, des couleurs fleuries et de l’argent ». La Mère ayant constaté ce vol avec effraction et fait une déposition auprès de la Justice, les deux auteurs des faits délictueux furent incarcérés. Pour leur part, les compagnons de la chambre de Marseille ne purent empêcher l’emprisonnement. Appliquant les règlements, ils « brûlèrent » les coupables.
L’information circulant rapidement, l’affaire remonta jusqu’à Paris, ville directrice dont la prérogative était de résoudre les conflits internes. Elle mit en place une commission constituée des délégués des villes du tour de France. Nous reproduisons ci-après, dans son orthographe d’origine, le procès-verbal des assemblées tenues par cette commission qui montre avec quel souci de justice ses membres ont travaillé à rétablir l’harmonie. Notons que le souci des compagnons était d’éviter que la justice profane ne vienne se mêler de leurs affaires et que, par ailleurs, il semble bien que le vol à l’origine de l’affaire résulte davantage de problèmes internes, de dissensions entre compagnons, que d’un délit de droit commun – c’est du moins ce qui semble le mieux expliquer la clémence dont font preuve les membres de la commission vis-à-vis des « voleurs », tandis que leur attitude vis-à-vis de la Chambre de Marseille est assez critique. Il est également à noter qu’il n’est fait aucune mention du Rôle de Marseille, établi en 1777 et toujours conservé par les actuels compagnons passants tailleurs de pierre.

Aujourd’hui vingt trois décembre de l’an mil huit cent soixante deux, nous soussignés, Leturgeon, dit la Fidélité de Vouvray, Ormieux, dit Joli cœur de Bordeaux, Moussié, dit la Fidélité de Tours, Cassaigne, dit la Pensée de Rochefort, Pourtal, dit la Réjouissance de Nimes, Muratel, dit la vertu de Beziers, Tous Compagnons passant tailleur de pierres, délégués par les villes du Tour de France, de Paris, Bordeaux, Nantes, Rochefort, Nimes et Montpellier, conformement à l’initiation et aux instructions qui nous avaient été transmises par la société de Paris ; Nous nous sommes trouvés réunis dans notre ville de Marseille pour statuer et regler la différence d’opinion existant entre la société de cette derniere ville et l’opinion de celles ci-dessus nommées en délégations, relativement à l’incarcération de deux Compagnons de la ville de Marseille.

Photographie des délégués du Tour de France à Marseille en 1862. Cet exemplaire a été complété d’un portrait photographique en médaillon (peut-être Duval, La Fidélité de Montpellier). Collection privée.

A cet effet, et après l’examen de nos pouvoirs respectifs lesquels nous ayant fait constater que deux délégués parmi nous  ; le premier, celui de Paris, était aussi délégué pour les villes de Tours et d’Agen ; le second, celui de Nimes, l’était également pour Avignon, en conséquence de ces doubles pouvoirs tenus par ces Compagnons et comme il en serait résulté dans nos délibérations des partages inégaux d’opinions, nous avons délibéré pour régulariser les discussions, de nous adjoindre des Compagnons étrangers à la ville de Marseille et rendre ainsi plus légal le résultat de nos opinions dans nos délibérations avons nommés à cet effet la Coterie Gelot dit la Clemence de lormont pour être délégué représentant la ville de Tours ; Nougaret dit la Clémence de Montpellier pour être délégué représentant la ville d’Agen, et Duval dit la Fidélité de Montpellier pour être délégué représentant la ville d’Avignon, auquels Compagnons nous avons conféré les mêmes pouvoirs qui nous avaient été donnés par les villes, qui nous avaient délégués.
Ayant ainsi régularisé et constitué notre délégations comme principe d’indivisibilité, nous avons procédé à la nomination d’un bureau et à l’unanimité, la Coterie la Réjouissance de Nimes à été élu président et Joli-Cœur de Bordeaux secretaire.
Fait à Marseille, le jour et an que dessus.
Le Président, A. Pourtal
le Secrétaire, Ormieux dit joli cœur de Bordeaux
les membres de la délégation
Leturgeon dit la fidélité de Vouvray
Gelot, la clémence de Lormont
La pensée de Rochefort, Cassaigne
Duval, la fidélité de montpellier
Nougaret, la clemence de montpellier
Muratel, la vertu de Beziers

Procès verbal des travaux de la délégation
dans la journée du vingt trois décembre mil huit cent soixante deux.

Après nous être reconnus et constitués, nous nous sommes présentés au premier chantier où on nous à indiqué des Compagnons et après nous être fait connaitre par eux les avons priés de convoquer une assemblée pour le soir même ayant une communication très importante à faire aux Compagnons de la Société de Marseille.
Nous nous sommes rendus le soir chez la mère à leur chambre de réunion où nous avons trouvé réunis vingt compagnons environs ; ce faible nombre nous à été expliqué par l’impossibilité qu’ils avaient rencontré a pouvoir dans un délai si court, commandé une assemblée régulière.
En présence de cette assemblée nous avons expliqué les motifs de notre mission et nous avons demandés à ce qu’une assemblées générales soit convoqué pour le lendemain soir par la voix générale de touts les Compagnons du tour de France.
Mais qu’en attendant cette assemblée nous demandions aux Compagnons présents formant la majorité des membres de la société de Marseille, les renseignements précis et exacts des faits qui avaient entrainés, l’incarcération de deux de nos membres.
Résumant leur déclarations il resulterait que les deux Compagnons la Franchise de St Sulpice Plus, l’assurance d’Ervert Seguin et l’assurance de Fontenay Pessard (comme complice) se seraient permis, de défoncé la caisse et d’y enlever, le cachet, le livre et la petite boite contenant, l’Evangile le Christ des couleurs fleurie et de l’argent – qu’ils avaient pensés que ce fait constituait un vol avec effraction et que sous l’impression de cette pensée n’avait pû empêcher la déposition de ce fait à la justice laquelle déposition de ce fait suivant eux aurait été faite par la mère que par la gravité de ce fait ils n’avaient non seulement empecher leur incarcération sous l’inculpation de vol, mais qu’ils les avaient brulés suivant les regles de notre devoir.
Après avoir reçu cette déclaration la délégation sans prejuger au fond des droits et des torts des partis, à déclaré à l’assemblée que représentant le tour de France et agissant strictement suivant les règles de notre devoir elle n’approuvait pas les décisions prises par la société de Marseille dans cette affaire et qu’en agissant par ce principe envers et contre la société de Marseille elle allait employer toutes les voies et moyens pour faire élargir ces deux Compagnons incarcérés.
A cette déclaration nettement posée par la délégation l’assemblée déclare qu’elle fera et qu’elle usera de toute l’influence particulière des membres qui ont déposés contre les Compagnons pour atténuer leur dépositions et faire en sorte de nous aider de tout leur pouvoir à l’élargissement de ces Compagnons.
La délégation satisfaite de cette décisions s’est retirée après s’être donnés rendez-vous au palais pour le lendemain à 8 heures du matin.
Fait à Marseille le jour et mois et an que dessus.
Ont signé les membres de la délégations.

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du 24 décembre 1862

Le Président et le secretaire de la délégation sont joints aux Coteries La Sagesse de Marseille (Blanc), la Prudence d’Hystre (Essery) et la vertu de Samazan (Maréens) réunis au palais (parquet du procureur impériales) et agissant avec la prudence la circonspection et les recommandations particulières dont ils étaient nantis on obtenu l’élargissement conditionnel des deux compagnons incarcérés à 6 heures du soir.
Les conditions posées par le juge d’instruction avaient été demandées par la commissions sus enoncée : c’était la remise des objets détournés.
L’assurance de Fontenay ayant fait la remise des objets désignés le juge d’instruction à ordonné leur élargissement immédiat.
Ces formalités étant remplies, la délégations s’est réunies ensuite à l’assemblée déjà constituée chez la mère des Compagnons de la ville de Marseille – où les secretaire de la délégation, prenant la parole à remercié les Compagnons du concours qu’ils ont apporté à l’élargissement de ces deux Compagnons, et leur a témoigné le désir de faire partir ces Compagnons immédiatement de Marseille.
L’assemblée à demandé à la délégation communication d’une lettre écrite à la société de Paris par les trois Compagnons inculpés, la délégation dans sa sagesse n’a pas jugé à propos de leur faire cette communication.
Le délégué de Paris a pris la parole et a communiqué à l’assemblée les observations faites par quelques jeunes Compagnons actuellement à Paris se plaignant de n’avoir pas trouvé à Marseille la confraternité et le bon accueil, qu’ils trouvent ordinairement dans toutes les villes du tour de France.
Quelques membres de l’assemblée ayant répondu qu’il serait fait droit à ces réclamations et l’assemblée étant terminée, la délégation s’est retirée.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus.

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du vingt cinq décembre mil huit cent soixante deux

La délégation étant réunie dans un chambre particulière à fait appeler les trois Compagnons inculpés, et après les avoir entendus à pris la délibération suivante :
1° Payer leurs dettes chez la Mère et envers la société de Marseille 2° De les faire partir dans le plus bref délai possible, La Franchise de St Sulpice et l’assurance de Fontenay pour Paris et l’assurance d’Ervert pour Bordeaux 3° de ne pas faire lever leur punition infligée par la société de Marseille bien que la délégation soit unanime à reconnaitre quelle ne peut exister attendu le vice de forme dans son application puis ensuite qu’elle est trop sévère, mais après les avoir gardés à vue pendant une année pour apprécier leur conduite et juger alors par cette conduite de ce qu’il y aura lieu de faire à leur égard 4° Les dettes des Compagnons allant à Paris seront payées par le délégué de Paris (Leturgeon, la Fidélité de Vouvray) et celle du Compagnon allant à Bordeaux, par le délégué de Bordeaux (Joli-cœur de Bordeaux) 5°Les trois Compagnons sus nommés se sont engagés sous la foi du serment à suivre ponctuellement les décisions prises et à prendre à leur égard.
Nous avons clos la réunion.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du vingt six décembre mil huit cent soixante deux

La délégation entière s’étant réunie dans la chambre des séances de la société de Marseille, il lui à été communiqué une décision prise par cette société déléguant la Coterie la Sagesse de Marseille (Blanc) pour se joindre à la délégation des villes du tour de France pour avoir à présenter ces observations où à ratifier les procès verbaux dressés jusqu’a ce jour par la délégation.
La délégation s’étant retirée de l’assemblée s’est réuni dans une salle particulière avec ce nouveau délégué et après vérification de ses pouvoir lui avons lus les procès verbaux antérieurs dans toute leur teneur qu’il à accepter sans observation ni réserves que celle que ces trois Compagnons ne rentrent plus dans la société.
Sur ce nous avons clos la réunion.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus.

Encore à propos des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre

Un texte légèrement polémique, longtemps resté dans mes tiroirs, mais qui contient des données intéressantes sur divers aspects problématiques de l’histoire des compagnonnages. J’en ai profité pour y adjoindre des reproductions de couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre des deux rites.

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Fragment de couleur fleurie de compagnon Passant tailleur de pierre. Milieu XIXe siècle, Musée du Compagnonnage, Tours.

Un courrier de lecteur publié en réaction à mon article sur les « couleurs fleuries » des compagnons tailleurs de pierre dans le n° 268 de Compagnons et Maîtres d’Œuvre (journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment) m’offre l’occasion de revenir sur cet intéressant sujet. Bien que le point particulier qu’il soulève n’entrait évidemment pas dans l’objet central de mon article – l’attestation de l’existence d’une pratique symbolique et rituelle caractéristique de ce compagnonnage dès 1225 –, il n’en demeure pas moins que la question de savoir auprès de qui et comment les Anciens se fournissaient de leurs couleurs n’est effectivement pas sans intérêt du point de vue de l’histoire des compagnonnages. En effet, les matériaux documentaires concernant directement le sujet sont trop peu nombreux et souvent trop peu explicites pour que l’historien se prive d’étudier attentivement le maximum d’éléments connexes, c’est-à-dire appartenant au contexte dans lequel ces compagnonnages vivaient (économie, technologie, coutumes, etc.), afin de tenter d’en éclairer les points obscurs. Une étude spécifique des couleurs, allant des aspects pratiques aux aspects symboliques, serait en ce sens précieuse. Mais le sujet est à la fois trop vaste et encore trop peu documenté et, en attendant qu’une telle étude d’ensemble voit le jour, je me contenterai d’apporter ici quelques éclaircissements et corrections relatifs aux interrogations énoncées par ce lecteur.

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.

Puisque ce point se trouve implicitement mis en doute dans ce courrier de lecteur, précisons tout d’abord que Laurent Bastard et moi-même, dès le début de nos recherches sur les compagnons passants tailleurs de pierre [note 1], n’avons pas manqué de nous poser la question (entre mille autres !) de savoir quelle était la provenance de leurs couleurs fleuries. Rien de particulièrement révélateur n’est ressorti de nos investigations du côté de l’histoire des textiles, sachant que si de nombreux éléments permettent d’assez bien retracer l’histoire de ce type de production du point de vue technologique et artistique, il n’en va pas de même en ce qui concerne ses multiples utilisations, d’autant lorsque celles-ci sont “marginales”.

C’est en effet ce qualificatif qui convient au cas des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre puisque l’examen des échantillons connus, presque tous différents les uns des autres, démontre qu’elles ne faisaient autrefois l’objet d’aucune “standardisation rituelle” et qu’il s’agissait en réalité de rubans à fleurs du commerce, destinés à des utilisations très variées.

En ce qui concerne le problème de savoir auprès de qui, avant l’abolition des privilèges corporatifs par la loi Le Chapelier en 1791, les tailleurs de pierre se fournissaient de ces couleurs, il est probable qu’ils se les procuraient dans les merceries des grandes et riches villes où ils avaient leurs sièges – la « puissante corporation » des merciers s’étant à peu près arrogée le droit exclusif du négoce des textiles, au détriment des fabricants eux-mêmes. Ce n’était cependant pas une obligation absolue et je reviendrai sur ce point.

La même remarque quant au moyen de se fournir peut s’appliquer aux couleurs des autres corps avant l’apparition de modèles possédant une emblématique spécialement tissée (le plus ancien semblant être celui de la Réconciliation Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis, en 1864, aïeule de l’actuelle Union Compagnonnique [note 2]). Car auparavant les couleurs n’étaient que des rubans non caractéristiques dont l’emblématique compagnonnique, lorsqu’elle existe, était ajoutée soit par gaufrage lors du pèlerinage à la Sainte Baume (cas des corps du Devoir en général), soit par broderie (cas des Gavots et des Indiens). C’est certainement la naissance du corps des tisseurs-ferrandiniers, en 1831, qui facilita aux autres corps du Devoir la possibilité de faire réaliser des rubans spécifiquement compagnonniques – dont la standardisation s’accentue durant la première moitié du XIXe siècle, parallèlement aux querelles entre corps anciens et corps nouveaux. Cependant, seule une étude spécifique permettra de déterminer si des rubans plus ou moins propres aux corps compagnonniques n’ont pas été réalisés dès avant cette date.

Il faut d’ailleurs noter que les échantillons de couleurs fleuries sont peu nombreux et que, pour ma part, je n’en connais pas qui soit antérieur à la fin de l’Ancien Régime. Cette rareté [note 3], qui d’ailleurs concerne la plupart des témoignages internes de la vie compagnonnique avant le début du XIXe siècle, n’a en soi rien d’étonnant si l’on considère la relative fragilité de ces couleurs [note 4] et le fait que, malgré leur importance en tant que corps supposé fondateur, les tailleurs de pierre des deux rites formaient, par rapport à d’autres corps, un compagnonnage numériquement peu important. L’on notera cependant que rien ne permet d’affirmer avec une absolue certitude que l’on est en présence ou non d’une couleur compagnonnique si un ruban fleuri du même type est trouvé hors un contexte caractéristique, par exemple accroché à une canne ou, dans le cas des compagnons étrangers, portant un cachet à l’effigie de Salomon ; il n’est donc pas à exclure que des couleurs fleuries du XVIIIe siècle, voire plus anciennes, soient conservées dans des collections de textiles au titre de rubans “profanes”.

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Couleur fleurie, avec ajout d’un ornement terminal brodé, de compagnon étranger (?) ou passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. Musée du Compagnonnage (Tours).

Passons maintenant à un autre point abordé par ce lecteur et qui traduit une profonde incompréhension de ce qu’étaient réellement les compagnonnages d’antan – incompréhension qui, toutes tendances confondues, est malheureusement très répandue. Il souligne en effet que, pour obtenir ces couleurs fleuries, il était probablement nécessaire pour les compagnons de faire « appel à la puissante corporation des merciers », chose qu’il considère comme « pas impossible en soi »… tout en enchaînant aussitôt avec la remarque suivante : « Mais faire appel à d’autres, en dehors du Devoir, pour quelque chose d’aussi fondamental ? » et conclure avec un « Pourquoi pas ? » qui, finalement, est une forme de négation puisqu’il débouche sur l’expression de son doute quant au sérieux des recherches entreprises !

En ce qui concerne le fait de savoir s’il est envisageable que la réalisation des couleurs ait pu être confiée à l’extérieur du Devoir, les faits le démontrent comme nous venons de le voir. Mais, dans une actualité qui voit se multiplier les dérives pseudo compagnonniques, se réclamant toutes d’un retour à la « Tradition » initiatique, il me semble très important de souligner combien la manière de poser la question fait justement preuve d’une vision par trop “spéculative” des usages symboliques et rituels des anciens compagnonnages – j’allais écrire des “opératifs” ! René Guénon lui-même, qui était pourtant si enclin à dégager des causes supérieures aux faits d’ici-bas, n’aurait certainement pas imaginé semblable “jusqu’au-boutisme” symbolique aux pratiques des “grands Initiés” que sont certainement les descendants des bâtisseurs de cathédrales…

Restons sérieux. Même en donnant du crédit à une fondation sous le règne de Salomon, et quel que soit l’aspect réellement “fondamental” des couleurs – et la “pureté” dans lesquelles celles-ci devaient rester, au propre comme au figuré –, elles n’ont probablement jamais nécessité d’être fabriquées ou achetées selon des conditions plus ou moins analogues à ce que le Judaïsme désigne par « kasher ». Aucun texte ni même aucune tradition ne contiennent d’indication en ce sens. D’ailleurs, en admettant cependant que semblable obsession de pureté ait un jour existé, un rite d’exorcisme/bénédiction aurait finalement suffit à effacer toute “tâche originelle” – sachant que l’existence de rites magico-religieux analogues est attestée à l’intérieur des compagnonnages [note 5]. Précisons aussi que les rites de réception compagnonnique, toutes variantes confondues et comme tout rite initiatique, possèdent ipso facto une dimension purificatrice transformant le profane (impur) en sacré (pur) ; d’ailleurs, pour en rester aux compagnons tailleurs de pierre, si l’on en croit une chanson qui dit « faut que leur Devoir soit bien mystérieux pour que sitôt morts ils montent droit aux cieux », leurs rites sont certainement a fortiori capables de transformer des rubans ordinaires en couleurs fleuries de toutes les Vertus !

Par ailleurs, la formulation de la “question” posée par ce lecteur peut laisser croire que les merciers étaient les fabricants de ces couleurs et elle affirme implicitement qu’ils ne détenaient pas le Devoir. En ce qui concerne ce dernier point, au vu des découvertes qu’amène chaque investigation objective dans la nébuleuse des sociétés de métier sous l’Ancien Régime, j’aimerai pour ma part posséder encore de telles certitudes… S’il n’est cependant absolument aucun indice prêchant en faveur de la détention par les merciers d’un quelconque Devoir, c’est probablement parce que ceux-ci, qui formaient effectivement une puissante « communauté de métier » (ce terme est plus exact que « corporation »), avaient pour activité le négoce des textiles et non leur fabrication – le négoce semblant avoir toujours été, en France du moins, en dehors du “compagnonnisable”.

Au Moyen Âge et durant tout l’Ancien Régime, les rubans étaient fabriqués par les « tissutiers-rubanniers », dont les statuts pour la ville de Paris datent du 4 janvier 1404, professionnels qui étaient auparavant désignés sous le nom de « dorelotiers » (statuts de Paris du 25 mars 1327), lesquels étaient issus d’un corps plus général, celui des laceurs de fils (statuts sous le titre XXXIV dans le Livre des métiers, 1258). De l’étude des nombreux documents concernant les rubaniers de Paris, il ressort que les merciers avaient en charge le négoce de leur production, bien qu’il leur soit possible de fournir eux-mêmes leurs commanditaires. Ainsi, une sentence de police du 28 août 1598 les autorise à porter chez les particuliers les objets qu’ils leur ont commandé sans contrevenir aux règlements leur interdisant le colportage. Une autre sentence du 24 avril 1700 leur porte défense « de colporter leurs marchandises dans les hostelleries, sauf sur la demande des particuliers, auquel cas seront tenus de les porter cachées et enveloppées sans pouvoir les montrer ny exposer par les rues » [note 6]. Il n’est donc pas à exclure que, notamment dans les villes où cette profession était bien place, les compagnons se soient fournis de leurs couleurs directement auprès des fabricants.

Rien ne permet de supposer que les rubaniers possédaient un Devoir, mais, pour l’anecdote et afin d’illustrer un peu la complexité de ce type de question, l’on notera néanmoins que, conformément d’ailleurs à la règle générale et contrairement à une idée reçue, leurs statuts de 1404 montrent que les compagnons (et compagnonnes !) de ce métier ne dédaignaient pas voyager de ville en ville et que les maîtres de Paris autorisaient ces gens « estranges » à travailler dans leur ville et à accéder à la maîtrise moyennant que, comme tous, ils payent leurs « devoirs », c’est-à-dire ce qui était dû à la confrérie, aux jurés du métier et au Roi – acception somme toutes logique du terme « Devoir » qui n’est probablement pas étrangère à la genèse de son sens, particulier et polysémique, dans les compagnonnages.

Venons-en maintenant à un dernier point contradictoire souligné par ce lecteur. Bien évidemment, l’on pourrait objecter que de tels rubans fleuris, avant l’invention des métiers à tisser Jacquard, étaient une production onéreuse, plus ou moins réservée de fait à la noblesse ou à la bourgeoisie aisée – ce qui, si je comprends bien la finalité implicite de sa remarque, prêcherait donc en faveur d’un emploi relativement récent de ces couleurs fleuries. C’est négliger plusieurs points importants :

– Tout d’abord, l’emploi de couleurs fleuries est formellement attesté par les règlements compagnonniques nettement avant (début XVIIIe) l’invention du système de Jacquard (invention parachevée en 1800).

– Auparavant, même si l’on peut considérer que certaines productions des rubaniers, mêlées de fils d’or par exemple, étaient effectivement très onéreuses, il n’en allait pas de même pour toutes – en tous les cas, il ne faut pas non plus négliger l’échelle des valeurs : il s’agit en fin de compte de rubans et non de pièces d’orfèvrerie.

– Ordinaires ou somptueux, les rubans étaient dès le Moyen Âge très à la mode et touchaient une grande partie de la société (il n’était guère de fête sans véritable débauche de rubans) – et l’on sait combien le souci « d’être à la mode » n’est pas nouveau et peut pousser certain(e)s à dépenser au-dessus de leurs moyens !

– Sous l’Ancien Régime, les compagnons tailleurs de pierre formaient un corps de métier globalement aisé et cultivé et nombre d’entre eux fréquentaient les couches sociales les plus élevées (leurs commanditaires). Ils étaient par conséquent largement en mesure, pour ne pas dire en obligation, de faire des dépenses d’apparat ; il n’est d’ailleurs que d’examiner l’iconographie des Rôles des compagnons passants tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour constater le soin qu’ils apportaient à leur habillement en dehors du chantier [note 7].

– Enfin, et cette remarque vaut pour l’ensemble des corps compagnonniques sous l’Ancien Régime, cette dépense d’apparat liée à l’affiliation compagnonnique était la seule [note 8] et c’était finalement là un sacrifice de bien petite taille pour manifester leur attachement au Devoir et apparaître ainsi, malgré l’absence de structure juridique spécifique, comme formant un “corps constitué” [note 9].

En conclusion, il apparaît donc que non seulement l’usage de rubans tissés pour les couleurs fleuries ne pose aucun réel problème, tant sur le plan technique que financier, mais aussi que cet usage pourrait remonter assez loin dans le temps. À défaut d’autres découvertes documentaires, il est cependant difficile de se prononcer sur la date à laquelle les couleurs fleuries ont pris le relais de couronnes de fleurs naturelles – les deux ont d’ailleurs pu coexister. De plus, il a peut-être entre-temps été employé des couleurs brodées ou peintes – l’on peut observer un phénomène de même nature dans le cas des tabliers et des décors maçonniques au XVIIIe siècle.

Comme on le voit, cette “brève” réponse aux interrogations soulevées par ce lecteur nous a amené à effectuer un intéressant tour d’horizon de l’histoire des compagnonnages et à faire entrevoir quelques-uns des développements actuels de la recherche – développements qui vont souvent à l’encontre des idées reçues. Il reste à souhaiter que cet intérêt soit partagé par le plus grand nombre possible de compagnons et que chacun, au gré de son tour de France ou de ses voyages, ait à cœur de recueillir soigneusement les témoignages laissés par les Anciens afin d’alimenter la base documentaire sans laquelle les historiens ne peuvent travailler.


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Couleur fleurie de compagnon étranger tailleur de pierre, milieu XIXe s., Musée du Compagnonnage (Tours). La couleur porte en bas le tampon de la société des étrangers.
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Cachet des compagnons étrangers de Lyon.
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Paire de couleurs fleuries d’un compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. Largeur 70 mm, longueur 1236 mm. Cliché Dominique Doucet.
Couleurs fleuries de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.
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Compagnon étranger « Premier en ville » d’après une lithographie figurant dans le Livre du Compagnonnage, d’Agricol Perdiguier, 2e éd., 1841. Les couleurs fleuries sont ici portées au côté, contrairement à l’usage habituel des étrangers qui était de les porter nouées en cravate autour du cou, et elles sont surmontées d’un bouquet de fleurs.

NOTES

Note 1. Mon article dans le n° 268 de C & MO vient en complément de nos recherches communes sur les compagnons tailleurs de pierre ; sur ces recherches, cf. L. Bastard et J.-M. Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles.

Note 2. Cf. reproduction dans l’édition de la conférence de Jean Philippon (Bordelais la Constance, C. cuisinier D.D.U.), « Aux origines de l’Union Compagnonnique », in Fragments d’histoire du Compagnonnage, volume 1, éd. Musée du Compagnonnage, Tours, 1999. 

Note 3. Nos recherches à partir des archives des CPTDP d’Avignon ont ainsi mis en évidence, malgré leur richesse, la rareté ou l’absence de certains documents. Ainsi, si nous avons retrouvé quelques exceptionnels échantillons de « maximes » (formules de reconnaissance périodiquement changées) des années 1840, nous n’avons retrouvé aucune « affaire » (passeport compagnonnique), dont l’usage est pourtant attesté dans les règlements. Il semble d’ailleurs que pas un seul échantillon ancien de ce document ne soit à l’heure actuelle connu.

Note 4. Parmi les couleurs fleuries datables à coup sûr de la première moitié du XIXe siècle, nombreuses sont celles qui sont dans un état assez mauvais. Cela tient moins à la qualité des textiles, plutôt élevée, qu’aux conditions de leur conservation dans les coffres contenant les Rôles ou des aléas subis par celui-ci, notamment lors de la quasi extinction des compagnons passants tailleurs de pierre au début du XXe siècle. Dans un texte daté du 1er novembre 1841, les CPTDP de Paris disaient déjà, parlant des archives de la société, qu’elles étaient dans un tel état de vétusté qu’elles étaient presque illisibles, et que les couleurs des maîtres remerciés (le remerciement se traduisant par l’offrande de couleurs au Rôle) étaient « déposées dans un coin », ce qui traduit combien, malgré leur attachement au Devoir, les compagnons d’alors, absorbés par d’autres problèmes, faisaient assez peu de cas de ces vénérables témoignages de leur histoire (cf. Travail et Honneur, pp. 280-290).

Note 5. Cf. par exemple, toujours chez les tailleurs de pierre, le « brûlage » qui est la sanction la plus grave et qui consiste à inscrire le nom du compagnon définitivement chassé sur un papier et à le brûler, ainsi qu’à effacer par grattage son nom de tous les Rôles qu’il a signés, de sorte qu’il n’en subsiste absolument aucune trace. La dimension magique de ce rite est flagrante.

Note 6. Pour tout ce qui concerne les tissutiers-rubanniers, cf. René de Lespinasse, Les métiers et corporations de la Ville de Paris, t. III, pp. 1-39 (volumes de la collection Histoire générale de Paris, Imprimerie Nationale, Paris, 1886-1897).

Note 7. Le fait de posséder un habillement convenable fait d’ailleurs partie des conditions imposées aux aspirants afin de pouvoir être reçu compagnon.

Note 8. Rappelons une nouvelle fois que n’est qu’à partir des premières décennies du XIXe siècle que la canne prendra dans les compagnonnages français l’importance emblématique que l’on sait, devenant au fil des années un objet somptueux et coûteux. Les cannes les plus anciennes sont modestes et ne comportent pas d’inscription. Tout porte à croire que la canne compagnonnique résulte de la superposition/confusion, au fil des siècles, de plusieurs aspects : 1) la canne dans sa fonction pratique de soutien du marcheur, avec connotations symboliques lorsque celui-ci est un pèlerin ; 2) la canne/sceptre cérémonielle de nombreuses confréries et corps constitués (sur le symbolisme et l’origine de laquelle il y aurait d’intéressantes recherches à faire) ; 3) la mode de la canne dans la société aisée des XVIIe et XVIIIe siècles, mode parmi d’autres dont s’emparera le peuple après 1789, voire même avant. L’on notera à cet égard que les compagnonnages germaniques ont conservé cette nette distinction entre la canne du compagnon, porteuse d’un certain symbolisme mais sans plus, et le sceptre portant des rubans et des inscriptions qui, tel un bâton de maréchal, est l’attribut de l’autorité du maître placé à la tête de la confrérie locale. La canne du rouleur dans les compagnonnages français lui est analogue.

Note 9. Sur ce point, voir le Journal de ma vie du compagnon vitrier du Devoir Jacques-Louis Ménétra (rééd. Albin Michel, Paris, 1998). Il évoque ainsi, entre autres épisodes comparables, un défilé organisé à l’occasion d’un Te Deum que les compagnons de Tours font dire en 1757 à l’attention du Roi. Cela illustre bien cette volonté d’apparaître aux yeux des autorités comme formant un corps respectable : « Nous nous assemblâmes tous et nous trouvâmes 875 compagnons de toutes vacations. […] Nous étions accompagnés de tambours et hautbois et nous fûmes tous en rang avec nos rubans dans les rues de la ville et de l’abbaye de Beaumont où l’abbesse dans ses habillements de princesse reçut sur un plat d’argent que je lui présentai le pain béni […] » La princesse dont il s’agit est Mademoiselle de Vermandois qui, au cours des travaux qu’il accomplit dans l’abbaye de Beaumont, témoigna une charitable attention à Ménétra, le jeune vitrier.

Les couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre

Ce texte a été publié à l’origine dans le n° 268 de Compagnons et Maîtres d’Œuvre (journal trimestriel de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment), 3e trim. 1998, p. 3-6, et dans le n° 64 de Compagnon du Devoir (journal mensuel de l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir), mars 1999, p. 3-7. Il a ensuite été repris dans mon livre Le serpent compatissant.

Si les compagnons « du Tour de France » sont souvent présentés par les médias comme étant les descendants en droite ligne des bâtisseurs de cathédrales, il n’en existait jusqu’à présent aucune preuve formelle et même, il faut bien le dire, aucun indice véritablement substantiel. Cependant, cette revendication filiale vis-à-vis des bâtisseurs de cathédrales reposait implicitement sur un raisonnement tout à fait logique : celui de la transmission du métier (dans sa dimension la plus accomplie) de génération en génération, de père à fils, de maître à apprenti. Il s’agissait donc en réalité d’une hypothèse destinée, entre autres objectifs, à combler un total vide documentaire en ce qui concerne l’histoire des compagnonnages français avant le milieu du XVIe siècle.

De par sa généralité, cette hypothèse possède nécessairement une part de vérité. Le métier lui-même offre effectivement un support obligé de continuité et il est bien évident que les bâtisseurs de cathédrales ne sont pas sans avoir eu une descendance, tant charnelle que technologique. Mais l’on ne peut s’en tenir à ce point de vue, beaucoup trop vague, pour prétendre isoler une généalogie porteuse d’explications quant à la difficile question des origines des compagnonnages. En fait, faute de découvertes documentaires parfaitement explicites, le seul moyen d’établir de manière hypothétique, mais intellectuellement légitime, un lien entre compagnons et bâtisseurs de cathédrales, c’est d’étudier attentivement le patrimoine culturel des uns et des autres et d’essayer d’y discerner des similitudes qui ne sauraient s’expliquer seulement par l’identité des métiers pratiqués ou par des banalités.

Dans le cas particulier des compagnonnages, cette recherche de similitudes se focalise inévitablement sur ce qui constitue leur caractéristique la plus remarquable, a priori absente des communautés et des confréries de métier ordinaires : leur dimension initiatique, dimension qu’il est d’ailleurs difficile de définir objectivement – si ce n’est qu’elle est fondée sur des rites et des symboles relativement spécifiques, communiqués sous le sceau du secret, et que sa perspective finale (la moelle dans l’os, dirait Rabelais) appartient au spirituel : le travail y est honoré comme formant une voie d’accès privilégiée au sacré ou, pour user d’un terme plus aisément accepté aujourd’hui, à la connaissance de soi. Or, bien qu’ils aient eux-mêmes œuvré à ce que chacun s’accorde à considérer comme étant l’une des plus parfaites expressions de l’Art sacré, rien de tel n’est explicitement attesté chez les bâtisseurs de cathédrales, du moins dans le domaine français – et en ne tenant pas compte à ce titre des secrets entourant plus ou moins, hier comme aujourd’hui, certains procédés technologiques. Seuls quelques indices permettent de supposer que l’analogie entre travail sur la matière et travail sur soi-même n’était pas étrangère à la pensée des bâtisseurs – le dessin de Villard de Honnecourt représentant des sculpteurs se taillant eux-mêmes les pieds me semble en être une parfaite illustration. Cependant, même si ce type d’analogie est tout à fait caractéristique des modes de pensée à caractère ésotérique et initiatique, il ne leur est pas exclusif et ce genre d’indice, aussi parlant soit-il, ne peut donc suffire à l’historien pour affirmer la présence d’une tradition initiatique chez les bâtisseurs de cathédrales français.

Toutefois, pour reprendre malgré tout un argument dont on a beaucoup abusé en la matière, l’absence d’attestation (ou, plus exactement, le fait que nous n’en connaissions pas à l’heure actuelle) est-elle la preuve sine qua non que cette dimension initiatique n’existait pas et que les compagnonnages l’auraient soit inventée de toutes pièces (ce qui ne serait alors pas la moindre preuve de leur talent), soit héritée d’autres ancêtres (mais alors lesquels) ? Il est d’autant plus difficile de formuler une opinion judicieuse que, par définition, le caractère secret de l’initiation tend à impliquer l’absence de traces, du moins en théorie ou pour ce qui concerne ses aspects les plus intérieurs.

En résumé, les historiens étaient donc jusqu’alors dans l’obligation de considérer ce lien entre compagnonnages et bâtisseurs de cathédrales comme n’étant qu’une séduisante mais fragile hypothèse et ils avaient donc tendance, sur la foi de l’existence de quelques documents susceptibles d’être interprétés en ce sens, à plutôt privilégier l’hypothèse d’une naissance plus tardive des compagnonnages, en l’occurrence dans le cadre (et à cause) des conflits opposant les compagnons des corporations aux maîtres de celles-ci, conflits qui prendront effectivement de l’extension au cours du XVIe siècle – hypothèse qui est finalement elle aussi assez fragile et qu’il convient, en particulier parce qu’elle néglige la pluralité du phénomène compagnonnique, de nuancer, voire d’abandonner en certains cas (notamment celui des tailleurs de pierre).

Cette situation inconfortable pour les historiens – car la nécessité de s’appuyer sur des faits documentés ne leur interdit cependant pas de posséder d’intimes convictions – est désormais en voie de disparaître. En effet, une découverte vient enfin permettre d’établir un lien formel, sur le plan des rites et symboles, entre les tailleurs de pierre ayant œuvré au tout début du XIIIe siècle à la construction des cathédrales gothiques et les compagnons du même métier, tels qu’ils émergent dans l’histoire au début du XVIIe siècle (c’est en effet seulement à partir de cette époque que leur existence est sans aucun doute attestée).

Cette découverte est d’autant plus importante que, au-delà du fait qu’elle pourrait reculer de plus de trois siècles la date « d’apparition » de ce compagnonnage, elle ouvre d’intéressantes perspectives quant à une ancienneté bien plus grande encore. Par ailleurs, elle permet aussi, sous l’angle de la symbolique et des rites, d’espérer mieux saisir quelles sont la nature et la vocation originelles du Saint-Devoir – puisque telle est la désignation traditionnelle de la société des Compagnons Passants tailleurs de pierre. Toutes ces nouvelles perspectives s’étendent d’ailleurs à d’autres corps compagnonniques, notamment celui des charpentiers. Notons également que, au regard de l’aspect nécessairement fragmentaire des recherches historiques actuellement possibles, elles s’inscrivent harmonieusement dans le cadre d’une approche plurielle du problème de l’origine du phénomène compagnonnique – car, même en admettant l’existence d’une cause première prédominante, comme une graine dont les gènes auraient déjà contenu la forme idéale finale, le développement des compagnonnages s’est, tel celui d’un arbre, nécessairement accompli dans la durée, en plongeant ses racines dans divers substrats, plus ou moins profonds (anciens) et aussi plus ou moins nourriciers selon les phases de croissance.

Les couleurs fleuries, attribut fondamental des compagnons tailleurs de pierre

Avant d’exposer cette découverte, il n’est pas inutile de brièvement expliquer par quel cheminement elle a été rendue possible. Car ce cas particulier illustre bien toute l’importance qu’il y a d’analyser le plus objectivement et le plus complètement possible les rares éléments documentaires actuellement connus – et aussi, même si tous ces préambules peuvent sembler superflus, parce qu’il n’est pas sans intérêt de faire partager aux compagnons quelques-uns des aspects du travail de recherche afin qu’ils puissent mieux appréhender les documents en leur possession  : l’histoire n’est pas un domaine réservé, c’est notre patrimoine à tous et ses fruits ne sont pas seulement destinés à vainement « philosopher »…

Lorsque Laurent Bastard et moi-même avons commencé à étudier les archives des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, il nous est rapidement apparu, entre autres éléments jusqu’alors ignorés ou tout simplement négligés, que l’attribut caractéristique et unique de ceux-ci sous l’Ancien Régime était les couleurs « fleuries », modèle partagé avec les compagnons étrangers – que ceux-ci portaient cependant d’une autre manière – mais nettement différent de celui employé par les autres corps du Devoir, à savoir les couleurs dites « de Sainte-Baume » puisque c’est en ce lieu que, depuis une date inconnue, elles recevaient leur gaufrage caractéristique.

[Nota : les « couleurs » sont les rubans, de couleurs diverses, ornés ou non d’attributs, qui caractérisent chaque société compagnonnique.]

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.

En effet, si aucun de leurs règlements du XVIIIe siècle ne mentionne la canne – qui semble n’être devenue que tardivement, au tout début du XIXe siècle, un attribut caractéristique et majeur des compagnonnages français – de nombreux articles y sont consacrés aux couleurs fleuries. Il est notamment stipulé que le nouveau reçu doit les porter au chapeau tous les jours durant les trois mois qui suivent sa Réception dans le Saint-Devoir, et encore durant trois autres mois, mais seulement les dimanches et fêtes.

Pour le reste, il faut savoir que, lors de la Réception, le nouveau reçu offrait également une paire de couleurs au Rôle, une à son premier Rouleur, ainsi que deux autres paires à son Parrain et à sa « Marraine » – ces deux dernières étant à la fin du XVIIIe siècle quelquefois remplacées par leur contrepartie en argent versée à la caisse commune. De même, le Remerciement était formalisé par l’offrande d’une couleur fleurie au Rôle (et une autre au Parrain). Le bâton auquel cet emblème sacré de la société était fixé, et autour duquel il restait enroulé hors son exposition en certaines circonstances, s’ornait ainsi des couleurs offertes par les nouveaux compagnons et par les maîtres remerciés. Notons au passage que la plupart des couleurs fleuries anciennes conservées aujourd’hui, au demeurant peu nombreuses, proviennent de ce qui était ainsi dévolu aux Rôles et pieusement conservé dans leurs coffres (les « Maîtres »).

Il se dégage ainsi de l’étude de cette coutume particulière, ici très résumée, plusieurs points que, tenant compte de certains archaïsmes des textes et de l’hétérogénéité de leur structure, l’on peut supposer procéder d’une assez longue tradition, laquelle remonterait pour le moins à la fin du XVIe  siècle :

– à l’exclusion de tout autre élément (notamment de la célèbre canne), les couleurs constituent l’emblème par excellence de l’état de compagnon passant tailleur de pierre (cette remarque vaut d’ailleurs pour l’ensemble des compagnonnages)  ;

– ces couleurs sont « fleuries », c’est-à-dire, pour l’époque où nous en connaissons des échantillons ou des représentations (XVIIIe siècle), tissées de fleurs de toutes espèces et couleurs (précisons d’ailleurs qu’il en est presque autant de modèles différents que d’échantillons conservés : elles ne faisaient donc manifestement l’objet d’aucune « standardisation rituelle ») ;

– elles se portent au chapeau, c’est-à-dire autour de la tête ;

– elles possèdent un caractère sacré car leur usage en tant que signe de l’affiliation à la société compagnonnique ne peut justifier à lui seul l’attention dont elles font l’objet, notamment en tant qu’ornement du Rôle ou encore parce qu’elles ne doivent en aucun cas, au propre comme au figuré, être « tâchées » ;

– enfin, ces couleurs fleuries ne sont pas réservées à des occasions cérémonielles strictement compagnonniques (par exemple la Réception) et elles sont portées chaque jour sur le chantier par le nouveau reçu durant trois mois, puis encore trois autres mois les dimanches et fêtes.

Paire de couleurs fleuries de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.

Ce dernier point est particulièrement important pour les chercheurs et vient atténuer ce qui a été souligné en préambule en ce qui concerne l’opposition a priori radicale entre le secret et la trace : bien que leur usage soit consécutif à un cérémonial secret, les couleurs sont en fait un emblème public, susceptible par conséquent d’avoir pu laisser des traces documentaires. Il est cependant à noter que, en dehors de la très belle représentation d’un Compagnon portant des couleurs fleuries à la canne et au chapeau sur le Rôle de Marseille de 1777, il ne nous est antérieurement connu aucun autre exemple caractéristique de tailleur de pierre «  au chef fleuri », tant dans l’iconographie compagnonnique que dans les nombreuses scènes de chantier dans la peinture et la gravure en général. Ce dernier domaine est cependant trop vaste pour avoir fait l’objet d’une recherche systématique et il n’est donc pas à exclure que, l’attention des chercheurs étant attirée sur ce point, des exemples plus anciens finissent par être découverts.

Des tailleurs de pierre couronnés de fleurs au début du XIIIe siècle

Mes recherches quant à la « préhistoire » du compagnonnage des tailleurs de pierre en étaient restées à un stade de prudente exploration documentaire quand, parcourant à cette fin l’ouvrage de Louise Pillion sur Les sculpteurs français du XIIIe  siècle (éd. Plon, 1912), mon attention se trouva attirée par le passage suivant, extrait d’une description détaillée des deux panneaux représentant quatre sculpteurs dans la verrière dédiée à saint Chéron se trouvant dans la cathédrale de Chartres :

« […] deux d’entre eux portent, nouée autour du bonnet, une petite couronne de fleurs dont la raison d’être reste assez énigmatique. »

Les panneaux en question, jouxtant deux autres du même groupe qui représentent trois tailleurs de pierre et un maçon, ont souvent été reproduits. Mais je n’avais jamais remarqué jusqu’alors ces couronnes de fleurs – dont le rapport avec les couleurs fleuries portées autour du chapeau par les compagnons passants tailleurs de pierre se présentait dès lors comme évident. Comme l’historienne en question est, malgré l’ancienneté de ses travaux, une référence sérieuse, il me semblait exclu que son étonnement ne soit pas fondé. La consultation de quelques ouvrages concernant Chartres, les bâtisseurs de cathédrales, etc. me fournit rapidement l’explication de cette énigme : la plupart en donnaient des reproductions sous forme de dessins assez sommaires ou de médiocres photographies. Me reportant alors à des photographies un peu plus exploitables et à des sources fiables, je constatais que, effectivement, cinq des huit personnages représentés portent bel et bien sur la tête des couronnes de fleurs : il s’agit de deux des sculpteurs et des trois tailleurs de pierre.

Dans la foulée, cherchant à voir s’il n’existait pas d’autres exemples (voire s’il ne s’agissait pas là d’un détail à peu près constant), je consultais également les planches de la Monographie de la cathédrale de Bourges – monumental travail publié en 1846-1847 par les R.P. C. Cahier et A. Martin et donnant la reproduction de tous les vitraux du XIIIe siècle ornant cette cathédrale – et je constatais que sur le vitrail de saint Thomas, tout en bas, figurait un tailleur de pierre au travail qui portait autour de la tête ce que le dessin donnait comme étant une sorte de couronne de lauriers. Mais, vérification faite sur place, il s’agit en réalité de la même chose qu’à Chartres  : un bandeau dont les ornements circulaires symbolisent indubitablement des fleurs.

Tailleur de pierre – Vitrail de saint Thomas – Cathédrale de Bourges

Dans les deux cas, il s’agit là de vitraux du début du XIIIe siècle : ceux de Chartres datent de 1220 environ et ceux de Bourges sont légèrement postérieurs. Les spécialistes s’accordent d’ailleurs à y voir des productions provenant d’une même école de verriers.

L’on pourrait objecter que ces couronnes fleuries ne sont peut-être que des fantaisies ornementales sans signification particulière. Mais, outre que cela serait contraire aux habitudes de l’iconographie médiévale, dont l’apparente fantaisie obéit en réalité à des codes assez précis, il se trouve que la raison d’être de ces vitraux représentant des tailleurs de pierre et des sculpteurs vient immédiatement contredire une telle possibilité. Car s’ils sont représentés sur ces vitraux, c’est parce qu’ils en sont les donateurs. Leur présence n’a donc rien d’anecdotique et, étant les payeurs, il serait tout à fait étonnant qu’ils aient accepté d’être représentés autrement qu’en réalité. Il est en fait probable que, tout particulièrement à Chartres, ils ont dicté à l’imagier certains détails précis, dont celui des couronnes de fleurs. D’ailleurs, la représentation des outils n’a rien de fantaisiste ou de schématique, pas plus que celle des attitudes.

De telles couronnes de fleurs n’intervenant évidemment dans aucune opération de la taille de pierre, il s’agit donc manifestement là d’un usage à caractère symbolique, que l’on peut de ce fait supposer consécutif à une cérémonie ou à une occasion particulières. Deux des sculpteurs et le maçon de Chartres ne les portant pas, l’on peut également en déduire qu’il ne s’agit pas tout simplement d’une fête commune à tous les tailleurs de pierre et sculpteurs, par exemple celle du saint patron du métier. Toujours par voie de conséquence logique, ces couronnes de fleurs marquent donc la possession par ceux qui les portent d’une dignité particulière. Mais laquelle ? Aucune autre source documentaire contemporaine de ces vitraux ne permet actuellement de répondre avec certitude à cette question. En tous les cas, il est légitime de faire l’hypothèse qu’il s’agissait d’ainsi marquer la possession ou l’accès à un rang particulier dans l’association que composaient ipso facto les tailleurs de pierre réunis à l’occasion de ces chantiers.

S’agit-il de couronnes de fleurs naturelles ou bien de rubans brodés ou tissés de fleurs, c’est-à-dire de couleurs fleuries approximativement sous la forme que nous leur connaissons chez les compagnons au XVIIIe siècle ? La petitesse des détails empêche de se prononcer avec une absolue certitude.

Compagnonnage ou « pré-compagnonnage » ?

En tous les cas, nous avons donc là l’attestation de l’existence, dès 1220 environ, d’un usage à caractère symbolique dont nous savons qu’il sera ultérieurement une caractéristique fondamentale des compagnons passants tailleurs de pierre, la marque même du rattachement effectif au Saint-Devoir et leur unique attribut public – attribut qu’ils devaient porter sur le chantier durant une période assez longue après leur Réception.

Faut-il immédiatement en conclure que les tailleurs de pierre représentés à Chartres et à Bourges sont, sans aucun doute, des compagnons et que le Saint-Devoir était déjà parfaitement constitué à cette date ? En attendant la découverte d’attestations formelles de l’existence d’une organisation dont la désignation et la structure seraient sans équivoque, ou d’autres indices convergents, il me semble plus prudent de considérer qu’il s’agit simplement là d’un indice substantiel du fait que le Saint-Devoir est bel et bien, au moins en partie, une continuité de ces fameux bâtisseurs de cathédrales. Ces vitraux attesteraient donc de l’existence, dès le tout début du XIIIe siècle, de ce que, toujours par prudence (vertu ô combien chère aux Honnêtes Compagnons Passants tailleurs de pierre !), je qualifierai plutôt de « pré-compagnonnage  » que de « compagnonnage » – sachant qu’il reste aux chercheurs à définir précisément ce en quoi consiste exactement un compagnonnage et à partir de quelle époque les compagnonnages ont pris la forme que nous leur connaissons actuellement, forme qui fait actuellement office de définition par défaut et a posteriori (au risque d’être trop limitative, voire sensiblement erronée en ce qui concerne le problème des origines).

Cet article a été repris et développé dans mon livre Le Serpent compatissant.
Couleur fleurie de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.

Une canne de compagnon passant tailleur de pierre

Les cannes de compagnons figurent parmi les objets d’art populaire particulièrement recherchés. Leur prix ne cesse d’ailleurs de grimper, d’autant que nombre d’acheteurs sont des amateurs de mystère qui, à des degrés très divers, spéculent et s’imaginent détenir par cette possession physique d’une canne un peu de « l’opérativité magique  » des compagnons… De fait, combinée à l’ignorance vis-à-vis de l’histoire des compagnonnages, non seulement les prix sont souvent très exagérés (c’est le moins que l’on puisse dire en certains cas !), comme tout ce qui « à la mode », mais qui plus est, totalement incohérents car il est des métiers qui ont compté dans leurs rangs un très grand nombre de compagnons… et d’autres non ! – et ce facteur essentiel quant à la rareté ne recoupe pas nécessairement ceux de la beauté du pommeau ou de la préciosité de son matériau. On voit ainsi les cannes de compagnons boulangers, au lourd pommeau d’ivoire massif, et celles de compagnons charpentiers du Devoir de Liberté (les « Indiens », au magnifique pommeau torsadé, susciter un engouement quelque peu exagéré car finalement, sans dire que c’est banal, il en apparaît assez régulièrement à la vente sur le marché (le fait qu’elles n’y restent pas longtemps contribuant justement à faire croire à une très grande rareté). 

Au titre des regrets qu’il est possible d’exprimer au sujet des cannes de compagnons, il y a celui de l’absence d’une étude spécifique qui permettrait d’en connaître l’histoire, les variétés et leurs évolutions. Mais précisément, le fait que ces objets soient mille fois mieux représentés dans les innombrables collections privées que dans les musées, ne facilite pas la chose. En effet, l’historien qui souhaiterait s’attaquer sérieusement à ce sujet, aurait beaucoup de difficultés à établir un inventaire le plus complet possible.

J’en profite donc pour lancer ici un appel aux collectionneurs éclairés : seriez-vous disposés à collaborer à un tel inventaire en nous faisant part, relevés photographiques à l’appui, des cannes en votre possession ? Si oui, merci de prendre contact avec moi.

Justement, on trouvera ci-dessous quelques éléments permettant de faire une première approche d’un modèle spécifique de canne de compagnon, celle en usage, aujourd’hui encore, chez les compagnons Passants tailleurs de pierre.

La canne présentée ici est celle du dernier compagnon passant tailleur de pierre avignonnais ayant émargé le Grand Rôle d’Avignon en 1868 (n° 1030 de la liste), au terme de son tour de France : Bernard Garrigues, dit « La Franchise d’Avignon ». Elle figurait jusqu’en juin 2002 dans la collection constituée par Anfos-Martin, le petit-neveu du célèbre Agricol Perdiguier. Après la dispersion aux enchères de la collection Anfos-Martin, elle est entrée en possession d’un collectionneur privé qui a bien voulu nous autoriser à en faire l’examen et l’étude. 

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Pommeau traditionnel, en ivoire, d’une canne de compagnon passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. © Cliché Jean-Michel Mathonière, tous droits réservés. Coll. particulière.

Depuis le milieu du XIXe siècle, les cannes des C.P.T.D.P. sont d’un modèle à peu près uniforme, toujours en usage aujourd’hui (sauf pour ce qui est de la matière du pommeau, de plus en plus souvent remplacée par une imitation) : leur pommeau octogonal est en ivoire massif (sa couleur évoquant celle de la pierre), tandis que les cordons de la canne sont, à la différence de tous les autres corps de métiers, de couleur dorée. La terminaison de ces cordons est généralement en forme de pompon, mais il en existe aussi, parmi les cannes du XIXe siècle, qui ont la forme d’un gland de chêne.

Le corps de la canne est en rotin, dit « jonc de Malacca ». La férule est en laiton massif, sans aucun ornement (de nombreux corps compagnonniques de la famille de Maître Jacques ont, depuis le dernier quart du XIXe siècle, des férules ornées de divers symboles). 

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Pompon d’une canne des compagnon passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. © Cliché Jean-Michel Mathonière, tous droits réservés. Coll. particulière.

Le dessus du pommeau porte en couronne extérieure le nom et le surnom du compagnon, l’abréviation C.P.T.D.P. (Compagnon Passant Tailleur De Pierre), tandis qu’au centre, dans une couronne formée d’une branche de chêne entrecroisée à une branche de laurier (il existe quelques variantes dans le choix des végétaux symboliques, cf. mon étude sur le blason des CPTDP : fichier PDF), s’entrecroisent le compas et l’équerre, sans autre outil – à la différence des autres corps de métiers qui y ajoutent ou y substituent un outil plus caractéristique de la profession, par exemple la besaiguë chez les charpentiers. On y trouve également les quatre lettres « mystiques » propres aux compagnons passants tailleurs de pierre : C T E G, qui signifient tout simplement « Compagnons Tous En Général », expression que l’on rencontre en toutes lettres en tête de certains documents internes et qui désigne l’autorité suprême qu’exerce l’assemblée des compagnons passants tailleurs de pierre de la ville de Paris, ville directrice du Tour de France. 

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Inscription figurant sur la canne d’un compagnon passant tailleur de pierre : GARRIGUES Bard [Bernard] DIT LA FRANCHISE D’AVIGNON. CPTDP [Compagnon Passant Tailleur De Pierre]. © Cliché Jean-Michel Mathonière, tous droits réservés. Coll. particulière.

Hormis les mentions de son passage à Bordeaux (comme aspirant), Paris (où il a probablement été reçu compagnon) et enfin, Avignon, durant son tour de France, nous ne savons actuellement rien de plus sur Bernard Garrigues, la Franchise d’Avignon.

TRAVAIL ET HONNEUR

Laurent BASTARD et Jean-Michel MATHONIÈRE

TRAVAIL ET HONNEUR
Les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles

Collection « Les carnets de Dédale », volume 1.

Format 21 x 21 cm, broché cousu, 396 pp., nombreuses illustrations N & B et couleurs.

Ouvrage épuisé.

Héritiers d’une longue tradition qui plonge ses racines jusque dans les légendes concernant la construction du temple de Salomon et, en tous les cas, jusqu’aux « bâtisseurs de cathédrales », les Compagnons Passants tailleurs de pierre (C.P.T.D.P.) constituent l’un des compagnonnages du Devoir des plus attachants et intéressants mais, jusqu’à la publication du présent ouvrage, des plus méconnus.

Sous l’Ancien Régime, les Compagnons tailleurs de pierre forment une véritable élite des métiers, côtoyant la noblesse et le clergé, fournissant non seulement la main-d’œuvre mais également les architectes et les ingénieurs des grands chantiers de construction. L’évolution des mentalités et la prolétarisation des ouvriers au XIXe siècle perturberont cette société exigeant de ses membres tout autant un sens exacerbé de l’honneur que l’amour du travail, de la « belle ouvrage ». La devise des Compagnons avignonnais, « Labor et Honor », résume parfaitement cette exigence, cette voie chevaleresque du métier qui est celle des compagnonnages dans leur ensemble, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui.

Chaleureusement salué par la critique lors de sa parution, notamment par les actuels Compagnons tailleurs de pierre du Devoir, Travail et Honneur inaugure un total renouvellement de l’étude historique des compagnonnages, fondé sur un appareil documentaire exceptionnel : la découverte de deux importants fonds d’archives publiques, dont l’analyse objective permet non seulement de mieux connaître cette société, tant en Avignon que dans la France entière, mais aussi de remettre en question un grand nombre d’idées reçues concernant le Compagnonnage dans son ensemble. En quelques années, c’est devenu un incontournable ouvrage de référence.

COMPTES RENDUS :

TRAVAIL ET HONNEUR

Nous craignons peu d’être contredit si nous affirmons qu’un lecteur attentif, déjà engagé dans le champ des « études traditionnelles », se sentira vite concerné par ce gros et beau volume, même s’il n’est pas un spécialiste de l’histoire des compagnonnages de métiers. Il comprendra qu’il s’agit d’une étude d’un genre nouveau, à la fois par la richesse du matériau documentaire qu’il apporte (totalement inédit) et par sa méthode d’approche originale. Il découvrira aussi que les enjeux d’un tel travail débordent largement le terrain simplement compagnonnique […]

Des découvertes faites, de celles que l’on est en droit d’espérer et de l’ouvrage publié, on peut sans exagération considérer que l’histoire des initiations de métiers s’est engagée sur une « terra incognita » et a pu franchir une étape décisive. Un verrou a sauté […]

Francis Laget
in Connaissance des Religions n° 47-48

Si l’étude de ce fonds d’archives […] n’est pas propre à fournir de nouvelles lumières sur la grande question de l’origine des compagnonnages, les auteurs ne s’interdisent pas d’ouvrir ce chapitre et de « succomber à la tentation délicieuse de l’échafaudage d’hypothèses » (ce sont leurs propres mots, et l’on voit par cette boutade le recul qu’ils ont su prendre par rapport à leur sujet). Et en effet, tout en démontrant la relative fragilité de tout ce qui a pu être écrit sur ce point, ils explorent un vaste éventail de possibilités, en apportant les éléments qui plaident en faveur ou contre chacune d’elles, la réalité se situant probablement dans une combinaison complexe qu’il ne sera sans doute jamais possible de déterminer précisément. […] Cette étude ainsi menée de façon satisfaisante vient donc enrichir de manière significative la connaissance des Compagnons des siècles passés […] 

Daniel Patoux
in Compagnons et Maîtres d’Œuvre n° 261
(Journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment)