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Le Serpent compatissant

Jean-Michel Mathonière

LE SERPENT COMPATISSANT
Iconographie et symbolique du blason des Compagnons tailleurs de pierre

précédé de :

Compagnons du Saint-Devoir & bâtisseurs de cathédrales

Format 15 x 21 cm, broché cousu, 112 pp., nombreuses illustrations N & B.

Prix : 15 euros

Seconde édition, augmentée d’une note à propos de Maître Jacques Barozzi de Vignole.

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Ce volume rassemble et complète plusieurs études consacrées à l’exploration des racines historiques des compagnonnages de tailleurs de pierre français, tout particulièrement au travers de l’iconographie et de la symbolique de leurs blasons et de leur emblématique. En effet, si les sources documentaires les concernant avec certitude ne remontent pas, pour l’instant, avant le début du XVIIe siècle, l’analyse de leurs emblèmes symboliques permet d’entrevoir combien les Compagnons tailleurs de pierre sont les héritiers directs des bâtisseurs des cathédrales du XIIIe siècle et, peut-être, d’un passé bien plus lointain. Cette quête historique, pleine de suspens, permet de mieux comprendre la dimension spirituelle du Saint-Devoir des Compagnons, véritable « Chevalerie » artisanale. Le rôle prédominant de la géométrie, non seulement comme moyen technique mais aussi comme support symbolique, est également bien mis en évidence – tant par l’analyse des symboles du métier (l’équerre, la règle et le compas) que par des tracés qui ne doivent rien à l’imagination et à l’approximation. Au fil des pages et des notes, très abondantes, le lecteur découvrira aussi, que l’expression « Art royal », souvent appliquée à la tradition maçonnique, retrouve probablement par cette étude sa source authentique : le Livre VIII des Proverbes, attribué à Salomon et qui contient la majeure partie du substrat symbolique de la tradition initiatique des bâtisseurs.

Voir l’introduction de ce livre (texte intégral)

Voir un extrait du chapitre 1

Télécharger chapitre 2 intégral (fichier PDF 132 Ko) 

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COMPTES RENDUS :

Petit ouvrage mais densité du propos et abondance de l’illustration : ainsi pourrait-on résumer l’excellent Serpent compatissant dont le titre renvoie au serpent et au compas présents dans le blason des Compagnons tailleurs de pierre du Devoir. J.-M. Mathonière développe ici certains thèmes effleurés dans Travail et Honneur (1996) mais il va bien au-delà en abordant les sujets, toujours délicats, de l’origine des compagnonnages, de l’interprétation de leurs symboles et des comparaisons qui peuvent s’établir entre ces sociétés, les corporations médiévales et la franc-maçonnerie opérative. L’auteur réussit l’exercice difficile qui consiste à comparer sans assimiler ainsi qu’à interpréter les symboles en demeurant strictement dans le contexte où ils apparaissent. Mais surtout, il pose la question de fond qui doit désormais présider à toute recherche dans ce domaine : qu’est-ce qu’un compagnonnage ? Et plus précisément, qu’était-ce à l’époque où l’on en aborde l’étude ? Quels sont ses caractères spécifiques (les couleurs fleuries des tailleurs de pierre par exemple) ? J.-M. Mathonière insiste enfin sur la nécessité de disposer de sources fiables avant d’affirmer l’antériorité de tel ou tel symbole ou comportement  : simple rappel des principes de toute recherche historique, sans lesquels on peut écrire n’importe quoi. Mais l’absence de sources n’exclut pas d’émettre des hypothèses en attendant de découvrir les preuves.

De tout cela il résulte un ouvrage qui renouvelle sensiblement la vision classique d’un Compagnonnage aux finalités strictement mutualistes, syndicales, morales et d’éducation professionnelle. L’auteur montre bien que le Devoir des C.P.T.D.P. (et des autres corps) était empreint de symbolisme chrétien et que sa vocation était donc aussi d’ordre spirituel : le serpent qui enlace le compas, présents aussi dans les éditions des Livres d’Architecture de Philibert De L’Orme, ne sont pas des motifs décoratifs mais renvoient, entre autres, au Christ rédempteur et à la vertu de la Prudence. Il est à souhaiter que cette étude amorce la troisième voie des futures recherches sur les fondements des compagnonnages : loin du pseudo-ésotérisme et de la lecture maçonnique, autant que de l’étude folklorique ou de la seule histoire sociale.

Laurent Bastard
Directeur du Musée du Compagnonnage (Tours)

La collaboration de Jean-Michel Mathonière avec Laurent Bastard nous avait offert Travail et Honneur, cette excellente étude sur les Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon aux XVIIIe siècle, et on retrouve ici la même rigueur dans la poursuite de l’investigation de quelques champs qu’avait ouverts cette étude. Cinq textes ayant déjà connu une diffusion éphémère (conférence ou publication dans des périodiques) qu’il est intéressant de voir rassemblés car ce sont autant de coup de sonde dans le lointain passé du compagnonnage, encore si mal connu. Entre recherche socio-historique, cantonnée aux écrits, et recherche symbolique se laissant trop facilement dériver dans une subjectivité hasardeuse, la troisième voie originale empruntée et qu’on pourrait appeler « le symbolisme raisonné » explore avec minutie chaque détail iconographique et le met en rapport avec ses autres représentations contemporaines pour tenter d’en trouver les racines.

La prudence de la méthode interdit toute conclusion catégorique, mais de séduisants indices sont mis à jour, comme ces couronnes fleuries qui se révèlent un premier élément tangible de la filiation présumée des bâtisseurs de cathédrales avec les Compagnons tailleurs de pierre. Appréciable aussi la pertinence de l’étude du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre, orné du serpent qui explique le titre du recueil. Sans prétention à épuiser le sujet – sa recherche se poursuit au fur et à mesure de la découverte de nouveaux documents – l’auteur a voulu par cet ouvrage planter quelques jalons qu’il livre à notre curiosité. 

Daniel Patoux
in Compagnons et Maîtres d’Œuvre n° 281
(Journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment)

Le serpent compatissant : introduction

Cet article reproduit l’introduction intégrale de mon livre Le serpent compatissant.

salomon et hiram
Salomon et l’architecte du Temple de Jérusalem, avec l’équerre et le compas « serpentin ». Cathédrale de Reims, XIIIe siècle.

INTRODUCTION

Les compagnonnages français de tailleurs de pierre forment un sujet qui intéresse un public assez large et hétérogène.

Les actuels et futurs Compagnons tailleurs de pierre tout d’abord, quelles que soient leurs sociétés de rattachement, car ils se doivent de mieux connaître et comprendre leurs traditions et leur histoire. À cet égard, il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’en définitive, passées la collecte des faits et leur analyse, le rôle de l’histoire est de nourrir la réflexion sur le présent et d’ainsi aider, peut-être, à mieux préparer l’avenir.

Viennent ensuite tous ceux qui s’intéressent à divers titres à l’architecture, à l’histoire de l’art et des techniques, à celle du travail et des métiers, à la sociologie, etc. – c’est-à-dire à tous les domaines où les compagnonnages, en général, et celui des tailleurs de pierre, en particulier, ont laissé des empreintes dont l’importance est quelquefois négligée. Ainsi, tout particulièrement, de l’histoire de l’architecture qui tend à se préoccuper davantage des architectes que des ouvriers ; or, l’architecte ne fut bien souvent, jusque tard dans le XVIIIe siècle et même au-delà, que le primus inter pares, c’est-à-dire un habile tailleur de pierre (Compagnon ou non, les documents ne sont généralement guère explicites sur ce point).

Enfin, le sujet intéressera évidemment tous ceux qui se préoccupent du symbolisme et de l’histoire de la franc-maçonnerie. Si la parenté entre cette dernière et les compagnonnages reste incertaine et même douteuse du point de vue strictement historique – j’y reviendrai –, il n’en demeure pas moins que des rapports bien réels existent à deux niveaux : celui des influences réciproques, dès le XVIIIe siècle, et celui de l’enracinement dans des substrats culturels communs ou similaires. Au-delà de la problématique d’éventuels emprunts qui trahiraient de ce fait un lien de parenté, l’analyse des symboles du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre (français) permet à cet égard de mettre en évidence des sources auxquelles les loges opératives (anglaises) ont également – et nécessairement – empruntées. C’est notamment ainsi que l’appellation d’« Art royal », qui est appliquée de longue date à la tradition maçonnique, trouve indubitablement son origine dans le huitième livre des Proverbes attribué à Salomon – le roi bâtisseur que les compagnonnages comme la franc-maçonnerie revendiquent pour fondateur de leurs institutions respectives – ; source biblique dans laquelle s’enracinent de nombreux symboles juifs et chrétiens relatifs à la dimension cosmologique de l’architecture/géométrie (c’est tout un) et que, pour leur part, les Compagnons Passants tailleurs de pierre ont surtout exploitée sous l’angle de la thématique de la Prudence, vertu que, dès le XVIe siècle, un Philibert Delorme préconise à l’architecte et au maître-maçon de particulièrement cultiver.

Puisque nous en sommes à évoquer la prudence, c’est le lieu de préciser quelque peu l’orientation méthodologique de ce travail et de faire quelques mises en garde d’ordre général.

Un premier constat tout d’abord : si le sujet général des compagnonnages reste, malgré toutes les zones d’intérêt qu’il recouvre, un champ de recherche très peu exploré par les historiens contemporains, c’est assez probablement à cause de l’aura de mystère et d’ésotérisme dans lequel il baigne. Les contraintes scientifiques auxquelles sont soumis les chercheurs, notamment en ce qui concerne la valeur des matériaux documentaires fondant leur travail, s’accordent en effet difficilement avec le culte du secret ou de l’approximatif qu’entraîne une telle atmosphère – qu’une frange d’auteurs cultive, il faut le dire, plus souvent à tort qu’à raison. Il serait pourtant précieux de posséder sur les compagnonnages davantage de ces monographies locales ou spécifiques qui font la richesse des ressources documentaires dont disposent abondamment d’autres domaines des sciences humaines afin d’en faciliter l’étude générale.

Outre ces monographies, travaux ingrats à bien des titres, il reste bien sûr possible d’envisager de traiter avec ampleur du sujet sans prendre le risque d’aborder sur le fond les questions ésotériques et d’encourir ainsi les foudres de la communauté scientifique, par exemple en l’envisageant sous l’angle strict de l’histoire des organisations ouvrières, pour n’y voir qu’une sorte d’ancêtre des écoles de perfectionnement professionnel, des syndicats, des caisses de retraite et autres mutualités – c’est ce qu’a fait en 1901 Étienne Martin-Saint-Léon en publiant le premier ouvrage spécifiquement consacré à l’histoire du compagnonnage. L’on peut aussi, toujours dans la même crainte, s’intéresser avant tout à son histoire moderne, celle pour laquelle la documentation est abondante et l’interprétation des faits réductible à des schémas communs et à des instrumentalisations discernables – c’est ce qu’a fait François Icher tout récemment en publiant sa thèse de doctorat consacrée aux compagnonnages au XXe siècle.

L’on peut encore et surtout, toujours pour complaire à la pensée académique, tenir (mais en l’avouant à mots couverts, «  médiatiquement corrects ») tout le fatras ésotérique pour foutaises bonnes à cependant attirer la clientèle des rêveurs et autres gogos, ou, au mieux, pour un folklore aujourd’hui dépassé qui illustre bien le caractère crédule et superstitieux, presque infantile des ouvriers d’antan. Si doués et si sympathiques cependant, ces ouvriers (qui, hormis quelques nobles, n’en compte pas parmi ses ancêtres proches ?). Ah ! L’amour de la belle ouvrage qui fait si cruellement défaut à notre époque (sauf chez les Compagnons bien sûr !)… Ah ! Les beaux clichés romantiques pour illustrer des livres décidément trop polis pour être honnêtes, trop quadrichromiques pour être assez hauts en couleurs… La difficulté qui reste cependant latente, c’est de choisir son camp : la littérature ou l’université, le succès de librairie ou la relégation dans les bibliothèques savantes et les étaux des soldeurs. Car il s’avère difficile de jouer et de gagner sur les deux tableaux.

L’on pourra trouver ces propos cyniques et trop caricaturaux. Pourtant, ils décrivent (me semble-t-il avec lucidité) les ornières dans lesquelles s’est depuis des décennies embourbée la majorité des recherches et des publications sur les compagnonnages français : excès d’ésotérisme (ou, plus exactement, de pseudo ésotérisme)  ; excès d’académisme ; excès de romantisme et de folklore sur l’air du « bon vieux temps ».

Or, tout excès d’imagination mis à part, il me faut insister ici sur le fait que les compagnonnages possèdent bel et bien une profonde dimension initiatique qui ne saurait être réduite ni au folklore (au sens péjoratif que ce terme tend à prendre), ni à de simples considérations relatives à la psychologie des groupes – lesquelles, comme on peut actuellement le constater aussi pour l’emploi à tout propos du terme « compagnonnage » dans la presse, s’accompagnent trop souvent d’une banalisation excessive de l’adjectif « initiatique ». Même s’ils comportent des épreuves physiques qui ne sont pas que symboliques (comme c’est le cas dans la franc-maçonnerie), les rites de Réception ne sont pas totalement analogues aux bizutages pratiqués dans les grandes Écoles ; même s’ils sont pour partie les héritiers de ces « mystères  » dont les représentations théâtrales attiraient les foules du Moyen ge sur les parvis des cathédrales, ce n’en sont pas que des vestiges folkloriques. De même, contrairement à une idée très répandue, les symboles que véhiculent ces rites et les traditions compagnonniques, n’appartiennent pas seulement au métier exercé par tel ou tel, loin s’en faut, et ne sauraient par conséquent être réduits à un ensemble de simples (et archaïques) signes identitaires.

Il convient donc en réalité d’aborder l’étude de la dimension initiatique et symbolique des compagnonnages, dimension qui en forme le cœur à défaut de ne (peut-être) pas en avoir été le moteur, avec la même objectivité que leurs autres aspects et avec les compétences adéquates : ainsi, la symbolique ancienne obéit-elle à des règles de lecture, qui s’apprennent et possèdent somme tout une grande rigueur, et non simplement à des « intuitions » qui, souvent fondées sur l’ignorance, laissent trop aisément le champ libre aux obsessions de chacun – ou, pire finalement, à des banalités « psycho-quelque chose » tellement passe-partout qu’elles en sont, sous le bel habit de leur jargon, quasi totalement vides de sens.

Ce n’est pas dire que les rites et symboles compagnonniques relèvent intégralement d’un ésotérisme qui serait consciemment cultivé depuis des siècles par tous les Compagnons, indistinctement. S’il n’est pas impossible que leur trame fondamentale résulte initialement d’une telle intention – nous verrons au sujet du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre qu’il fait preuve d’une profonde cohérence et ouvre graduellement (initiatiquement) à des perspectives pour le moins spirituelles –, le temps et les préoccupations de ces hommes, qui ne sont pas que des spéculatifs (car les opératifs savent eux aussi spéculer), ont fait leur œuvre et ont rendu relativement confuse la tradition.

Si la compréhension exacte de certains des éléments de l’héritage compagnonnique est probablement à jamais impossible, pour cause de lacunes documentaires irrémédiables, celle d’un assez grand nombre peut être à peu près restituée, soit en mettant à jour de nouvelles sources documentaires, soit – et c’est là une méthode dont l’application forme l’essentiel de ce livre – en analysant les sources connues en perspective d’en retrouver et d’en dater les racines dans les substrats culturels (notamment religieux et professionnels) que les compagnonnages d’antan avaient nécessairement à leur disposition. Outre l’iconographie emblématique qui s’avère être un gisement particulièrement riche et relativement aisé à structurer chronologiquement, bien d’autres aspects de la tradition compagnonnique (par exemple l’étymologie de leur vocabulaire spécifique) sont susceptibles de fournir ainsi de précieuses indications, lesquelles peuvent d’ailleurs déboucher sur des découvertes documentaires venant les confirmer ou, plus généralement, les affiner. Et ces nouvelles sources peuvent à leur tour être décortiquées à l’aide de la même méthode, etc.

Dans une telle perspective, où le recours à l’hypothèse est cultivé et – je l’espère – maîtrisé, l’infirmation fait quelquefois tout autant progresser que la confirmation et il apparaît au chercheur, souvent trop pressé d’aboutir, qu’il importe finalement moins de résoudre les questions que de tout d’abord les poser. Et la difficulté ne réside pas dans les questions évidentes, mais dans toutes celles qui, n’étant pas perçues comme telles, ne sont évidemment pas posées et faussent ainsi l’appréciation globale des perspectives auxquelles doit s’ouvrir le processus de recherche. Dans le domaine compagnonnique, beaucoup de connaissances supposées définitivement acquises s’avèrent en effet, au fur et à mesure que des découvertes documentaires permettent de progresser, être des idées reçues qui entravent la recherche. Ainsi, pour en donner un seul exemple concret, lorsque Laurent Bastard et moi-même avons commencé l’étude des documents des Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon, il a fallu plusieurs semaines, le nez dans les textes à longueur de journées et de nuits, pour nous rendre compte et nous étonner de l’absence du terme « tour de France » – et comprendre alors, cette question étant posée, que cette pratique « caractéristique » (au sens quasi exclusif et fondamental du terme) des compagnonnages n’avait pas, sous l’Ancien Régime, tout à fait la forme et l’importance considérable qu’elle avait prises (surtout dans d’autres métiers que celui de tailleur de pierre) au cours du XIXe siècle. C’est là l’illustration d’un piège redoutable auquel sont fréquemment confrontés les historiens dans leurs analyses : la projection sur le passé de grilles de lectures toutes faites, admises par tous et bien commodes, mais qui peuvent en certains cas s’avérer totalement fausses car forgées a posteriori.

J’ai évoqué ci-dessus le problème des lacunes documentaires. C’est là un point particulièrement important sur lequel il convient d’attirer l’attention du lecteur car ce problème est souvent dissimulé ou minimisé par le recours non seulement à des généralités qui ne concernent pas nécessairement et indistinctement toutes les sociétés compagnonniques (il est d’importantes différences entre certaines), mais aussi à des sources hétérogènes, tout particulièrement maçonniques.

L’idée de l’existence d’un « tronc commun » entre la franc-maçonnerie et les compagnonnages est ancrée en France depuis longtemps. Elle se fonde sur un certain nombre de ressemblances formelles, tant au niveau des rites que des symboles, qui semblent autoriser (voire obliger) les chercheurs à recourir aux sources maçonniques, opératives ou non, pour colmater les brèches béantes des sources compagnonniques. Or, comme cela a déjà été souligné dans Travail et Honneur et rappelé à plusieurs reprises par Laurent Bastard, ces ressemblances formelles sont un bon constat dont on tire de mauvaises conclusions. Comme je l’ai déjà suggéré plus haut, il convient de s’en tenir prudemment, tant qu’il n’existe pas de preuves certaines d’une parenté organique entre les loges opératives britanniques et les compagnonnages français, à considérer que la cause des ressemblances formelles – du moins celles qui échappent aux influences réciproques postérieures à l’introduction de la franc-maçonnerie spéculative en France (vers 1730) – est l’enracinement de ces deux mouvements dans des substrats culturels en tout ou partie communs ou similaires. C’est là une hypothèse de travail novatrice qui fait l’objet dans ce recueil d’une étude spécifique, tant il est nécessaire de bien cerner les enjeux de cette question, tissée de non-dits pour le moins pervers, et d’expliciter chacun des termes par lesquels je l’énonce. Il n’est sans doute pas inutile de souligner aussi que cette hypothèse m’a aidé à réaliser d’heureuses découvertes depuis quelques années.

Certes, je doute que ces derniers aspects, très techniques et quelquefois extrêmement critiques, passionnent tous les lecteurs, mais il n’est jamais sans intérêt de savoir comment se passent les choses en cuisine, même si l’on n’a pas vocation à devenir soi-même cuisinier ou, en l’occurrence, historien. Cela permet de découvrir et de mieux apprécier l’importance des subtilités, car l’histoire n’est jamais qu’une tentative de résurrection du passé, c’est-à-dire d’une vie qui n’est plus, certes, mais qui était certainement tout aussi pleine de nuances et de contradictions que l’est la nôtre aujourd’hui.

Un mot encore au sujet de la méthodologie, pour préciser que je me suis efforcé dans ce nouveau livre de répartir harmonieusement les considérations accessibles au plus grand nombre possible de lecteurs (je n’aime pas l’expression « grand public » qui dissimule trop souvent une vulgarisation excessive, c’est-à-dire des erreurs ou des demi-vérités), considérations qui forment le corps de l’ouvrage, et celles, encore plus complexes, qui sont avant tout destinées à ceux, spécialistes ou non, qui souhaiteraient prolonger la lecture par une compréhension plus détaillée de certaines de mes hypothèses et affirmations (quelquefois surprenantes au regard de ce qui est communément admis), ainsi que par une investigation dans les sources documentaires. Ces aspects font l’objet d’abondantes notes, elles-mêmes souvent très longues. Contrairement à mon habitude et à mes travers de graphiste que connaissent bien (et semblent apprécier) mes lecteurs habituels, tout ce matériel critique est renvoyé en fin de volume et forme en quelque sorte un livre dans le livre – ceci afin de ne pas perturber sans cesse l’attention du lecteur non spécialiste. Autre innovation : le corps de caractère employé pour ces notes, un peu plus important qu’à mon habitude, l’expérience montrant – suite aux questions posées par des lecteurs sur des points pourtant traités – que celles-ci sont trop peu lues, soit parce que l’on considère, à tort, qu’il ne s’agit que d’éléments secondaires ou purement académiques, soit justement qu’un corps trop petit fatigue les yeux du lecteur.

Il me reste au seuil de ce livre à préciser combien il n’a pas prétention à l’exhaustivité, ni à donner des réponses définitives à certaines questions quand bien même elles sembleraient ici plus ou moins résolues. Le but recherché est avant tout de poser un jalon dans mes recherches qui puisse servir de pierre d’achoppement ou de fondation à d’autres. Ce n’est plus une pierre brute et ce n’est pas encore une pierre parfaitement cubique. Le ciseau de la méthode nécessite probablement d’être mieux affûté. En rendant publiques ces recherches, ce livre permet ainsi à chacun, s’il souhaite perfectionner l’ouvrage et s’en estime « capable » (pour reprendre cette expression par laquelle répondent les Compagnons lorsque, venu le temps des chansons dans un banquet, le Rouleur leur demande s’ils estiment tel ou tel Pays ou Coterie à même de chanter la gloire et l’honneur des vieux Devoirs), de saisir le maillet de la volonté.

Ce n’est donc pas seulement un livre, c’est un appel au travail… 

 Jean-Michel Mathonière puce
Toussaint 2001

TRAVAIL ET HONNEUR

Laurent BASTARD et Jean-Michel MATHONIÈRE

TRAVAIL ET HONNEUR
Les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles

Collection « Les carnets de Dédale », volume 1.

Format 21 x 21 cm, broché cousu, 396 pp., nombreuses illustrations N & B et couleurs.

Ouvrage épuisé.

Héritiers d’une longue tradition qui plonge ses racines jusque dans les légendes concernant la construction du temple de Salomon et, en tous les cas, jusqu’aux « bâtisseurs de cathédrales », les Compagnons Passants tailleurs de pierre (C.P.T.D.P.) constituent l’un des compagnonnages du Devoir des plus attachants et intéressants mais, jusqu’à la publication du présent ouvrage, des plus méconnus.

Sous l’Ancien Régime, les Compagnons tailleurs de pierre forment une véritable élite des métiers, côtoyant la noblesse et le clergé, fournissant non seulement la main-d’œuvre mais également les architectes et les ingénieurs des grands chantiers de construction. L’évolution des mentalités et la prolétarisation des ouvriers au XIXe siècle perturberont cette société exigeant de ses membres tout autant un sens exacerbé de l’honneur que l’amour du travail, de la « belle ouvrage ». La devise des Compagnons avignonnais, « Labor et Honor », résume parfaitement cette exigence, cette voie chevaleresque du métier qui est celle des compagnonnages dans leur ensemble, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui.

Chaleureusement salué par la critique lors de sa parution, notamment par les actuels Compagnons tailleurs de pierre du Devoir, Travail et Honneur inaugure un total renouvellement de l’étude historique des compagnonnages, fondé sur un appareil documentaire exceptionnel : la découverte de deux importants fonds d’archives publiques, dont l’analyse objective permet non seulement de mieux connaître cette société, tant en Avignon que dans la France entière, mais aussi de remettre en question un grand nombre d’idées reçues concernant le Compagnonnage dans son ensemble. En quelques années, c’est devenu un incontournable ouvrage de référence.

COMPTES RENDUS :

TRAVAIL ET HONNEUR

Nous craignons peu d’être contredit si nous affirmons qu’un lecteur attentif, déjà engagé dans le champ des « études traditionnelles », se sentira vite concerné par ce gros et beau volume, même s’il n’est pas un spécialiste de l’histoire des compagnonnages de métiers. Il comprendra qu’il s’agit d’une étude d’un genre nouveau, à la fois par la richesse du matériau documentaire qu’il apporte (totalement inédit) et par sa méthode d’approche originale. Il découvrira aussi que les enjeux d’un tel travail débordent largement le terrain simplement compagnonnique […]

Des découvertes faites, de celles que l’on est en droit d’espérer et de l’ouvrage publié, on peut sans exagération considérer que l’histoire des initiations de métiers s’est engagée sur une « terra incognita » et a pu franchir une étape décisive. Un verrou a sauté […]

Francis Laget
in Connaissance des Religions n° 47-48

Si l’étude de ce fonds d’archives […] n’est pas propre à fournir de nouvelles lumières sur la grande question de l’origine des compagnonnages, les auteurs ne s’interdisent pas d’ouvrir ce chapitre et de « succomber à la tentation délicieuse de l’échafaudage d’hypothèses » (ce sont leurs propres mots, et l’on voit par cette boutade le recul qu’ils ont su prendre par rapport à leur sujet). Et en effet, tout en démontrant la relative fragilité de tout ce qui a pu être écrit sur ce point, ils explorent un vaste éventail de possibilités, en apportant les éléments qui plaident en faveur ou contre chacune d’elles, la réalité se situant probablement dans une combinaison complexe qu’il ne sera sans doute jamais possible de déterminer précisément. […] Cette étude ainsi menée de façon satisfaisante vient donc enrichir de manière significative la connaissance des Compagnons des siècles passés […] 

Daniel Patoux
in Compagnons et Maîtres d’Œuvre n° 261
(Journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment)