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Un texte inédit de Léonard de Vinci retrouvé à Avignon

Décidément, l’imminence des grandes expositions internationales destinées à commémorer le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci a boosté les musées et les équipes de chercheurs. Depuis un an, il ne s’est guère passé de semaine sans que l’on annonce la découverte de nouveaux documents ou d’œuvres en rapport avec le maître. On retiendra tout particulièrement dans cette catégorie les travaux ayant permis d’avoir enfin la quasi certitude que « La Joconde dénudée » que conserve le château de Chantilly est bel et bien, au moins pour partie, des mains du célèbre génie.

Ainsi, une fort discrète réunion de conservateurs parmi les plus compétents du monde s’est déroulée samedi 30 mars au Palais des Papes d’Avignon. C’était la raison réelle pour laquelle il était impossible d’accéder au centre-ville d’Avignon samedi, la direction des Gilets Jaunes ayant donné son consentement pour y organiser une fausse manifestation. Motif de cette réunion secrète ? Donner le dernier feu vert avant l’annonce officielle de la prodigieuse découverte, réalisée à Avignon il y a quelques mois, d’un manuscrit rédigé par Léonard de Vinci. Et cela avant son départ pour la fabuleuse exposition qui se déroulera au Louvre du 24 octobre 2019 au 24 février 2020.

Voici tout d’abord une photographie de cet inestimable document, qui nous a gracieusement été communiquée par le CIRI, organisme chargé de son analyse et des opérations de traitement destinées à en assurer la préservation physique (dépoussiérage, ionisation anti-moisissures, etc.).

Parchemin inédit de la main de Léonard de Vinci
© 2019 CIRI, Clos Luçay. Reproduction interdite sans autorisation.

Il a fallu de longs mois pour que les experts parviennent à comprendre ce texte car on sait que l’écriture de Léonardo est non seulement extrêmement difficile à déchiffrer, dans une langue matinée d’italien et de français, mais aussi parce qu’il utilisait des codes secrets à clés multiples. Des spécialistes du renseignement militaire ont d’ailleurs été appelés à la rescousse et c’est l’un d’entre-eux, le général Chalençon, qui est finalement parvenu à « craquer » le code (beaucoup plus compliqué en réalité que dans la fantaisie littéraire de Dan Brown).

Mais avant de vous en révéler un court extrait (car le CIRI réserve la publication intégrale pour le catalogue de l’exposition du Louvre), il faut révéler les circonstances de cette découverte providentielle. Le parchemin dormait en effet depuis environ deux siècles dans la bibliothèque de l’Académie de Vaucluse – dont on méconnait toute la richesse – et il y dormirait encore si ce n’était la curiosité proverbiale de son bibliothécaire, Monsieur C. Harvet. Au cours de travaux de classement, quelle ne fut sa surprise de trouver un document non inventorié, entre un parchemin juridique carolingien et une collection de monnaies chinoises rassemblée en 1889 par Joseph Eysséric, un Carpentrassien géographe, explorateur et peintre. On imagine aussi la stupéfaction lorsqu’ayant consulté un de ses collègues de l’Académie de Vaucluse, Monsieur T. Homas, grand spécialiste des archives, ils constatèrent, incrédules, qu’il s’agissait d’un texte rédigé par Léonard de Vinci lors de son trop bref séjour à Avignon (lors de son voyage à dos de mule entre l’Italie et la cour de François 1er), du 31 mars au soir au 2 avril 1516 au matin.

Que nous apprend ce texte en grande partie autobiographique de Léonard ? Eh bien tout d’abord que celui-ci était à la recherche du tombeau de Camelopardus, le mystérieux premier évêque d’Avignon. Pourquoi ? Eh bien parce que une légende locale faisait de lui le fondateur d’une société secrète qui aurait disposé des fabuleux secrets du roi Salomon ! N’ayant rien trouvé, le grand Vinci se tourna alors vers un érudit local, le Révérend Père d’Iguier (fondateur de l’église Saint-Agricol), afin de recueillir de sa bouche ce que lui-même avait reçu en confession ou lors des interrogatoires lorsqu’il officiait pour le tribunal de la Sainte Inquisition : les rites impies, sacrilèges et superstitieux des Compagnons de la Dive Bouteille, société secrète composée exclusivement d’artisans qui sévissait aussi bien dans les territoires de la couronne de France que dans les enclaves pontificales.

Comme le fait aujourd’hui Monseigneur Cattenoz (cf. son Encyclopédique de la franc-maçonnerie, éd. du Moniteur), Léonard voyait dans cette organisation les prémisses d’un ordre social susceptible de se passer de la hiérarchie de l’Église catholique. Ainsi, leur cri de ralliement était-il, en avance de plusieurs siècles, « Liberté ! Égalité ! Fraternité ! » mais, sous prétexte d’humanisme, ils travaillaient en réalité sans cesse à saper les fondements et remparts de la cité papale. On saisit parfaitement cette perversité dans l’extrait suivant de leur Code de 1495 que divulgue Léonard de Vinci dans son étude : 

« Dans les villes où l’église catholique possède des temples, les sections locales des Compagnons de la Dive Bouteille s’adresseront d’une façon officielle aux curés des églises pour obtenir la mise à leur disposition de ces bâtiments qui sont préférables à tous autres par leur disposition particulière qui est la copie de ce que doivent être nos ateliers symboliques, offrant toute la sécurité indispensable aux travaux de réception et possédant un matériel qui peut être avantageusement utilisé au profit de nos cérémonies. »

Quels étaient les rites mystérieux des Compagnons de la Dive Bouteille ? Avec l’autorisation du CIRI, voici quelques phrases du catéchisme d’initiation figurant sur le parchemin de Vinci :

« Le Grand Tire-Bouchon [note du transcripteur : c’est le titre symbolique et un peu ridicule que porte le chef de la section locale] : — Compagnons de la Dive Bouteille ici présents, si nos nouveaux frères devenaient parjures, que mériteraient-ils ? 
Tous répondent d’une voix sombre : — La mort ! 
Le Grand Tire-Bouchon : — Puisque vous avez confiance en leur parole ainsi qu’en leurs parrains, que demandez-vous pour eux ? 
Les Compagnons de la Dive Bouteille répondent d’une voix moins forte et plus douce : — La Lumière !
Le Grand Tire-Bouchon : — Que la lumière leur soit accordée et vous tous, Compagnons de la Dive Bouteille, à votre devoir qui est de boire. 
Ils boivent tous les trois coups convenus et au troisième… [la suite, d’une sauvagerie terrible, pourra être lue dans le catalogue de l’exposition Léonard de Vinci au musée du Louvre] »

L’emblème de la Dive Bouteille dessiné par Léonard de Vinci pour son ami François Rabelais. Gravure sur bois de l’édition princeps de 1519.

Tous les membres de l’équipe de rédaction de www.compagnons.info sont fiers et émus d’avoir été associés à l’annonce de cette prodigieuse découverte qui unit la grandeur de Léonard de Vinci à l’histoire avignonnaise. Nous tenons à remercier plus particulièrement l’Académie de Vaucluse et le professeur Jones, du cabinet Gilles & Jones, qui s’était déjà illustré avec la découverte du tombeau de Camelopardus, premier évêque d’Avignon.

Ajout du 2 avril 2019 : Je remercie le fidèle public de mes poissons d’avril ! Car vous l’aurez tous  compris : cette prodigieuse découverte est une farce. Toute ressemblance avec des personnages et des faits réels ne peut être que fortuite…

Catalogue des épures de Jean Jounqua (1796-1820), compagnon passant charpentier

L’objet de la présente publication en PDF, téléchargeable gratuitement, est de mettre à disposition de tous ceux que les épures du compagnon passant charpentier Jean Jounqua intéressent, notamment en vue de participer à la rédaction collaborative de leurs notices via l’album mis à la disposition de tous via Facebook, un document pratique, imprimable au format A4 et contenant une reproduction de résolution à peu près correcte des 141 épures et dessin. 

Vous pouvez me retourner vos remarques et suggestions, de préférence par des commentaires aux épures sur l’album Facebook, mais également par des commentaires ci-dessous ou bien encore par mail via l’adresse de contact de ce blog.

Pour télécharger gratuitement ce catalogue PDF (attention > 118 Mo), cliquez sur ce LIEN.

Les épures d’Agenois la Gaieté, Jean Jounqua (1796-1820), compagnon passant charpentier

Si l’on croise quelquefois sur le marché des antiquités de belles épures de « trait », notamment de compagnons charpentiers ou menuisiers, plus rarement de tailleurs de pierre, qui, trop souvent, terminent comme simples objets de décoration suspendues à un mur, il est assez rare de rencontrer des ensembles conséquents dont l’étude permet de mieux connaître le processus de transmission des savoirs dans tel métier, dans telle société compagnonnique, à telle époque ou encore dans telle région. Ajoutons que si de tels fonds existent en relativement grand nombre au fur et à mesure que l’on avance dans la seconde moitié du XIXsiècle (on évoquera notamment les épures des charpentiers du Devoir de Liberté passés par la célèbre école de Trait de Romanèche-Thorins), ils sont non seulement plus rares auparavant mais aussi généralement plus difficiles à étudier car leurs auteurs n’ont pas toujours eu la bonne idée, du moins selon notre conception actuelle du dessin technique, de légender leurs épures en indiquant au moins leur nom, la date et la nature de l’objet représenté. Dans tous les cas, le chercheur ne peut que regretter les dislocations irrémédiables résultant de la mise en vente à l’unité de tels ensembles par des marchands (même si bien évidemment on ne saurait leur reprocher de faire leur travail), les « belles » épures (j’entends sur le plan esthétique) s’arrachant à des prix élevés, les autres étant bradées, voire, pour celles qui ne se vendent pas et qui ne sont pas obligatoirement les moins intéressantes sur le plan technique et historique, abandonnées à nouveau dans un recoin d’entrepôt ou, finalement, jetées et détruites (j’ai eu connaissance de tels cas).

Par ailleurs, les sociétés compagnonniques comme diverses archives privées (et même publiques) conservent des cartons d’épures, souvent sans vraiment le savoir, ou, en tous les cas, sans avoir précisément conscience de l’intérêt qu’elles peuvent avoir pour les historiens. Sans parler du culte du secret qui trahit le plus souvent un problème d’identité des compagnonnages contemporains plutôt que d’en offrir une expression réellement « initiatique »…  

C’est donc avec une profonde émotion que j’ai récemment fait l’acquisition d’un carton à dessin comportant 121 feuilles qui, quelques-unes ayant été employées recto-verso, offrent au final 141 épures et dessins, la quasi-totalité étant du trait de charpente (deux sont des épures de coupe des pierres). Une partie seulement de ces épures est signée par « Jénois la Gaité » (traduire « Agenois la Gaieté »), Jean Jounqua (1796-1820), mais l’examen des dessins laisse à penser qu’un très grand nombre de ceux qui ne sont pas signés sont de la même main et datent des années 1815-1820. Il est toutefois possible que ce carton enferme des épures de la main d’un autre Jean Jounqua d’Agen (1813-1882), auteur d’un traité de charpente concernant les cintres et les escaliers paru en 1848. Et comme si ce n’était pas déjà assez compliqué, il existe aussi un autre Jean Jounqua, d’Agen, charpentier, né vers 1800 et décédé en 1870. Sans compter d’autres membres de la famille, également charpentiers. Une étude est en cours afin de débrouiller clairement l’arbre généalogique de cette famille.

Épure de flèche torse. Inv. JOUNQUA 001. © Jean-Michel Mathonière 2019. Reproduction interdite sans autorisation.

Cet ensemble est donc particulièrement intéressant à étudier du point de vue de la transmission des savoirs. N’étant pas charpentier, il m’a semblé pertinent de partager ces éléments via un album Facebook public afin que des charpentiers passionnés par l’histoire de leur métier et par le trait, qu’ils soient ou non compagnons, puissent m’aider en participant à une rédaction collaborative et contradictoire des notices de toutes ces épures. Je les compléterai moi-même au fur et à mesure d’informations diverses, notamment les dimensions des feuilles de papier, leur nature et origine (nombre d’entre elles portent des filigranes variés), les modèles existant dans les traités de charpente de cette époque (notamment celui de Nicolas Fourneau), etc.


Épure de charpente portant les lettres VGT, allusion aux quatre lettres sacrées des Soubises, UVGT. Inv. JOUNQUA 002. © Jean-Michel Mathonière 2019. Reproduction interdite sans autorisation.

Je remercie par avance tous ceux qui voudront bien participer bénévolement à cette recherche. Probablement en résultera-t-il une publication, sous forme papier et/ou numérique, pour laisser trace du savoir de ces Anciens.

Ce projet s’inscrit bien évidemment en prolongement de l’étude des épures de Jean-Jacques Laurès (1815-1883), « La Tranquillité de Caux », compagnon passant tailleur de pierre, dont je compte prochainement rendre compte ici sous une forme numérique collaborative (et d’ores et déjà magnifiquement documentée grâce à Jean-Pierre Bourcier), et de trois autres ensembles d’épures rentrés dans mes collections au cours de ces dernières années, l’un provenant d’un compagnon étranger tailleur de pierre, datant de la fin des années 1850, les deux autres provenant de compagnons passants charpentiers des années 1880-1930 (Romain Lalanne et son petit-fils, ainsi que des dessins et épures d’Eugène Briquet). La question du « trait » est en effet « centrale » pour ce qui concerne la transmission des savoirs chez les compagnons, ainsi que je l’ai évoqué dans ma conférence du 9 octobre 2018 à l’invitation de l’Académie des sciences au sujet des coupoles (visible en vidéo en suivant CE LIEN).

Souscription au livre “Le Pain des compagnons” par Laurent Bourcier, Picard la Fidélité

Le Pain des compagnons, c’est plus de 2000 pages, 750 illustrations en noir et blanc, 50 chapitres, 4 volumes – réunis dans un coffret – venant répondre à de nombreuses interrogations sur les compagnons boulangers et pâtissiers.

Laurent Bourcier,Picard la Fidélité, présente la première étude de cette ampleur consacrée aux compagnons boulangers en s’appuyant sur des informations jamais étudiées ni présentées au grand public jusqu’alors. Le fait d’appartenir au compagnonnage lui a permis de consulter non seulement les fonds publics mais encore d’accéder aux archives privées de sa société.

Leur naissance en 1811, vérité ou fiction ? Pourquoi ces rixes sanglantes entre sociétés ? Comment la franc-maçonnerie participa-t-elle à la pacification des sociétés rivales ? Quels sont leurs rapports avec leurs patrons ? Y eut-il des révolutionnaires parmi eux ? Leurs rites d’initiation sont-ils figés ? Pourquoi certain portent des anneaux aux oreilles ? Pourquoi les itinérants ne trouvaient-ils pas d’embauche en Provence ? Quelles étaient leurs relations avec les autorités sous la Commune de Paris ? Comment ont-ils réussi à se faire reconnaître de la famille du Devoir ? Comment considéraient-ils les bureaux de placement ? Quel sont ces rites mystérieux lors d’un enterrement ? Exista-t-il des compagnons boulangers du Devoir de Liberté ? Quelles ont été les différentes scissions ? Pourquoi furent-ils nombreux à adhérer à l’Union Compagnonnique ? Peuvent-ils faire appel à la Justice lors d’un conflit avec une Mère ? Quelle est leur position envers le syndicalisme ? Les Morts pour la France de 14-18, où sont-ils décédés et dans quelles conditions ? Les cayennes restèrent-elles actives sous l’Occupation et le régime de Vichy ? Et bien d’autres encore…

Pour en savoir plus et souscrire au livre (pas d’arrhes à verser, parution en automne-hiver 2019) :

https://lepaindescompagnon.wixsite.com/book

Conférence sur les compagnons tailleurs de pierre et la gnomonique

Le Laboratoire de Mathématiques d’Avignon (LMA) et la Structure Fédérative de Recherche AGORANTIC de l’Université d’Avignon organisent le 22 février un colloque d’une journée autour d’Athanase Kircher (1602-1680), jésuite et érudit, un des scientifiques les plus importants de l’époque baroque. Cet événement est en partenariat avec l’Académie de Vaucluse et l’association Lux et Umbrae.

Mathématiciens et historiens traiteront du thème de la transmission des connaissances mathématiques sur les cadrans solaires. Partenaire de la journée, la bibliothèque Ceccano occupe les bâtiments de l’ancien collège des Jésuites où enseigna Kircher en 1632. Elle conserve dans ses murs les vestiges d’un exceptionnel cadran solaire à réflexion qu’il réalisa alors. Ce colloque sera ouvert au public.

Le nombre des places disponibles étant limité, il est indispensable de réserver en indiquant quelles sont les conférences que vous souhaitez suivre en envoyant un mail à:
colloquekircher@gmail.com 
avant le dimanche 17 février.

Voici le programme:
09:30 > 10:00 : accueil
10:00 > 10:45 : Denis Savoie (Astronome, SYRTE – Observatoire de Paris et musée des Arts et Métiers), La gnomonique de Kircher : une diversité inégalée.
11:00 > 11:45 : Étienne Ghys (Mathématicien, ENS Lyon, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences), Ombre et lumière.
13:45 > 14:15 : Raphaël Dallaporta présentera son installation vidéo : Mundo combinatorio / Monde combinatoire. 
14:30 > 15:15 : Isabelle Pantin (Littérature et Language, ENS Ulm), Kircher, le livre et l’image scientifique.
15:30 > 16:15 : Jean-Michel Mathonière, Les compagnons tailleurs de pierre et la gnomonique.

Franc-maçonnerie opérative et spéculative

Cet article reproduit tel quel le texte du chapitre éponyme que j’ai rédigé pour le catalogue de l’exposition consacrée en 2016 par la BnF à la franc-maçonnerie.

Il est également accessible gratuitement sous forme numérique sur le site dédié de cette exposition, avec des illustrations et des liens spécifiques :

http://expositions.bnf.fr/franc-maconnerie/arret/01-2.htm

La distinction entre opératifs et spéculatifs, commode sur le plan du langage, contribue cependant à fausser la compréhension exacte de la nature de la franc-maçonnerie.

Les symboles et des rites des tailleurs de pierre

La franc-maçonnerie est, dès le XVIIIe siècle, qualifiée de « spéculative » – au sens de « théorique et abstraite » –, car elle emploie des symboles du métier de maçon pour nourrir la réflexion de ses membres mais n’exige pas d’eux l’exercice réel de cette profession. Par opposition, « opérative » est un terme plus récent forgé a contrario pour désigner aussi bien toute la franc-maçonnerie d’avant 1717, date de la naissance officielle de la franc-maçonnerie spéculative, que celle constituée exclusivement d’hommes de métier. Au XVIIIe siècle, les franc-maçons français employaient pour cette dernière le terme de « maçonnerie de pratique ».
Si cette distinction entre opératifs et spéculatifs est commode sur le plan du langage, elle contribue cependant à fausser la compréhension exacte de la nature de la franc-maçonnerie opérative, nébuleuse au demeurant non définie par elle-même mais par cette désignation en creux. En l’absence d’indication documentaire quant à l’usage de mots de reconnaissance et de grades, les loges opératives d’avant l’extrême fin du XVIe siècle en Écosse se retrouvent souvent réduites dans l’esprit de nombreux chercheurs à de simples organisations de métier dont les secrets n’auraient pour raison d’être que la nécessité de protéger un monopole professionnel. À l’inverse, certains auteurs appartenant aux mouvances occultistes et pérennialistes accordent aux opératifs, sans aucune preuve documentaire, des connaissances exceptionnelles jusque dans la sphère de l’ésotérisme.
La dichotomie opératif / spéculatif n’a en réalité guère de sens du point de vue du métier, car ce dernier ne se limite pas à l’exercice physique de la taille de pierre mais incorpore au préalable une dimension intellectuelle non négligeable, qui est la conception et le tracé des éléments complexes des voûtes. L’étude des compagnonnages de tailleurs de pierre en France sous l’Ancien Régime montre que nombre de leurs membres étaient en réalité plus architectes et ingénieurs que simples maçons, et qu’ils jouissaient d’un niveau intellectuel remarquable, touchant non seulement l’art de bâtir mais aussi d’autres domaines.  
En fait, si l’on sait aujourd’hui que la franc-maçonnerie spéculative est née et s’est développée tout au long du XVIIe siècle et qu’elle procède davantage des loges de tailleurs de pierre écossaises de la fin du XVIe siècle que des loges anglaises de l’existence desquelles les Old Charges témoignent, dès le début du XVe siècle, la question des modalités de cette genèse et celle du substrat social et culturel dans lequel plongent ses racines renferment cependant toujours des zones d’ombre, dont la moindre n’est paradoxalement pas afférente au métier, ce dernier étant envisagé sous un angle trop étroit.

L’acte de construire porteur d’une sacralité 

Que l’on considère le passage de la maçonnerie opérative à la maçonnerie spéculative, selon tel ou tel point de vue divergent de spécialiste, comme une lente transition (théorie à peu près abandonnée), comme le résultat d’un emprunt (théorie de la majorité des historiens contemporains) dont les causes exactes restent hypothétiques, ou bien encore qu’on l’envisage selon toute modalité intermédiaire qu’il est permis d’imaginer, il n’en demeure pas moins en effet que l’on doit tout d’abord se poser la question fondamentale de ce qui a bien pu amener des savants, des aristocrates, des bourgeois et, de manière générale, des hommes qui n’étaient pas des artisans à s’approprier des symboles et des rites de tailleurs de pierre pour en faire la base d’une démarche intellectuelle et spirituelle dont le succès ne se dément pas. Car si, de tout temps et en tous lieux, l’acte de construire a été appréhendé comme étant, par analogie, un prolongement ou une commémoration de la création du monde, un geste porteur d’une sacralité dont les ouvriers étaient en quelque sorte les officiants, la transposition d’un tel mythe bâtisseur à la sphère purement spéculative semble difficilement pouvoir être opérée sans une connaissance intime du métier. Sous l’apparente simplicité des références au métier de tailleur de pierre que contiennent les deux premiers grades maçonniques, une analyse attentive montre en effet une schématisation qui n’a rien d’une simplification abusive mais qui vise tout au contraire à une essentialisation que l’accomplissement de rites, telle une déambulation dans un « palais de mémoire », permettrait en quelque sorte de redéployer dans tous ses aspects complexes. Ainsi de l’exemple – tout à la fois le plus évident et le plus riche quant à ce principe d’essentialisation – du symbole duel de la pierre brute et de la pierre cubique, qui, tel un locus de l’ars memorandi activé par sa connexion avec les imagines agentes que sont les outils (maillet, ciseau, compas, règle, équerre, marteau taillant), fait référence tout à la fois à la taille de la pierre elle-même et au savoir le plus abstrait et le plus excellent du tailleur de pierre, c’est-à-dire la stéréotomie. C’est peut-être la richesse abstractive d’une telle base qui a retenu l’attention d’intellectuels et de savants comme Robert Moray, en 1641, ou Elias Ashmole, en 1646, deux des premiers francs-maçons spéculatifs identifiés. Au demeurant, on constate un semblable intérêt, à résonance fraternelle, pour les connaissances géométriques des tailleurs de pierre chez un Luca Pacioli en Italie du Nord à l’extrême fin du XVe siècle (De divina proportione, 1509) et chez un Albrecht Dürer en Allemagne au début du XVIe (Underweysung der Messung mit dem Zirkel und Richtscheyt, 1525). 
Le haut niveau intellectuel des « bâtisseurs de cathédrales » est en fait attesté de longue date. Ainsi, le fameux carnet de Villard de Honnecourt (actif entre 1225 et 1250) témoigne d’une telle curiosité que certains chercheurs, victimes du préjugé commun à l’encontre des ouvriers, ont pu croire que son auteur ne pouvait pas être un homme du métier. Par ailleurs, son dessin figurant quatre sculpteurs se taillant eux-mêmes les pieds démontre que l’idée éminemment spéculative selon laquelle, taillant la pierre, le maçon travaille également sur lui-même était déjà connue des maçons opératifs.

Il faut attendre le Premier Tome de l’architecture de Philibert Delorme (1567), premier théoricien de l’architecture classique « à la française » – formé en partie par les tailleurs de pierre des chantiers lyonnais de son père, maître maçon –, pour percevoir combien est vivace dans la profession l’idéal vitruvien de l’architecte savant en toutes choses. L’auteur s’intéresse aussi à la dimension « spéculative » : prolongeant le passage du texte consacré au tracé géométrique du « trait carré » (l’abaissement d’une perpendiculaire), ses digressions à propos de la croix du Christ accueillent des citations de Marsile Ficin et des anciens sages d’Égypte ! Philibert Delorme évoque également Dieu, le « grand architecte de l’univers », s’appropriant avec cette expression très « maçonnique » un thème iconographique médiéval bien connu où Dieu est figuré sous les traits d’un architecte muni du grand compas d’appareilleur, créant le monde « selon le nombre, le poids, la mesure ». 

L’idéal vitruvien de l’architecte savant en toutes choses

Frontispice de la « Reigle des cinq ordres d’architecture de M. Jaques Barozzio de Vignole« , Paris, P. Firens, [v. 1625-1630], in-folio. © Jean-Michel Mathonière.

Plus de cinquante ans après sa mort, le succès du Vignole (1507-1573), architecte italien, ne se démentit pas. En sus de nombreuses éditions italiennes, son magistral traité connaîtra de nombreuses traductions françaises jusqu’en plein XIXe siècle. Celle-ci, la première, sortie de l’atelier de l’éditeur d’estampes Pierre Firens (1580-1638) et ornée en frontispice d’un portrait de l’auteur tenant un compas et pourvu des outils traditionnels, comprend trente planches mêlant indications géométriques et représentations de l’œuvre achevée dans ses plus fins détails.
 

Si les multiples éditions de Vitruve nourrissent l’intérêt pour l’architecture savante et trouvent un écho dans les traités de Palladio et de Serlio, ce sont les Règles pour les cinq ordres d’architecture, publiées en 1562, par l’architecte italien Giacomo Barozzi Da Vignola, dit « Vignole », qui vont le plus contribuer à la popularisation des formes de l’architecture classique en Europe. La publication, en 1632, à Paris, d’une édition au format de poche, suivie de nombreuses rééditions à ce format, en France et aux Pays-Bas, va permettre aux compagnons itinérants de le diffuser très largement. En Angleterre, l’édition au format in-folio qui en est donnée par John Leeke, en 1669, sous le titre de The Regular Architect, précise : « […] for the Use and Benefit of Free Masons, Carpenters, Joyners, Carvers, Painters, Bricklayers, Plaisterers ; in general for all Ingenious Persons that are concerned in the Famous Art of Building ». Outre le fait que sont mis ici en exergue, par l’emploi de caractères différents, les « francs-maçons », cette formulation du sous-titre de l’ouvrage montre combien l’architecture fait partie de la culture générale de tout savant et de toute personne concernée par l’art « fameux » de la construction. On soulignera que l’intérêt quelque peu obsessionnel porté à la dimension ésotérique et rituélique de la franc-maçonnerie a eu en effet la fâcheuse conséquence de faire perdre de vue l’importance fondamentale qu’il convient d’accorder à son support initial, en deçà du métier de tailleur de pierre lui-même : l’architecture. Car c’est d’architecture qu’il s’agit et non simplement de maçonnerie, au sens restreint et moderne du terme. Au-delà de la question évidemment centrale de la transmission du rituel initiatique, partir en quête des racines opératives de la franc-maçonnerie spéculative nécessite aussi de porter un regard beaucoup plus attentif sur la culture des tailleurs de pierre et des architectes entre la fin du Moyen Âge et le début du XVIIIe siècle, non seulement en Grande-Bretagne mais aussi dans le reste de l’Europe, tout spécialement aux Pays-Bas et en France – laquelle est désignée par le manuscrit Cooke (vers 1400-1410) comme étant le territoire par l’intermédiaire duquel la tradition maçonnique se serait introduite en Angleterre au temps du premier roi d’Angleterre, Athelstan.
Quoi qu’il en soit de la période médiévale, où il reste difficile de faire le tri entre légendes et histoire, l’architecture aux XVIe et XVIIe siècles est en effet par excellence un art « royal ». Ainsi, en France, sous le règne de Louis XIV, elle se développe dans un contexte où sciences et hermétisme restent étroitement liés. Ainsi que l’illustre à merveille un portrait de Colbert gravé par Robert de Nanteuil en 1668, l’emblématique est omniprésente dans cette mise en scène du roi bâtisseur. Si de temps immémorial on a attribué un sens allégorique aux outils du maçon – l’équerre symbolise la droiture ; le compas, la mesure ; le maillet, la force –, les recueils d’emblèmes de la Renaissance et du XVIIe siècle popularisent ces spéculations. L’intérêt pour l’alchimie y contribue également : le compas, instrument majeur de la géométrie et de l’astronomie, permet de cerner les rapports entre macrocosme et microcosme et devient ainsi l’un des outils de l’adepte dans sa quête de la pierre philosophale (Michael Maier, Atalanta fugiens, 1618). Dans toute l’Europe occidentale, ces idées vont pénétrer les esprits ainsi que le métier et contribuer à tisser des liens forts entre symbolique des outils et ésotérisme. Au-delà même des traités techniques, les allusions à l’architecture et aux instruments de la géométrie sont extrêmement fréquentes dans les frontispices de livres aux XVIe et XVIIesiècles, tant en France qu’aux Pays-Bas et en Angleterre. De fait, le livre est incontestablement l’une des composantes majeures de la genèse de l’iconographie symbolique maçonnique. Il circule librement dans toute l’Europe occidentale et touche directement les milieux intellectuels et sociaux au sein desquels s’établira la maçonnerie spéculative.

On soulignera à cette occasion que, si la géométrie et l’architecture sont des disciplines dont l’importance reste plus ou moins évidente pour le franc-maçon d’aujourd’hui, il est à l’époque d’autres savoirs que doivent cultiver les tailleurs de pierre et architectes et qui sont quasi totalement oubliés de nos jours dans les milieux maçonniques : la perspective, l’arpentage, la gnomonique. La perspective est omniprésente dans les traités de la première moitié du XVIIe siècle, et l’on sait combien elle possède une dimension symbolique. Il en va de même pour tout ce qui touche à la projection des ombres par la lumière, qu’il s’agisse de la mise en scène de l’architecture ou bien de la gnomonique. « Frère premier surveillant, quelle heure est-il ? » rappelle aujourd’hui encore avec insistance le rituel maçonnique…

Visite virtuelle de l’exposition sur la franc-maçonnerie organisée par la Bibliothèque nationale de France

La Bibliothèque nationale de France, qui conserve l’un des plus importants fonds maçonniques au monde, a consacré du 12 avril 2016 au 24 juillet 2016 une exposition majeure à la franc-maçonnerie française. En partenariat avec le Musée de la franc-maçonnerie, elle présentait plus de 450 pièces, certaines encore jamais montrées, issues des collections de la Bibliothèque mais aussi des principales obédiences françaises ou de prêts étrangers exceptionnels. 

Parcourez virtuellement cette exposition grâce au site internet dédié mis en place par la BnF. Cliquez sur l’image ci-dessous pour y accéder.

Un catalogue, auquel j’ai collaboré, a été publié à cette occasion (cliquer sur l’image pour plus d’informations ou pour le commander) :

Marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (30)

Quelques photographies de marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (Gard) :


Joli-Cœur le Gascon 1644


L’Espérance d’Orléans 1753


La Jeunesse de Castres


La Joie d’Orléans CTDP 1745


La Liberté Le Bourguignon


La Palme d’Angers CPTDP 1753


La Palme de Langres Compagnon (C.P.G.N.) Passant


La Réjouissance de Blois CPTDP 1746


Joli Coeur de Béziers 1741


La Vertu de Valabrègues CPTDP 1746

© Photographies Jean-Michel Mathonière, 2010, reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Je reviendrai sur le sujet passionnant de ces marques de passage. La forme des noms compagnonniques, la mention ou non du rite (Passant ou Étranger), les lieux d’origine, les emblèmes et les outils représentés, tous ces détails sont autant d’éléments importants à analyser, qui nous apprennent bien des choses intéressantes.

Le Serpent compatissant

Jean-Michel Mathonière

LE SERPENT COMPATISSANT
Iconographie et symbolique du blason des Compagnons tailleurs de pierre

précédé de :

Compagnons du Saint-Devoir & bâtisseurs de cathédrales

Format 15 x 21 cm, broché cousu, 112 pp., nombreuses illustrations N & B.

Prix : 15 euros

Seconde édition, augmentée d’une note à propos de Maître Jacques Barozzi de Vignole.

Ce livre est disponible directement auprès de l’auteur en cliquant sur le bouton d’achat ci-dessous.

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Cet ouvrage est également disponible au format Kindle au prix de 5 euros. Cliquez sur le lien ci-dessous pour l’obtenir immédiatement sous ce format.

Ce volume rassemble et complète plusieurs études consacrées à l’exploration des racines historiques des compagnonnages de tailleurs de pierre français, tout particulièrement au travers de l’iconographie et de la symbolique de leurs blasons et de leur emblématique. En effet, si les sources documentaires les concernant avec certitude ne remontent pas, pour l’instant, avant le début du XVIIe siècle, l’analyse de leurs emblèmes symboliques permet d’entrevoir combien les Compagnons tailleurs de pierre sont les héritiers directs des bâtisseurs des cathédrales du XIIIe siècle et, peut-être, d’un passé bien plus lointain. Cette quête historique, pleine de suspens, permet de mieux comprendre la dimension spirituelle du Saint-Devoir des Compagnons, véritable « Chevalerie » artisanale. Le rôle prédominant de la géométrie, non seulement comme moyen technique mais aussi comme support symbolique, est également bien mis en évidence – tant par l’analyse des symboles du métier (l’équerre, la règle et le compas) que par des tracés qui ne doivent rien à l’imagination et à l’approximation. Au fil des pages et des notes, très abondantes, le lecteur découvrira aussi, que l’expression « Art royal », souvent appliquée à la tradition maçonnique, retrouve probablement par cette étude sa source authentique : le Livre VIII des Proverbes, attribué à Salomon et qui contient la majeure partie du substrat symbolique de la tradition initiatique des bâtisseurs.

Voir l’introduction de ce livre (texte intégral)

Voir un extrait du chapitre 1

Télécharger chapitre 2 intégral (fichier PDF 132 Ko) 

Télécharger la note additionnelle sur Maître Jacques Barozzi de Vignole (nouveauté 2e édition)

COMPTES RENDUS :

Petit ouvrage mais densité du propos et abondance de l’illustration : ainsi pourrait-on résumer l’excellent Serpent compatissant dont le titre renvoie au serpent et au compas présents dans le blason des Compagnons tailleurs de pierre du Devoir. J.-M. Mathonière développe ici certains thèmes effleurés dans Travail et Honneur (1996) mais il va bien au-delà en abordant les sujets, toujours délicats, de l’origine des compagnonnages, de l’interprétation de leurs symboles et des comparaisons qui peuvent s’établir entre ces sociétés, les corporations médiévales et la franc-maçonnerie opérative. L’auteur réussit l’exercice difficile qui consiste à comparer sans assimiler ainsi qu’à interpréter les symboles en demeurant strictement dans le contexte où ils apparaissent. Mais surtout, il pose la question de fond qui doit désormais présider à toute recherche dans ce domaine : qu’est-ce qu’un compagnonnage ? Et plus précisément, qu’était-ce à l’époque où l’on en aborde l’étude ? Quels sont ses caractères spécifiques (les couleurs fleuries des tailleurs de pierre par exemple) ? J.-M. Mathonière insiste enfin sur la nécessité de disposer de sources fiables avant d’affirmer l’antériorité de tel ou tel symbole ou comportement  : simple rappel des principes de toute recherche historique, sans lesquels on peut écrire n’importe quoi. Mais l’absence de sources n’exclut pas d’émettre des hypothèses en attendant de découvrir les preuves.

De tout cela il résulte un ouvrage qui renouvelle sensiblement la vision classique d’un Compagnonnage aux finalités strictement mutualistes, syndicales, morales et d’éducation professionnelle. L’auteur montre bien que le Devoir des C.P.T.D.P. (et des autres corps) était empreint de symbolisme chrétien et que sa vocation était donc aussi d’ordre spirituel : le serpent qui enlace le compas, présents aussi dans les éditions des Livres d’Architecture de Philibert De L’Orme, ne sont pas des motifs décoratifs mais renvoient, entre autres, au Christ rédempteur et à la vertu de la Prudence. Il est à souhaiter que cette étude amorce la troisième voie des futures recherches sur les fondements des compagnonnages : loin du pseudo-ésotérisme et de la lecture maçonnique, autant que de l’étude folklorique ou de la seule histoire sociale.

Laurent Bastard
Directeur du Musée du Compagnonnage (Tours)

La collaboration de Jean-Michel Mathonière avec Laurent Bastard nous avait offert Travail et Honneur, cette excellente étude sur les Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon aux XVIIIe siècle, et on retrouve ici la même rigueur dans la poursuite de l’investigation de quelques champs qu’avait ouverts cette étude. Cinq textes ayant déjà connu une diffusion éphémère (conférence ou publication dans des périodiques) qu’il est intéressant de voir rassemblés car ce sont autant de coup de sonde dans le lointain passé du compagnonnage, encore si mal connu. Entre recherche socio-historique, cantonnée aux écrits, et recherche symbolique se laissant trop facilement dériver dans une subjectivité hasardeuse, la troisième voie originale empruntée et qu’on pourrait appeler « le symbolisme raisonné » explore avec minutie chaque détail iconographique et le met en rapport avec ses autres représentations contemporaines pour tenter d’en trouver les racines.

La prudence de la méthode interdit toute conclusion catégorique, mais de séduisants indices sont mis à jour, comme ces couronnes fleuries qui se révèlent un premier élément tangible de la filiation présumée des bâtisseurs de cathédrales avec les Compagnons tailleurs de pierre. Appréciable aussi la pertinence de l’étude du blason des Compagnons Passants tailleurs de pierre, orné du serpent qui explique le titre du recueil. Sans prétention à épuiser le sujet – sa recherche se poursuit au fur et à mesure de la découverte de nouveaux documents – l’auteur a voulu par cet ouvrage planter quelques jalons qu’il livre à notre curiosité. 

Daniel Patoux
in Compagnons et Maîtres d’Œuvre n° 281
(Journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment)