Archives de catégorie : Notes d’histoire compagnonnique

Marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (30)

Quelques photographies de marques de passage de Compagnons tailleurs de pierre sur le temple de Diane à Nîmes (Gard) :


Joli-Cœur le Gascon 1644


L’Espérance d’Orléans 1753


La Jeunesse de Castres


La Joie d’Orléans CTDP 1745


La Liberté Le Bourguignon


La Palme d’Angers CPTDP 1753


La Palme de Langres Compagnon (C.P.G.N.) Passant


La Réjouissance de Blois CPTDP 1746


Joli Coeur de Béziers 1741


La Vertu de Valabrègues CPTDP 1746

© Photographies Jean-Michel Mathonière, 2010, reproduction interdite sans accord de l’auteur.

Je reviendrai sur le sujet passionnant de ces marques de passage. La forme des noms compagnonniques, la mention ou non du rite (Passant ou Étranger), les lieux d’origine, les emblèmes et les outils représentés, tous ces détails sont autant d’éléments importants à analyser, qui nous apprennent bien des choses intéressantes.

Un ex-libris de compagnon tailleur de pierre du XVIIe siècle

Parmi mes trouvailles récentes, celle d’un ex-libris manuscrit datant du milieu du XVIIe siècle et figurant en dernière page d’un des plus célèbres traités d’architecture de l’époque – les Reigles des cinq ordres d’architecture, de Vignole, dans l’édition « réduite de grand en petit par Le Muet » en 1632 et rééditée en 1644 à Paris chez Pierre Mariette.

Il convient de lire : « Mathurin Paulmier dit L’Espérance le Tourangeau ».

La forme du surnom est caractéristique des compagnons tailleurs de pierre de l’époque (à partir du milieu du XVIIIe siècle, c’est la mention du nom de la localité d’origine qui, employée concurremment jusqu’alors, supplantera définitivement celle de la province).

Le graphisme de l’écriture laisse à penser que cet ex-libris est à peu près contemporain de l’édition, ce que confirme une recherche menée par Jean-Luc Porhel dans le fichier de dépouillement des registres paroissiaux de Tours aux Archives municipales de cette ville, qui laisse apparaître que Mathurin Paulmier s’y était établi comme maître maçon au milieu du XVIIe siècle. Si on ignore sa date de naissance, on connaît celles des enfants qu’il a eu de son mariage avec Françoise Foulon :

– Simon : 6 février 1659.
– Michel : 25 janvier 1661.
– Françoise : 4 avril 1665.
– Marie : 15 mai 1668.

Le décès d’un Paulmier, maître maçon, sans indication de prénom, est indiqué le 29 juin 1669 dans les registres de la paroisse Notre-Dame-La-Riche. On peut toutefois supposer qu’il s’agit bien de Mathurin, même si la famille compte plusieurs maîtres maçons. Son épouse décède pour sa part le 1er août 1672, dans la même paroisse.

De fait, on peut logiquement supposer que Mathurin Paulmier a fait l’acquisition de ce livre durant son Tour de France, probablement entre 1653 et 1658, avant son installation à Tours, son mariage et la naissance de son premier fils. Il est en effet significatif qu’il a marqué sa propriété avec son nom de compagnon, et non avec la mention « maître maçon » — ce qu’il n’eût certainement pas manqué de faire s’il avait déjà été établi.

C’est semble-t-il le plus ancien ex-libris connu d’un compagnon tailleur de pierre. Cela montre bien que certains d’entre-eux possédaient des bases intellectuelles solides. Il serait d’ailleurs intéressant de faire des recherches pour voir si d’autres exemples d’ex-libris anciens de tailleurs de pierre/maîtres maçons, compagnonniques ou non, sont connus, et sur quels ouvrages. Il est en effet intéressant à noter qu’il s’agit ici non pas d’un traité technique, de coupe des pierres par exemple, mais d’un traité d’architecture.

Il faut également préciser que ce volume contient une autre curiosité : à la fin de l’ouvrage, juste après l’ex-libris de L’Espérance le Tourangeau, deux feuillets manuscrits ont été insérés dans la reliure, probablement à l’époque ou tout au moins avant la fin du XVIIe siècle, feuillets qui donnent la liste détaillée de 22 publications imprimées entre 1584 et 1623 et concernant les Guerres de Religion, vues du point de vue catholique. L’écriture n’est pas celle de Mathurin Paulmier ; très élégante, elle est plutôt contemporaine des derniers ouvrages cités dans la liste.

Cette pièce exceptionnelle sera présentée dans le cadre de l’exposition autour du traité sur les cinq ordres d’architecture de Vignole, « L’Ordre règne chez les maçons », qui aura lieu à Dieulefit cet été.

Les Compagnons tailleurs de pierre en France et en Europe

Ce texte est extrait d’une conférence prononcée en mai 1999. Destiné à un public composé de plusieurs nationalités européennes et mêlant profanes et amateurs d’histoire, il m’a semblé fournir une bonne introduction générale au sujet. 

Il est une question que l’on se pose quelquefois devant tous ces monuments que nous avons hérités des siècles passés : qui étaient leurs bâtisseurs ? Je n’entends pas parler ici des commanditaires – rois, princes et puissants – mais des artisans qui les ont édifiés.

Si les archives nous apprennent quelquefois le montant de leurs salaires et, plus rarement, leurs noms, elles sont généralement muettes en ce qui concerne leur vie, leur personnalité, leur organisation. Trop souvent, les historiens contemporains en sont réduits à faire de simples suppositions pour ce qui est de leur formation professionnelle, de l’étendue exacte de leurs connaissances, tant sur le plan technologique que sur le plan culturel en général. Même si nous n’en sommes plus aujourd’hui à considérer le Moyen Âge comme une époque obscure et barbare, l’on se complaît encore trop à imaginer la culture comme étant alors réservée à une élite de moines et de nobles. L’absurdité de cette conception devient évidente si on la confronte aux extraordinaires réalisations que sont, par exemple, les cathédrales gothiques. Comment imaginer un seul instant qu’il s’agit là du résultat du travail d’artisans incultes ? Pendant longtemps, l’on a cru résoudre ce problème en transposant sur ces époques le modèle qui est le nôtre aujourd’hui : la conception et la direction de ces chantiers auraient été le fait de quelques individus éclairés, issus du clergé ou de la noblesse, et leur réalisation celui d’une main-d’œuvre plus ou moins qualifiée mais inculte, un peu comme nos émigrés. Mais cette hypothèse ne résiste pas à l’examen des rares documents qui subsistent : les architectes de ces époques sont généralement des tailleurs de pierre ou des charpentiers ; leur salaire est souvent à peine supérieur à celui des autres ouvriers qualifiés.

En fait, à défaut de posséder suffisamment de documents pour éclaircir cette question durant le Moyen Âge, il existe, pour les époques un peu plus récentes, un moyen de mieux comprendre le sujet. Je veux parler ici de l’étude des compagnonnages, un type d’organisation du métier qui existe aussi bien en France que dans tous les territoires de l’ancien Saint Empire Romain Germanique, et dont on a également trace dans d’autres pays d’Europe, notamment dans les Îles Britanniques.

Le sujet étant très vaste et, surtout, très complexe, je me limiterai ici à vous donner quelques aperçus sur les compagnonnages de tailleurs de pierre.

Il n’est pas inutile de commencer par définir grosso modo ce qu’est un compagnonnage, même s’il apparaît que cette définition est en réalité difficile et susceptible de nombreuses variantes. J’en resterai donc à un plan très général, qui soit valable aussi bien pour les tailleurs de pierre que pour les autres métiers, aussi bien pour la France que pour le reste de l’Europe.

Les Compagnons se distinguent des autres artisans pour trois raisons principales :

– ce sont le plus souvent des professionnels hors pair, d’une compétence nettement au-dessus de la moyenne.

– cette compétence, ils l’acquièrent durant les années qu’ils passent à voyager de maître à maître, de ville en ville, voire de pays en pays. D’ailleurs, pour la France, ils sont connus sous l’appellation générale de « Compagnons du Tour de France  »; en Allemagne, les « Zimmermann », les Compagnons charpentiers, se doivent d’aller le plus loin possible et aussi de séjourner à Jérusalem.

– enfin, et ce n’est pas là le moindre de leur prestige, ils possèdent des coutumes très particulières, notamment des rites initiatiques secrets qui tissent entre eux des liens fraternels. Ils possèdent un sens de la solidarité qui est sans commune mesure avec celui que d’autres contextes prêchent également, notamment les religions. Ces rites et ces coutumes se concrétisent également par l’adoption de signes de reconnaissances, de costumes particuliers – par exemple la célèbre tenue de velours noir et le grand chapeau des Compagnons charpentiers de Hambourg – et de divers symboles, le plus connu de tous étant l’équerre et le compas entrecroisés – symbole qui est également celui de la Franc-maçonnerie.

Venons-en maintenant à décrire ces compagnonnages de tailleurs de pierre. Je vous parlerai tout d’abord des compagnonnages français, avant d’aborder plus brièvement ceux des autres pays d’Europe.


SALOMON
Détail d’une lithographie compagnonnique du XIXe siècle.
Voir notice sur la réédition de cette lithographie.

Jusqu’à ces dernières années, ce que l’on savait des Compagnons tailleurs de pierre français se limitait presque exclusivement au fait qu’ils étaient considérés par les autres corps compagnonniques comme étant les plus anciens, les fondateurs, ceux qui se seraient constitués en compagnonnage sous le règne de Salomon, lors de la construction du premier temple de Jérusalem. S’il était difficile, faute de preuves documentaires, d’accorder un crédit scientifique à une telle légende, l’on acceptait néanmoins, sans davantage de preuves, qu’ils étaient les descendants directs des fameux bâtisseurs des cathédrales gothiques. En fait, les plus anciennes archives attestant de l’existence de compagnonnages de tailleurs de pierre ne dataient que du tout début du XVIIe siècle – de manière plus générale, aucun compagnonnage de quelque métier que ce soit n’est attesté en France, de manière absolument certaine, avant le milieu du XVIe siècle. Qui plus est, ces archives ne concernaient que des aspects secondaires, notamment les litiges ou les rixes qui les opposaient entre eux ou aux autorités civiles et religieuses. Presque rien ne nous était connu de leur organisation interne, si ce n’est le fait que, dans le cas particulier des Compagnons tailleurs de pierre, ils étaient divisés en deux rites hostiles  : celui des Compagnons « Passants  »du Devoir et celui des Compagnons « Étrangers ».

Cette situation agaçante pour les historiens a brutalement évolué lorsque, il y a tout juste trois ans, nous avons eu le bonheur de découvrir un volumineux ensemble d’archives provenant directement des Compagnons Passants tailleurs de pierre d’Avignon, archives datant des XVIIIe et XIXe siècles. C’était la toute première fois que de semblables documents étaient accessibles aux chercheurs. En effet, quelques autres sont toujours conservés par les actuels Compagnons Passants tailleurs de pierre.

Parmi les documents d’Avignon figuraient notamment plusieurs « Rôles  » – ce terme désigne tout à la fois l’emblème sacré de la société compagnonnique, son règlement intérieur et le recensement de tous les passages de Compagnons dans une ville. En l’occurrence, pour Avignon, nous avions deux textes de règlement séparés par une dizaine d’années, ce qui nous a permis de mesurer leur stabilité malgré quelques évolutions, et presque un millier de noms de Compagnons, pour une période continue allant de 1773 à 1869.

Rôle des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon de 1782.
© Archives départementales de Vaucluse.

Consulter la notice du livre publié sur les découvertes en Avignon

Ce que nous ont appris ces archives s’est révélé en quelques semaines particulièrement révolutionnaire : nous nous sommes rendus compte que presque tout ce qui avait été dit au sujet des Compagnons tailleurs de pierre dans les livres généraux sur le compagnonnage était soit purement et simplement faux, soit très fautif – parce que déduit de ce que l’on savait ou croyait savoir d’autres métiers. Ainsi, pour vous donner un exemple très significatif, il apparaissait que, contrairement aux idées reçues, les tailleurs de pierre du XVIIIe siècle devenaient Compagnons sans faire auparavant de chef-d’oeuvre, ni de tour de France. C’est parce qu’ils acceptaient de devenir membres de la fraternité compagnonnique qu’il leur était possible, s’ils avaient besoin de voyager en France, de bénéficier de l’assistance des autres Compagnons, au gré des villes où ceux-ci possédaient des sièges. En fait, les critères d’admission dans le « Devoir  » – puisque tel est le nom que les Compagnons français donnent eux-mêmes à leur organisation – étaient avant tout d’ordre moral et religieux – ce devait être des catholiques n’ayant jamais subi de condamnation pénale et menant une vie honnête – et, presque accessoirement, professionnels – on leur demandait non pas d’être des tailleurs de pierre exceptionnels mais, plus simplement, d’être capables de vivre de leur métier et de ne pas faire déshonneur au prestige du compagnonnage. Contrairement à d’autres métiers, qui pratiquèrent cet usage peut-être seulement après la Révolution de 1789, ils ne faisaient donc pas de ces magnifiques chefs-d’oeuvre dont on peut admirer quelques-uns au Musée du Compagnonnage, à Tours.

Leur organisation interne, qui serait trop longue à détailler ce soir, était centrée sur la solidarité et le respect mutuel. Leur devise résume parfaitement bien leur idéal :

TRAVAIL ET HONNEUR

Les Compagnons qui arrivaient dans une ville où résidaient d’autres Compagnons étaient pris en charge ; on leur procurait immédiatement de quoi boire et manger et l’on se mettait en quête de travail pour eux. Si la situation économique ne permettait pas de leur trouver de l’ouvrage, on leur procurait de quoi subsister jusqu’à la prochaine ville où la société possédait un siège. Chacun, tout à tour, devait prendre sur son temps de travail pour s’occuper des charges inhérentes à cette assistance fraternelle. Tous les premiers dimanches du mois, l’ensemble des Compagnons de la ville et de sa région se réunissait au siège de la société, généralement une auberge, pour discuter des affaires en cours, régler les cotisations, recevoir les nouveaux membres, et, de manière générale, assurer le bon fonctionnement de la société.

La lecture des courriers échangés entre les sièges des diverses villes où ils étaient implantés permet de voir que la majorité d’entre eux possédait une culture qui était non seulement au-dessus de la moyenne générale mais aussi nettement au-dessus de celle de nombreux intellectuels. Ainsi, en 1841, à l’occasion d’une concertation au sujet de la nécessité de faire évoluer leurs règlements en fonction des acquis de la Révolution de 1789, ils portent sur la société et le progrès un regard qui anticipe nettement sur le Manifeste du parti communiste que Karl Marx publiera seulement sept ans plus tard… D’ailleurs, si l’analyse qu’ils font des mécanismes de la société possède des accents marxistes, l’on doit noter qu’ils transcendent cette analyse pour atteindre à une forme de sagesse que, aujourd’hui encore, on peut leur envier.

Un autre exemple de cette culture est lui aussi très significatif : le Compagnon qui a dessiné et rédigé le Rôle d’Avignon de 1782 était manifestement un lecteur habitué de l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, dont la publication des 17 volumes ne fut achevée qu’en 1765, monumental ouvrage qui n’était pas à la portée financière de tout un chacun. Il faut dire que ce Compagnon était à cette date le plus gros entrepreneur de bâtiment de tout le sud-est de la France. Cela ne l’empêchait pas de continuer à fréquenter assidûment ses frères les tailleurs de pierre.

Pour ce qui concerne l’origine des compagnonnages, ces archives ne nous ont malheureusement pas appris grand-chose, du moins directement. Mais, de par tous les éléments précis qui nous sont enfin connus, il est désormais possible d’élaborer des hypothèses sérieuses que, petit à petit, la découverte d’autres documents viendra confirmer, corriger, et peut-être quelquefois infirmer.

S’il n’est pas à exclure que les légendes racontant une fondation aux temps bibliques possèdent une part de vérité, il est aujourd’hui à peu près certain que le développement des premiers compagnonnages est une conséquence directe des Croisades et de l’élan constructeur du XIIIe siècle, de cette époque que l’on a justement baptisée le temps des cathédrales. En effet, les croisades furent également l’occasion de fructueux échanges avec le monde musulman, qui était à l’époque bien plus en avance, à tous points de vue, que le monde chrétien, notamment en ce qui concerne les sciences et la technologie, tout particulièrement la géométrie sans laquelle la construction des cathédrales aurait été impossible. Par ailleurs, les Croisades amenèrent un important développement de l’architecture, à cause des travaux de fortification. L’on sait que les grands ordres chevaleresques, tout spécialement les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem (l’ordre de Malte aujourd’hui) et ceux de l’Ordre du Temple, entretenaient d’importantes équipes d’ouvriers et il n’est donc pas à exclure qu’ils aient tenté de les structurer de la même manière qu’ils l’étaient eux-mêmes. Certains usages et rites compagnonniques prêchent en faveur de cette idée.

De retour dans les royaumes et empires chrétiens, ces organisations d’ouvriers perdurèrent, d’autant que la construction des cathédrales nécessitait une main d’oeuvre nombreuse, qualifiée et disciplinée. Si les archives n’ont à l’heure actuelle livré aucune preuve de l’existence formelle, pour la France, de semblables compagnonnages – ce n’est pas le cas pour l’Allemagne – c’est peut-être tout simplement à cause du fait que ce mode d’organisation semblait tellement naturel qu’il échappa à l’attention des chroniqueurs.

Cette hypothèse peut trouver un début de confirmation dans le fait que l’émergence des compagnonnages dans les archives se situe précisément dans le cadre des crises que traversa la société au XVIe siècle avec, d’une part, l’irruption de la Réforme – qui provoquera durant plus d’un siècle une chasse aux sorcières aussi bien chez les catholiques que chez les Protestants – et, d’autre part, la naissance du capitalisme moderne – qui introduira des clivages entre maîtres et ouvriers, lesquels vivaient jusqu’alors dans une entente familiale. Les premiers compagnonnages nous sont en effet connus au travers des grèves qu’ils provoquèrent ainsi qu’au travers de procès en ce qui concerne leur orthodoxie religieuse – catholiques et protestants s’entendant d’ailleurs pour considérer les rites initiatiques des Compagnons comme hérétiques.

C’est le moment de dire quelques mots sur ces rites. L’admission dans le Devoir est sanctionnée par une cérémonie appelée la Réception. Celle-ci, d’après le peu que nous pouvons en savoir, car elle reste aujourd’hui encore très secrète, se décompose en deux parties : d’une part la prestation d’un serment de fidélité au Devoir et à ses règles, notamment la solidarité entre Compagnons ; d’autre part la mise en scène d’une sorte de pièce de théâtre dans laquelle le nouveau membre occupe la place centrale. Si cette représentation varie beaucoup d’un métier à un autre, la trame est généralement identique : à l’origine de la société, il y a souvent un fondateur qui a été assassiné et qui, en quelque sorte, connaît comme une résurrection, une réincarnation dans le nouveau membre. Dans le même temps, ce dernier est souvent assimilé à l’assassin du fondateur, ce qui peut sembler paradoxal. Quoi qu’il en soit, ce rite de réception est un rite de mort et de résurrection. C’est pourquoi il se termine par un baptême, l’initié recevant un nouveau nom puisqu’il est né une seconde fois. Chez les Compagnons tailleurs de pierre, qu’ils soient du rite des Passants ou de celui des Étrangers, ce nom est formé par celui d’une vertu suivi de celui de la ville dont il est originaire. L’on a ainsi : la Prudence d’Avignon, la Fidélité de Lyon, Joli Cœur de Bordeaux, la Sagesse de Paris, etc.

Le millier de noms de Compagnons que nous avons retrouvés dans les archives avignonnaises nous a ainsi permis de reconstituer une carte des origines géographiques des tailleurs de pierre, ainsi qu’une hiérarchie de leurs vertus préférées.

Pour ce qui est de la géographie, il apparaît de la sorte que leur implantation n’est absolument pas homogène. Même s’ils ont un siège très important à Paris, presqu’aucun Compagnon tailleur de pierre n’est originaire de cette ville. En fait, ce compagnonnage, comme plusieurs autres, s’est développé presque exclusivement au sud de la Loire, dans les anciens territoires de langue occitane. On peut aussi noter que c’est un phénomène nettement centré sur les grands centres urbains. L’explication de cela est d’ailleurs très simple : les tailleurs de pierre sont moins attachés aux lieux d’où provient la matière première qu’ils emploient, qu’aux grandes villes où se construisent des monuments.

Cette analyse géographique nous a également amenés à entrevoir un point important qui avait échappé à nos prédécesseurs : l’implantation de l’autre rite de Compagnons tailleurs de pierre, les Étrangers, n’est pas exactement la même que celle des Passants. Les premiers semblent s’être spécialisés dans le travail des pierres dures, tandis que les seconds ne travaillent que les pierres tendres. Par ailleurs, les Étrangers sont plutôt implantés dans les zones à dominante protestante, alors même qu’ils sont le plus souvent catholiques, et l’on peut noter qu’ils sont plus nombreux dans l’Est, dans des régions qui ont longtemps été sous la domination du Saint Empire Romain Germanique ou qui lui sont frontalières. Si l’on prend en compte d’autres particularités de ces Compagnons « Étrangers », l’on peut alors se demander si leur surnom ne signifie pas tout simplement qu’ils sont d’origine étrangère. Malheureusement, si grâce aux découvertes faites en Avignon, nous connaissons mieux aujourd’hui le rite des Compagnons Passants, celui des Étrangers reste trop mystérieux pour savoir s’ils possèdent un étroit lien de parenté avec les Compagnons tailleurs de pierre germaniques.

Origines géographiques des Compagnons Passants TdP d’Avignon. © Jean-Michel Mathonière

Consulter la liste complète des 1039 passages de Compagnons Passants TdP en Avignon

Consulter un règlement des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre.

C’est maintenant le moment de vous parler un peu de ce compagnonnage germanique et des autres formes de compagnonnage que l’on peut relever dans d’autres pays d’Europe.

À la différence de la France, les archives concernant les Compagnons tailleurs de pierre de l’ancien Saint Empire sont très riches et permettent de connaître les grandes lignes de leur histoire dès le Moyen Âge. Divers documents attestent de l’existence de loges de tailleurs de pierre sur les grands chantiers gothiques dès le début du XIIIe siècle. Par ailleurs, en 1459, des Maîtres et Compagnons de toutes ces loges tinrent une réunion à Ratisbonne (Regensburg) afin d’adopter un règlement commun, lequel nous est parvenu (télécharger la traduction de ce règlement au format PDF). Ils décidèrent à cette occasion que le siège suprême de leur organisation, la « Bauhütte », serait la loge de la cathédrale de Strasbourg, et leur grand Maître l’architecte de même cathédrale. Le vaste territoire germanique fut également divisé en quatre zones, avec à la tête de chacune d’entre elles une loge principale : Strasbourg, Cologne, Vienne et Zurich. La suprématie de la Grande Loge de Strasbourg ne prendra fin qu’en 1771, presque un  siècle après l’annexion de cette ville à la France.

Comme les Compagnons français, les Compagnons germaniques pratiquaient l’itinérance de chantier en chantier et ils possédaient des rites initiatiques secrets. Eux aussi se réclamaient d’une fondation première à l’époque de la construction du temple de Salomon. Et eux aussi portèrent au plus haut le renom de la société, en accomplissant des chantiers exceptionnels et en travaillant toujours dans le respect de l’honneur.

Ce compagnonnage germanique a étendu très loin ses ramifications, notamment en direction de l’Europe Centrale et du Sud. La trace de ces Compagnons tailleurs de pierre est d’autant plus facile à suivre que chacun recevait à son admission dans la société une marque qui lui était personnelle, marque qu’il apposait sur chacune des pierres qu’il taillait.

C’est ainsi que, par exemple, en observant attentivement les marques laissées sur les pierres les plus remarquables des églises, l’on peut remarquer qu’ils descendaient jusqu’à Venise par la vallée de l’Adige, certainement en même temps que le marbre nécessaire à la construction des monuments de Vérone, de Florence et de Venise.

Il est possible qu’ils provoquèrent ainsi en Italie la création de compagnonnages spécifiques, mais ceux-ci semblent avoir disparu sans laisser de traces.

Une marque de Compagnon tailleur de pierre sur l’escalier de la Maison de l’Œuvre à Strasbourg. © Photographie Jean-Michel Mathonière.

Consulter l’article sur la géométrie « secrète » et les marques des Compagnons tailleurs de pierre de la Bauhütte germanique.

Télécharger (fichier PDF) l’extrait de ma conférence sur la Bauhütte au musée du Compagnonnage (Tours) en 2002.

Il en va tout autrement dans les Îles Britanniques. Les archives mentionnent l’existence de loges de Compagnons tailleurs de pierre dès le XIIIe siècle. Le plus ancien règlement conservé date de la fin du XIVe et il offre des indices d’une possible origine française. Par ailleurs, d’importantes loges sont attestées en Écosse à la fin du XVIe siècle, loges dont il semble qu’elles étaient davantage inspirées du modèle germanique – ce qui est d’autant moins impossible que l’Écosse et le Saint Empire entretenaient alors d’excellents rapports. Mais, là encore, si l’on connaît l’existence de ces loges, il est très difficile de se faire une idée précise de leur organisation interne. Cependant, elles connurent une fortune singulière puisqu’en disparaissant, au cours du XVIIe siècle, elles donnèrent indirectement naissance à une institution qui fit beaucoup parler d’elle par la suite : la Franc-maçonnerie spéculative. Mais, comme disait Rudyard Kipling, « ceci est une autre histoire…  »

Consulter l’article sur le mystère des origines de la franc-maçonnerie.

Consulter l’article sur les confusions entre compagnonnages et franc-maçonnerie.

Consulter l’article sur les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre et la franc-maçonnerie spéculative.

Les Compagnons Étrangers tailleurs de pierre

Les Compagnons « Étrangers » et les Compagnons « Passants » tailleurs de pierre se sont opposés, quelquefois très violemment, durant plus d’un siècle, des années 1740 environ jusqu’au milieu du XIXe siècle. Ils procédaient peut-être d’une même origine ou, du moins, ils possédaient des racines communes.

On sait excessivement peu de choses à leur sujet, sauf durant les dernières décennies de leur existence (leur société choisit de s’éteindre au sein de l’Union Compagnonnique durant les années 1890).

Beaucoup de leurs pratiques étaient identiques ou similaires. Extérieurement, ils se différenciaient par la manière dont ils portaient les couleurs fleuries : les Passants les accrochaient au chapeau, tandis que les Étrangers les portaient autour du cou

François Blanc
Le Compagnon Étranger tailleur de pierre
François Blanc (1795-1873). Consulter la notice qui lui est consacrée.

Les Compagnons Étrangers connurent dans les années 1840 une scission de leurs « Jeunes Hommes » (les Aspirants) qui créèrent la « Société de l’Union ». Ils se distinguaient par le port de couleurs à fond violet, d’où le surnom de « Violets » qu’on leur donna.

Compagnon Passant tailleur de pierre, d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s.
Compagnon Étranger tailleur de pierre, d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s. La représentation est conforme à la photographie de François Blanc, ci-dessus.
Compagnon tailleur de pierre « Violet », d’après une lithographie éditée par Agricol Perdiguier, milieu XIXe s. On notera la présence des couleurs fleuries portées au côté, surmontées d’une faveur violette, couleur qui se retrouve sur la canne.

Sur la symbolique des couleurs fleuries des Compagnons tailleurs de pierre des deux rites, voir :

Les couleurs fleuries

Encore à propos des couleurs fleuries

Sur les Compagnons Étrangers, voir :

Règlement des Compagnons Étrangers tailleurs de pierre, vers 1865. (texte intégral)

Un aspect méconnu de la « Maçonnerie opérative » en France (correspondance entre deux CETPD, également Francs-maçons)

Compagnonnages chrétiens et compagnonnages musulmans

De nombreuses légendes évoquent le fait que l’origine du Compagnonnage (et de la Franc-Maçonnerie) se situe lors de la construction du temple de Jérusalem, sous le règne de Salomon. Il est difficile, en l’état actuel de nos connaissances, de confirmer ou d’infirmer cette revendication. Mais il est un point qui a été trop négligé par les chercheurs, certains étant trop prompts à mettre cet épisode au compte des mythes sans fondement historique : car ce faisant, ce thème légendaire suppose qu’il y eu transmission non seulement dans le temps, depuis une antiquité dont on peut douter, mais aussi dans l’espace. En admettant qu’il y a peut-être là une part de vérité, il convient donc de se poser la question de savoir si cette transmission de l’Orient à l’Occident, quelles qu’en soient les circonstances et l’époque exactes, n’a pas laissé des traces dans les contrées traversées. L’on peut en effet difficilement imaginer qu’un tel voyage puisse s’être accompli sans étapes.

Ceci étant admis, l’on doit bien avoir présent à l’esprit que ce qu’il convient de rechercher ne se situe pas nécessairement sur le plan des ressemblances formelles : nous savons qu’en France même, durant la période pour laquelle la documentation permet d’en relativement bien saisir les usages et les apparences, les compagnonnages ont beaucoup évolué. Ainsi, certains emblèmes sont-ils apparus tardivement ou, du moins, ont-ils pris une importance qu’ils n’avaient pas auparavant  : la canne en est un exemple caractéristique, celle-ci n’étant probablement devenue l’un des emblèmes majeurs du Compagnon que vers la fin du XVIIIe siècle [1]. De même, le cas des tailleurs de pierre [2] illustre combien l’itinérance n’est pas un facteur aussi constant et déterminant qu’il y paraît – les Compagnons considérant aujourd’hui qu’elle est la caractéristique sine qua non du Compagnonnage. Il est donc souhaitable d’orienter les recherches vers la caractéristique que l’on peut considérer comme étant la plus fondamentale, la plus immuable  : les compagnonnages sont des fraternités de métiers à caractère initiatique, c’est-à-dire des organisations dont les membres pratiquent le même métier (ou un ensemble cohérent de métiers, par exemple ceux du Bâtiment) en tant que support à une voie spirituelle, à laquelle ouvre une cérémonie initiatique [3].

S’il existe dès lors quelques pistes intéressantes – dont la plupart se referment aussitôt faute d’une documentation suffisante – un cas se détache nettement : celui des organisations initiatiques de métiers du monde musulman, notamment dans l’aire culturelle du chi’isme.

Globalement désignées sous le terme de « futuwwa », terme polysémique dont la traduction est tout à la fois « révélation » (dans le sens de partage d’une vision mystique) et « compagnonnage » (au sens le plus large du terme), ces « corporations » de métiers apparaissent avec la naissance de l’Islam, en accompagnent l’expansion et, bien que très diminuées à cause des extrémismes laïques et religieux, subsistent encore aujourd’hui dans quelques zones. Leur étude est malheureusement assez peu avancée, ou, du moins, peu accessible [4]. Cependant, le peu qu’il est possible de rassembler à leur sujet oblige à sérieusement se poser la question de l’existence de liens organiques avec les compagnonnages occidentaux dont l’établissement pourrait dater soit de l’époque des Croisades, soit même d’avant celles-ci. A minima, même si une telle étude débouchait finalement sur le constat d’une absence de liens, elle présenterait l’intérêt d’amener les chercheurs à mieux cerner les causes et les conditions d’existence de la dimension spirituelle et initiatique des métiers.

En ces temps noirs d’intolérance et d’incompréhension, il n’est pas sans intérêt de rappeler auparavant combien la civilisation occidentale est redevable à l’Islam dans le développement de ses connaissances, notamment scientifiques et technologiques. L’un des apports les moins bien connus concerne directement l’un des supports privilégiés des compagnonnages : l’architecture. C’est en effet de l’Islam que proviennent, directement et/ou indirectement, les deux composantes majeures ayant permis à l’art gothique de naître et s’épanouir : la géométrie et l’arc d’ogive[5].

Si l’on admet que les compagnonnages (ou les pré-compagnonnages) occidentaux existaient déjà au moment des Croisades, ceux-ci ont nécessairement eu contact avec leurs homologues musulmans. L’on sait en effet que les ordres chevaleresques transportaient avec eux une main-d’œuvre qualifiée, notamment pour construire les forteresses, et qu’ils faisaient également appel à la main-d’œuvre locale. Des échanges technologiques se sont donc obligatoirement produits, et probablement se sont-ils accompagnés d’échanges spirituels et intellectuels.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que la naissance et le développement de la futuwwa est consécutif à la nécessité que rencontra l’Islam dans son expansion d’assurer les conditions de la poursuite de cette dernière et de sa pérennité. Les Arabes n’étaient pas des artisans mais surtout des guerriers et des commerçants (trafiquants) ; ils avaient donc besoin, au fur et à mesure de leurs conquêtes, de conserver sur place les artisans non musulmans. Car les amener à fuir loin au-devant d’eux, c’était à court terme ne même plus disposer de richesses à razzier, d’armes pour se battre, de main-d’œuvre pour construire des forteresses. Aussi se développa très tôt un statut juridique favorable aux populations conquises et notamment aux artisans, leur assurant une relative sécurité sans même l’obligation de se convertir à l’Islam – l’on a tendance à oublier la dimension pacifique de l’Islam face à la barbarie et à l’intolérance dont faisaient preuve les Croisés, notamment les Templiers ! Dans ses premiers temps, et jusqu’assez tard, la futuwwa regroupa donc aussi bien des musulmans que des chrétiens et des juifs.

Un autre aspect de la futuwwa prêche en faveur de relations aisées avec les chrétiens : celle-ci englobe aussi bien les métiers manuels que le métier des armes, la Chevalerie. Si donc, comme je le suppose [6], les compagnonnages occidentaux d’alors étaient proches des ordres chevaleresques, voire encore à l’état natif en leur sein, il y a là une proximité qui n’est pas sans importance. D’autant que l’esprit de la futuwwa était très proche de celui de l’une et l’autre de ces organisations chrétiennes. Mohamed Mokri décrit les membres de la futuwwa comme ayant « une conscience collective de leur profession ainsi qu’un sens profond de piété et d’honneur » [7] – Labor et Honor dit la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre…

La futuwwa était organisée en corporations selon les métiers, compris celui des armes, et compta également, plus tard, des branches purement mystiques. Les confrères étaient liés par un pacte et mettaient en commun une partie de leurs ressources, s’efforçant dans et par leur travail de vivre conformément aux préceptes de l’Islam, ou, plus généralement, notamment à l’époque où cette organisation était œcuménique, selon une éthique comparable à celle des compagnonnages chrétiens  : quête active de la Sagesse et partage fraternel [8].

Passons maintenant à quelques similitudes formelles. L’entrée dans la futuwwa faisait l’objet d’une cérémonie initiatique [9] dont le couronnement était la « collation de la ceinture », c’est-à-dire que le maître remettait à l’impétrant une ceinture, sanctionnant ainsi son appartenance à la confrérie. La couleur et l’apparence de celle-ci variaient selon les branches de la futuwwa. Nous avons là quelque chose qui, tant sur la forme que sur le fond, ressemble beaucoup aux couleurs compagnonniques, lesquelles étaient autrefois l’emblème par excellence de l’affiliation au Devoir. D’autant que l’un des plus anciens compagnonnages français, celui des teinturiers – métier qui, précisément, s’est développé grâce aux connaissances chimiques apportées par le monde musulman – possédait comme caractéristique de porter une ceinture-tablier écarlate brodée d’une figure qui, bien que représentant en fait un outil de leur métier, n’est pas sans évoquer les diagrammes cosmologiques dont les teinturiers de la futuwwa ornaient leur ceinture écarlate… Nous disposons malheureusement de trop peu d’informations sur les uns et les autres pour transformer cet indice troublant en preuve décisive de l’existence d’un lien de parenté.

De même, les membres de la futuwwa pratiquaient plus ou moins l’itinérance et avaient donc le devoir d’hospitalité entre eux. Le bâton leur servant de soutien dans leurs pérégrinations était porteur de tout un symbolisme. L’arrivée d’un confrère dans une ville où la société comptait d’autres membres donnait lieu à des cérémonies de reconnaissance et à des usages qui, là encore, sont très proches de ceux des compagnonnages européens. Mais bien sûr, cette ressemblance ne suffit pas à établir une parenté : les rites d’hospitalité et de reconnaissance sont une constante dans toutes les sociétés traditionnelles. Faute de connaître plus en détails les rituels des uns et des autres, il est difficile d’être affirmatif.

Cependant, il existe un autre indice particulièrement important qui, tout à la fois, prêche en faveur de l’existence d’un lien de parenté et permet d’accorder du crédit à un élément des légendaires européens en le situant ailleurs dans le temps  : le fondateur de la futuwwa se nomme Salmân – variante perse du nom Salomon. Même s’il a donné lieu à des légendes, ce personnage est parfaitement réel [10]. Il s’agissait d’un Compagnon du Prophète de l’Islam, d’un «  étranger » – un esclave d’origine perse, probablement chrétien. C’est lui qui apprit aux Arabes certaines techniques, notamment l’art des fortifications. C’est lui également qui initia le Prophète à certaines connaissances mystiques. Non seulement il porte le nom de Salomon, mais, comme ce grand roi, il est un bâtisseur et un sage. En admettant qu’ils ont eu contact avec la futuwwa, voire qu’ils lui doivent une partie de leurs racines, les compagnonnages européens pourraient ainsi avoir fait un amalgame entre le Salmân de la futuwwa et le Salomon biblique, cette confusion historico-symbolique étant déjà implicite dans les légendes musulmanes – d’autant que Salomon occupe dans la mystique musulmane une place encore plus importante que dans le christianisme.

Comme on peut le voir par cet exemple, les historiens des compagnonnages ont encore d’immenses territoires à explorer avant de pouvoir, peut-être, éclaircir le mystère de leurs origines…

 Jean-Michel Mathonière puce


NOTES

1. Les textes compagnonniques anciens n’évoquent pas la canne ; l’attribut caractéristique du Compagnon, ce sont les couleurs. Ce peu d’importance de la canne, accessoire pratique et en même temps signe extérieur de respectabilité « bourgeoise », est confirmé d’une part par l’iconographie compagnonnique ancienne (cf. notamment les Rôles des tailleurs de pierre), et d’autre part par l’absence de cannes « symboliques » antérieures au début du XIXe siècle dans les collections des musées et des sociétés compagnonniques. Il est probable que la canne a pris une grande importance symbolique par suite d’une superposition-confusion avec d’autres symboles présents dans les traditions compagnonniques, notamment l’abacus des maîtres d’œuvres et le caducée d’Hermès.

2. Sur les tailleurs de pierre, voir Laurent Bastard et Jean-Michel Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles, éd. La Nef de Salomon, Dieulefit, 1996.

3. Une telle définition peut être considérée comme trop imprécise, mais c’est actuellement la seule qui résiste aux cas particuliers que révèlent les seuls compagnonnages occidentaux. L’on notera que cette définition englobe les loges maçonniques opératives. À cet égard, il est cependant nécessaire de noter que ressemblance ou même similitude ne signifie pas nécessairement parenté organique, les mêmes causes pouvant entraîner les mêmes effets (mêmes métier, contexte économique, religion, etc.). Seule la présence simultanée d’éléments similaires dont la genèse ne peut s’expliquer par le contexte habituel à ces organisations, permet d’affirmer des liens organiques, ceux-ci pouvant être de natures diverses (filiations, scissions, contacts). La même prudence s’impose quant au sujet qu’aborde le présent article, d’autant plus qu’il s’agit d’un domaine encore trop peu documenté.

4. Cf. la bibliographie et les notes de Travail et Honneur, op. cit., pp. 241-243. À ma connaissance, la principale publication sur ce sujet est : Traités des Compagnons-Chevaliers (Rasa’il-e Javanmardan), recueil de sept « Fotowwat-Nâmeh » publié par Morteza Sarraf, introduction analytique par Henri Corbin, Bibliothèque Iranienne, volume XX, Téhéran-Paris, 1973. Les traités sont publiés en persan. Seul le septième, un « rituel de Compagnonnage des artisans imprimeurs de tissus », de date inconnue, fait l’objet d’une traduction française. L’ensemble des autres textes, concernant des branches militaires et mystiques de la futuwwa, est résumé et étudié par Henry Corbin, celui-ci émettant le souhait que des chercheurs iraniens, intéressés par ce sujet, viennent en France pour y étudier les compagnonnages afin d’y retrouver les traces de cette futuwwa qui jadis « engloba juifs, chrétiens et musulmans ». La révolution islamique semble avoir stoppé net ces initiatives. Quelques autres références à des travaux en français concernant la futuwwa sont donnés dans les notes suivantes.

5. Ce point fait encore l’objet d’un désaccord parmi les spécialistes, certains considérant que l’arc d’ogive résulte de tâtonnements. Il est cependant établi (cf. les travaux d’Élie Lambert et Jurgis Baltrusaïtis, in revue Recherche, n° 1, Paris, 1939) que celui-ci était déjà connu des architectes musulmans et arméniens, ces derniers ayant pu jouer un rôle important dans la transmission à l’Occident des données orientales.

6. Cf. Travail et Honneur, op. cit. 

7. Mohamed Mokri, « Un traité persan relatif à la corporation prolétaire des porteurs d’eau musulmans », Revue des Études Islamiques, 1977, pp. 131-156.

8. Voir l’article sur le blason et la devise des Compagnons Passants tailleurs de pierre.

9. Sur certains rites initiatiques de la futuwwa, cf. J. H. Probst-Biraben, Les mystères des Templiers, éd. des Cahiers Astrologiques, Nice, 1947. Cet auteur, auquel l’on peut reprocher qu’il sacrifie par trop souvent à des conceptions occultistes, avait déjà émis l’hypothèse de liens entre les compagnonnages français et les confréries professionnelles musulmanes, domaine qu’il connaissait bien, étant probablement lui-même affilié à l’une d’entre elles. Le chapitre X est entièrement consacré à ce sujet et contient de précieux extraits et indications sur les rituels de ces confréries de métiers. Il est cependant à souhaiter qu’un ouvrage plus sérieux et plus documenté, compris en matière d’iconographie symbolique, finisse par voir le jour.

10. Sur Salmân, cf. Louis Massignon, Parole donnée, éd. Julliard, Paris, 1962. Il s’agit d’un recueil d’articles publiés auparavant ; voir notamment l’article intitulé « Salmân Pak et les prémices spirituelles de l’Islam iranien » (pp. 98-129), ainsi que « La Futuwwa ou pacte d’honneur artisanal entre les travailleurs musulmans au Moyen Âge » (pp. 349-374).

Les Statuts de Strasbourg (1563)

Cette traduction est celle donnée en annexe de mon étude sur « L’ancien compagnonnage germanique des tailleurs de pierre », publiée dans le volume 5 des Fragments d’histoire du compagnonnage (édit. Musée du Compagnonnage, Tours, 2003).

Cette traduction est également disponible, avec des notes et accompagnée de la traduction des Statuts de Ratisbonne de 1459, au format PDF. Cliquer ici pour télécharger le fichier.

Ordonnances et articles de la confraternité des tailleurs de pierre de la Grande Loge de Strasbourg

Statuts de la Saint-Michel 1563

1. Article premier des ordonnances.
Au cas où certains articles de ce livre seraient [ultérieurement jugés] trop sévères ou pénibles, ou d’autres par trop libéraux, ceux qui sont membres de notre confraternité peuvent, à la majorité, modifier, censurer ou développer lesdits articles selon l’époque, les impératifs du pays et le cours des affaires.
Quand il y aura une assemblée générale, les membres se réuniront sous forme de chapitre conformément aux prescriptions de ce livre ; leurs décisions devront rester conformes au serment que chacun a prêté.

2. Des devoirs des membres de la confraternité.
Quiconque entre de sa propre volonté dans cette confraternité doit promettre, comme membre de notre corporation de maçons, de maintenir chacun des points et articles, ainsi qu’il est écrit dans ce livre.
Seront maîtres ceux qui pourront ériger des édifices somptueux et autres ouvrages semblables pour lesquels ils auront reçu autorisation, et qui ne servent d’autre corporation que celle qu’ils ont choisi de servir. Maîtres et compagnons ont obligation de se conduire honorablement et ne pourront causer de tort à aucun. En conséquence, nous avons pris pouvoir dans ces ordonnances de les punir, au cas où de tels actes viendraient à se produire.

3. De l’autorisation de pratiquer des travaux rémunérés à la journée.
Comme certains travaux réguliers sont traités à la journée, que ce soit à Strasbourg, à Cologne, à Vienne ou en d’autres chantiers similaires, par les loges qui en dépendent, devant cette coutume établie, les constructions et ouvrages concernés par cette pratique resteront à la journée ; et en aucun cas il ne sera établi de contrat afin que l’ouvrage, autant que possible, ne soit interrompu en raison du contrat.

4. Qui peut aspirer à réaliser un ouvrage.
Si un artisan titulaire d’un chantier régulier vient à mourir, dans ce cas tout artisan ou maître qui connaît la maçonnerie et qui est suffisamment qualifié pour l’ouvrage, peut aspirer à prendre sa succession et se présenter à ceux des maîtres qui ont l’ouvrage en main et qui le dirigent afin qu’il puisse être procédé au remplacement conformément aux nécessités de la maçonnerie. Il peut en être ainsi pour tout compagnon qui connaît la maçonnerie.

5. Le travail doit être distribué à la journée.
Quoiqu’il puisse convenir à un maître, en dehors de son propre chantier, d’entreprendre un ouvrage extérieur, il ne peut y être autorisé sans avoir confié à un autre maître capable la charge de [la surveillance de] ce chantier ; il devra s’engager à ce que les travaux continuent fidèlement et qu’il n’y ait aucun risque d’interruption, et le règlement d’un tel ouvrage ou bâtiment sera rémunéré à la journée. Selon les droits et usages de la maçonnerie, si un maître ne pratique pas cette règle vis-à-vis des commanditaires du chantier, et que cela soit découvert au cours d’une enquête digne de foi, alors ledit maître doit être réprimandé par la corporation, et repris et puni si preuve a été établie contre lui. Mais, si les maîtres d’ouvrage ne le veulent pas ainsi, il sera fait selon leur désir.

6. Mort d’un maître pendant une construction.
En cas de mort d’un maître en charge d’un chantier ou bâtiment, ou l’ayant eu sous sa responsabilité, si un autre maître se présente pour lui succéder et trouve un ouvrage de pierre taillée, en place ou non, le nouveau maître ne doit pas déposer l’ouvrage de pierre taillée, ni jeter en aucun cas l’ouvrage de pierre non placée sans l’avis ou l’agrément des autres membres de la corporation, afin que les maîtres d’ouvrage et autres honorables personnes qui sont à l’origine de la construction ne soient pas conduits à des dépenses injustifiées et que le maître qui a laissé un tel ouvrage ne soit pas diffamé après sa mort. Mais si les maîtres d’ouvrage souhaitent qu’un tel ouvrage soit retiré, alors que le nouveau maître peut le faire, sous la condition qu’il ne cherche pas à en tirer un avantage malhonnête.

7. Comment diriger la taille de la pierre et la construction.
Sera autorisé à diriger un travail chaque maître qui a pratiqué pendant cinq ans la maçonnerie avec un maçon-tailleur de pierre ; il aura pouvoir de tailler et construire soit par contrat, soit à la journée, et cela sans crainte sauf à enfreindre les articles écrits ci-dessus et ci-après.

8. Quand un maître donne un plan pour un ouvrage.
Si quelqu’un signe un contrat pour un ouvrage et donne un plan pour la façon dont il devra être réalisé, l’ouvrage ne pourra en aucune façon être modifié par rapport au projet ; le maître devra l’exécuter conformément au plan montré au maître d’ouvrage, que celui-ci soit un seigneur, une cité ou un particulier, de manière que rien ne manque au bâtiment. À moins que cela ne soit la volonté du client, alors seulement la modification sera faite, mais le maître ne devra pas en rechercher un avantage non dû.

9. Quelle sorte d’ouvrage deux maîtres peuvent entreprendre en commun.
Deux maîtres ne peuvent entreprendre en commun une construction ou ouvrage, à moins que ce soit un petit ouvrage qui puisse être terminé dans l’espace d’une année. Si tel est le cas, le maître peut avoir avec lui un compagnon de la cité.

10. Si un ouvrage exige des maçons.
Un maître peut en permettre l’emploi comme suite : si des maçons sont nécessaires, par exemple pour les fondations ou pour construire un mur, travaux pour lesquels ils sont suffisamment qualifiés, le maître peut les employer afin que le maître d’ouvrage ne subisse pas de retard dans l’exécution de ses travaux. Ceux-ci ne sont pas soumis aux présentes ordonnances, et ils ne seront pas mis à la taille des colonnes, parce qu’ils n’ont pas servi selon nos règlements.

11. Celui qui chasse un autre d’un ouvrage.
Quel qu’il soit, maître ou compagnon, celui qui chasse de son ouvrage, grand ou petit, un autre maître membre de la confraternité ou s’y emploiera, secrètement ou ouvertement sans son consentement, sera pris à partie ; et aucun maître ou compagnon n’aura de commerce avec lui et aucun compagnon de la confraternité n’entrera à son service aussi longtemps qu’il possédera l’ouvrage qu’il a obtenu d’une façon déshonorante ; ni tant qu’il n’aura pas restitué et donné satisfaction à celui qu’il a dépossédé de l’ouvrage ; et aussi tant qu’il n’aura pas été puni par les maîtres chargés de le faire au nom de la confraternité.

12. Qui peut accepter un ouvrage en pierre sculptée ou taillée.
Si quelqu’un veut entreprendre un ouvrage en pierre sculptée ou taillée et ne sache comment l’exécuter d’après l’épure de base, sans avoir servi son temps dans la corporation ou avoir été employé dans une loge, alors, raisonnablement, il ne doit pas entreprendre l’ouvrage. Mais s’il s’y aventurait, dans ce cas, aucun compagnon ne doit se tenir à ses côtés, ou entrer à son service, afin que le maître d’ouvrage ne soit pas conduit à subir des dépenses inconvenantes par la faute d’un tel maître aussi fou.

13. Qui peut apprendre à exécuter l’ouvrage d’après l’épure de base ou tout autre ouvrage de sculpture.
Aucun maître, contremaître [parlier] ou compagnon n’enseignera à quiconque n’est pas membre de la confraternité, à faire des extraits de l’épure de base ou d’autres usages de la maçonnerie, ni à celui qui n’a pas déjà pratiqué la maçonnerie ou servi assez longtemps avec un maçon de pierre selon notre art, coutumes et règlements.

14. Nul maître n’enseignera un compagnon pour de l’argent.
Aucun artisan ou maître n’exigera d’argent de la part d’un compagnon pour lui montrer ou enseigner quelque chose relative à la maçonnerie. De la même façon, aucun contremaître ou compagnon ne montrera ou n’instruira quelqu’un dans la sculpture à titre onéreux ainsi que dit ci-dessus. Cependant, si quelqu’un désire instruire ou enseigner à un autre, il peut le faire en exécutant une partie du travail de l’autre, soit par amitié pour le compagnon, soit pour servir par là leur maître.

15. Combien d’apprentis un maître peut avoir.
Un maître qui n’a qu’un bâtiment ou ouvrage peut avoir trois apprentis – deux ébaucheurs et un finisseur – afin qu’il puisse employer aussi des compagnons dans la même loge, c’est-à-dire si ses supérieurs lui en donnent l’autorisation. S’il a plus d’un bâtiment, il n’aura pas plus de deux apprentis sur le premier, afin qu’il n’ait pas plus de cinq apprentis sur l’ensemble de ses chantiers. Ces mesures sont édictées afin qu’ils puissent servir leurs cinq années d’apprentissage sur les chantiers sur lesquels travaille leur maître.

16. Celui qui vit ouvertement en concubinage.
Aucun artisan ou maître maçon ne doit vivre ouvertement en concubinage. Si cependant une telle personne ne voulait cesser cet état, aucun compagnon itinérant ni tailleur de pierre ne restera à son service, ou n’aura de relations avec lui.

17. Celui qui ne vit pas en chrétien et ne prend pas une fois l’an le Saint-Sacrement.
Aucun artisan ou maître ne sera reçu dans la confraternité s’il ne reçoit une fois l’an le Saint-Sacrement, ou ne respecte pas la discipline chrétienne, ou s’il gaspille son bien au jeu. Mais si quelqu’un, accepté par mégarde dans la confraternité, n’applique pas les principes précités, aucun maître n’aura de relations avec lui, aucun compagnon ne restera près de lui, et ce jusqu’à ce qu’il ait cessé de le faire et qu’il fût puni par les membres de la corporation.

18. Si un compagnon travaille pour un maître qui n’a pas été reçu dans cette confraternité.
Si un compagnon accepte du travail d’un maître qui n’a pas été reçu cette confraternité d’artisans, il ne sera pas punissable. De la même manière, si un compagnon s’adresse à un maître bourgeois et en obtienne un emploi, cela est autorisé, afin que chaque compagnon puisse trouver du travail. Mais le compagnon respectera les règles écrites ci-dessus et ci-après. Il convient qu’il donne à la confraternité ce qu’il doit donner, bien qu’il ne travaille pas dans l’une des loges de la confraternité ou avec ses frères compagnons. Si un compagnon désire prendre légitimement femme et ne pas être employé dans une loge, et ce pour s’établir dans une cité, il paiera 4 pfennig chaque semaine des Quatre Temps, aussi longtemps qu’il ne sera plus employé dans une loge.

19. Comment les plaintes seront entendues, jugées et sanctionnées.
Si un maître formule une plainte contre un autre maître pour avoir violé les règlements de la confraternité, ou de la même façon un maître contre un compagnon, ou un compagnon contre un compagnon ou en quelque autre manière que cela concerne maître et compagnon, il en sera donné information au maître qui détient le livre des règlements. Et le maître qui aura été saisi de la plainte doit entendre les deux parties, et pour cela fixer le jour où il entendra leur cause. Et durant la période qui précède le jour déterminé pour ce rendez-vous, aucun compagnon n’évitera le maître, ni le maître le compagnon, mais ils se rendront mutuellement service jusqu’à l’heure où le litige aura été entendu et réglé. Et tout ceci sera fait conformément au droit coutumier du Métier, et la décision sera respectée en conséquence. Et de plus, là où le litige se sera manifesté, là il sera jugé par le plus proche des maîtres en possession du livre des règlements pour le district considéré.

20. Concernant l’expulsion.
De plus, il est décidé en ce qui concerne l’expulsion : si on rapporte quelque chose à ce propos au sujet d’un maître ou d’un compagnon, chose entendue par ouï-dire et répétée de l’un à l’autre, aussi longtemps que la sentence en question n’aura pas été établie régulièrement, celui qui est en cause ne sera ni évité ni expulsé par qui que ce soit et continuera son travail jusqu’au moment où la sentence lui aura été notifiée à son domicile, et seulement après que celle-ci ait été régulièrement établie. À moins que cela ne soit, il continuera à obéir aux lois de la confraternité et nul ne pourra agir contre lui selon nos règlements.

21. Ne pas faire appel.
Il est également décidé que là où une affaire prend naissance et se développe, là elle doit être réglée ou, à défaut, dans la plus proche loge en possession du livre. Et aucune partie ne fera appel jusqu’à ce que plainte et réponse soient entendues. La plainte ne pourra être portée plus haut à moins qu’elle ne soit rejetée à ce niveau.

22. Les plaintes que le maître a pouvoir d’entendre.
Chaque maître d’œuvre ayant du travail dans sa loge et auquel aura été confié le texte de ces ordonnances, avec droit d’usage, a le pouvoir et l’autorisation d’entendre et de punir dans ce district toutes les fautes et litiges qui ont rapport à la maçonnerie. Tous les maîtres, contremaîtres et compagnons lui doivent obéissance.

23. Chaque maître se conduira conformément aux ordonnances et les prendra pour guide.
Ce jour à Strasbourg, en l’année 1563, il est également décidé que chaque maître chargé d’une construction de longue durée et à plein temps, que ce soit dans les principautés, les cités, les ligues ou les monastères, siègera et jugera dans cette assemblée conformément à nos ordonnances. Il en résultera une augmentation considérable des profits et les préjudices seront évités pour ceux qui ont à construire.
En conséquence, chacun d’eux aura un livre des ordonnances et sera reconnu comme supérieur de sa juridiction ou district par tous les maîtres et compagnons de cette province. Il aura aussi délégation de l’autorité octroyée à chacun des membres de cette assemblée pour, conjointement avec ses maîtres et compagnons, en vertu de leur supériorité, diriger cette confraternité, punir ses sujets, accepter les frères, aider les malades, réunir une assemblée générale des membres du voisinage, mais ce d’une façon telle que les ordonnances soient suivies.

24. Là où est le livre, là doit être le tronc pour les pauvres et les malades.
Tous ceux auxquels le livre aura été confié doivent collecter fidèlement le pfennig hebdomadaire des compagnons ; et si un compagnon tombe malade, il devra l’aider. De même, là où un maître aura d’autres maîtres sous ses ordres et des compagnons, il aura à charge de collecter dans un tronc le pfennig hebdomadaire ; le tronc réservé à cet usage sera vidé et compté devant chaque supérieur de district tous les ans et son contenu sera employé pour l’assistance des pauvres et des malades de notre corporation dans sa juridiction.

25. Chaque maître titulaire d’un tronc et qui aura reçu le montant annuel du tronc de ses voisins, enverra chaque année à la Saint-Michel un bohémien à la loge-mère de Strasbourg, avec une note précisant d’où il vient. Cela en signe d’obéissance et d’amour fraternel, et pour qu’il soit connu que toutes les choses précitées ont été accomplies.

26. Les lieux où sont les livres et qui dépendent de la Grande Loge de Strasbourg.
Spire, Zurich, Augsbourg, Francfort, Ulm, Heilbronn, Blassemburg, Dresde, Nuremberg, Salzbourg, Mayence, Stuttgart, Heidelberg, Fribourg, Bâle, Haguenau, Sélestat, Regensbourg, Meysenheim, Munich, Anspach, Constance.

27. Du compagnon qui désire servir un maître pour un temps.
Si le compagnon a voyagé et servi la corporation, et est déjà membre de la confraternité et souhaite servir un artisan pour un temps, ledit maître et l’ouvrier n’accepteront ni l’un ni l’autre de s’engager pour moins d’une année ou à peu près.

28. D’un maître ou d’un compagnon qui n’appliquera pas ces ordonnances.
Tous les membres de la confraternité, maîtres ou compagnons, doivent respecter tous les points et articles ci-dessus et ci-après. Si par hasard quelqu’un n’applique pas ces points, il est punissable ; après avoir satisfait à l’amende qui lui aura alors été appliquée, il sera reconnu dégagé d’obligation quant à l’article pour lequel il aura été puni.

29. Comment les maîtres de la confraternité doivent prendre soin du livre.
Le maître qui a la charge du livre doit, par serment envers la confraternité, prendre soin qu’il ne soit pas copié, ni par lui ni par une autre personne, et qu’il ne soit pas prêté ; ceci de manière que les livres conservent leur pleine autorité, comme décidé par la confraternité. Mais si quelqu’un a besoin d’un ou deux articles, le maître peut lui donner par écrit. Et chaque maître doit faire procéder à la lecture de ces ordonnances, chaque année, devant les compagnons en loge.

30. Concernant les punitions qui peuvent entraîner l’exclusion de la confraternité.
Si une plainte susceptible d’entraîner la plus grande punition est déposée devant le maître, ou si, par exemple, il s’agit d’interdire la confraternité à quelqu’un, le maître ne peut être seul à entendre et à juger. Il doit appeler à son aide les deux maîtres les plus proches en possession d’un livre et ayant reçu délégation d’autorité conformément aux ordonnances, de manière à ce qu’ils soient trois, ainsi que les compagnons employés là où la plainte a été déposée, afin que les trois maîtres ensemble et les compagnons, unanimement ou à la majorité, décident au mieux de leur jugement de la punition qui devra être appliquée par toute la corporation.

31. Lorsque les querelles ne concernant pas la maçonnerie se produisent.
Si deux ou plusieurs maîtres membres de la confraternité sont d’opinions divergentes ou en discorde au sujet d’affaires qui ne concernent pas la maçonnerie, ils ne devront pas citer à comparaître un membre, en raison de cette divergence, ailleurs que devant l’assemblée fraternelle de la corporation, où ils seront jugés et réconciliés au mieux des possibilités. Cela de manière à ce que l’affaire soit réglée sans préjudice pour les droits des maîtres d’ouvrage (seigneurs ou cités) du lieu où l’affaire a pris naissance.

32. Ce à quoi chaque maître ou compagnon doit contribuer vis-à-vis de la confraternité.
Maintenant, afin que les ordonnances soient conservées le plus honnêtement au service de Dieu, aux autres nécessités et choses semblables, chaque maître qui a de l’emploi en loge et qui pratique la maçonnerie et appartient à cette confraternité doit d’abord lors de son admission payer un gulden, puis, chaque année suivante, verser deux bohémiens ou blapperts dans le tronc ; si c’est un compagnon, il versera cinq bohémiens ; et un apprenti versera le même montant lorsqu’il aura terminé son temps.

33. Quels sont les troncs que les maîtres doivent avoir et ce qu’ils doivent en distribuer.
Tous les maîtres et autres membres de cette confraternité ayant de l’emploi en loge doivent posséder un tronc, et chaque compagnon y versera chaque semaine un pfennig. Chaque maître collectera fidèlement cet argent et tout ce qui peut être dû par ailleurs ; le montant du tronc sera porté chaque année au compte de la confraternité là où se trouve le livre le plus proche, afin que le pauvre puisse être soulagé et qu’on subvienne aux besoins de la confraternité.

34. Quand un maître ne remplit pas son devoir vis-à-vis d’un compagnon apprenti dans l’art.
Si un apprenti considère qu’un maître ne remplit pas sous quelque aspect que ce soit son devoir envers lui, ainsi qu’il s’y est engagé, l’apprenti peut porter la question devant la confraternité et les maîtres qui résident dans le voisinage, afin de recevoir un complément d’instruction et pour qu’il puisse, le cas échéant, continuer son voyage.

35. Ce qui doit être fait dans cette confraternité si quelqu’un est malade.
Si un maître ou compagnon tombe malade, ou si un membre de la confraternité qui a régulièrement fait son temps en maçonnerie vient à être longtemps malade et ne peut de ce fait assurer sa subsistance et autres nécessités de la vie, le maître qui dispose du tronc et qui en est responsable l’aidera et l’assistera d’un prêt du tronc s’il ne peut être fait autrement, et ce jusqu’à ce qu’il ait recouvré la santé. Ledit membre devra s’engager à restituer l’argent emprunté au tronc ; mais s’il vient à mourir au cours de cette maladie, on retiendra, si cela est possible, sur ce qu’il laissera après sa mort, que ce soit des vêtements ou d’autres biens, jusqu’à concurrence de ce qui lui a été prêté.

36. Si quelqu’un engage des frais pour le compte de la confraternité.
Si un maître ou un maçon vient à engager des dépenses ou à payer des frais pour le compte de la confraternité, il doit en donner justification et expliquer les raisons de ces dépenses, grandes ou petites, qui seront remboursées au maître ou au compagnon par prélèvement sur le tronc de la confraternité. De même, si quelqu’un a des ennuis avec la justice ou autres concernant la corporation, alors chacun, maître ou compagnon, sera serviable envers lui et lui prêtera son aide selon le serment de la confraternité. Néanmoins personne ne devra engager la confraternité à des dépenses de sa propre initiative, sans le conseil des autres maîtres et compagnons.

37. Comment un désobéissant sera puni.
De quelque façon que maîtres, contremaîtres ou apprentis viendraient à manquer aux articles ou aux points qui suivent ou ne les respecteraient pas, soit collectivement, soit individuellement, et que cela soit découvert par un procédé honorable, ceux-là seraient appelés devant la corporation pour y être interrogés sur ces motifs. Et il leur serait infligé des punitions et pénalités conformément au serment et aux engagements que chacun a pris vis-à-vis de la confraternité. Mais si quelqu’un dédaigne la punition ou la sommation sans motif valable et ne se présente pas, la punition lui sera quand même infligée pour sa désobéissance, bien qu’il ne soit pas présent ; et s’il ne la respecte pas, il ne lui sera plus permis de faire quoi que ce soit, et aucun tailleur de pierre ne restera à ses côtés jusqu’à ce qu’il soit redevenu obéissant.

38. Qui sera estimé le supérieur de cette confraternité.
Marx Schan, maître de l’Œuvre de notre chère loge-mère à Strasbourg, et tous ses successeurs.

39. Ce district appartient à Strasbourg :
Toute la région au-dessus de la Moselle, et la Franconie jusqu’à la forêt de Thuringe et Babenberg jusqu’à l’évêché d’Eichstatten, et d’Eichstatten jusqu’à Ulm, d’Ulm à Augsburg et d’Augsburg à Adelberg et jusqu’à l’Italie, et les Pays de Misnie, Hesse et Souabe, devront respecter ces ordonnances.

40. Ce district appartient à Vienne :
Au maître d’œuvre de Saint-Stéphane à Vienne appartiennent Lampach, la Styrie, Werkhausen, la Hongrie, et la basse vallée du Danube.

41. Ce district appartient à Cologne :
Au maître de l’Œuvre de Cologne et à tous ses successeurs appartiennent les territoires qui restent vers le bas et on doit leur obéir de la même manière, qu’il s’agisse de chantiers ou de loges déjà membres de la confraternité ou qui le deviendraient plus tard.

42. Ce district appartient à Zurich :
Berne, Bâle, Lucerne, Schaffhausen, Saint-Gall, etc., et tout chantier existant dans la confédération [helvétique] ou qui s’y élèverait après, doivent obéissance au maître de Zurich.

Cortège des tailleurs de pierre de l’Œuvre Notre-Dame de Strasbourg le 28 juin 1840. On remarquera la bannière portant la marque de la Grande Loge de Strasbourg. © Jean-Michel Mathonière 2007.

Ordonnances des contremaîtres et compagnons
de la confraternité des tailleurs de pierre

43. Chaque contremaître doit honorer son maître, doit être empressé et obéissant vis-à-vis de lui, conformément à la règle de la maçonnerie, et lui obéir avec une fidélité intégrale ainsi que cela se pratiquait dans les anciens usages. Et un compagnon fera de même.

44. Si quelqu’un désire voyager, ainsi doit-il prendre congé.
S’il plait à un compagnon de poursuivre son voyage, il doit se séparer de son maître, de sa loge, et de son hostellerie de façon à ce qu’il ne soit redevable de rien, et que personne n’ait de grief contre lui en cas de rencontre ultérieure.

45. Comment les compagnons obéiront aux maîtres et contremaîtres.
Quelle que soit la loge où il sera employé, un compagnon passant obéira au maître et aux contremaîtres de celle-ci, conformément à la règle et aux anciens usages de la maçonnerie, et respectera également toutes les règles et privilèges qui sont d’usage ancien dans ladite loge.

46. Aucun compagnon n’entravera le travail de son maître.
Un compagnon ne critiquera pas l’ouvrage de son maître, ni secrètement, ni ouvertement, et cela en aucune façon, sauf si le maître transgresse les ordonnances ou agit contrairement à celles-ci à la vue de tous.

47. Aucun compagnon vivant en adultère ne sera employé.
Aucun maître ou artisan n’emploiera un compagnon qui vit en adultère avec une femme ; ou qui mène une vie déshonorante avec les femmes ; ou qui ne participe pas à la sainte Communion conformément à la discipline chrétienne ; ou quelqu’un qui serait assez fou pour jouer ses vêtements.

48. Si un compagnon prend arbitrairement congé.
Si un compagnon devait arbitrairement prendre congé d’une loge principale ou de toute autre loge, le maître et les compagnons de ladite loge ne le laisseraient pas partir impuni.

49. Ne pas congédier sauf un soir de paye.
Si un artisan ou un maître d’œuvre souhaite congédier un compagnon passant qui est à son service, il ne le congédiera pas un autre jour que le samedi, ou un soir de paye, afin qu’il ait de quoi voyager le lendemain ; à moins qu’il n’ait donné des causes d’offenses. La réciproque doit être respectée par un compagnon qui demande son congé.

50. Ne s’adresser à personne d’autre qu’au maître ou au contremaître pour obtenir un emploi.
Pour obtenir un emploi, aucun compagnon ne sollicitera quelqu’un d’autre que le maître ou le contremaître de la loge, ni secrètement ni ouvertement, sans le consentement préalable de ceux-ci.

51. Ne pas se liguer.
De même, les compagnons ne se mutineront pas ou ne conspireront pas pour quitter collectivement un emploi, et retarder ainsi la construction, car jusqu’à présent les bénéfices de notre fraternité proviennent des seigneurs et des cités presque exclusivement. Mais si un maître se conduit autrement que selon le droit, dans quelque cas que ce soit, il sera convoqué devant la confraternité et soumis à son jugement. Dans l’attente du jugement, jusqu’à ce que la sentence ait été rendue, un tel maître ne sera pas évité par ses compagnons. S’il ne respecte pas la sentence, dans ce cas, on pourra l’abandonner.

52. Ne pas quitter la loge sans permission.
Aucun compagnon ne doit sortir de la loge sans permission ou, s’il sort pour le pain ou autres repas, il ne restera pas à l’extérieur sans autorisation. Aucun ne chômera le lundi ; si quelqu’un le faisait, il serait puni par le maître et les compagnons, et le maître aurait pouvoir de le congédier à n’importe quel moment de la semaine.

53. Plus de coups.
À l’avenir, dans aucune loge, quel qu’en soit la cause, on ne pourra battre quelqu’un sans que le maître en ait eu connaissance et ait donné son consentement. Et il n’y aura dans aucun chantier ou ailleurs rien qui ne soit jugé et entendu, que ce soit par le maître ou les compagnons, sans que le maître d’œuvre supérieur de district le sache et ait donné son consentement au jugement et à la punition.

54. Ne pas bavarder dans la loge.
Dans le futur, les compagnons attendront en loge devant leur bloc de pierre et ne continueront pas à bavarder, afin que les maîtres ne soient pas gênés dans leur travail.

55. Ce qu’un apprenti doit promettre à la confraternité quand il a terminé son temps et est déclaré libre.
En premier, chaque apprenti ayant terminé son temps et qui est déclaré libre doit promettre à la confraternité par parole d’honneur et par serment, sous peine de perdre son droit de pratiquer la maçonnerie, qu’il ne communiquera ou ne révélera à personne le salut confraternel des maçons et l’attouchement, excepté à celui auquel il peut régulièrement le communiquer, et aussi qu’il n’en écrira rien.

56. Deuxièmement, il promettra, ainsi que dit précédemment, obéissance à la corporation des maçons pour tout ce qui a trait à celle-ci et que s’il venait à être condamné par la confraternité, il subirait entièrement la sentence et l’observerait.

57. Troisièmement, il promettra de ne pas affaiblir, mais au contraire de renforcer la confraternité autant que ses moyens le lui permettront.

58. Quatrièmement, personne ne taillera des pierres à côté de quelqu’un qui n’est pas régulièrement de la confraternité ; et aucun maître n’emploiera pour la taille de la pierre quelqu’un qui ne soit pas un vrai tailleur de pierre, à moins d’avoir reçu préalablement la permission de toute la corporation.

59. Et personne ne changera de sa propre volonté et autoritairement la marque que la confraternité lui a attribuée. S’il désire la modifier, il ne pourra le faire qu’avec le bon vouloir et l’approbation de la corporation qui devra en avoir eu préalablement connaissance.
Et chaque maître doit loyalement enjoindre et inviter chacun de ceux de ses apprentis ayant accompli leurs cinq années d’apprentissage à devenir un frère [de la confraternité] en vertu du serment qu’il a prononcé devant la confraternité.

60. Aucun apprenti ne peut être élève-contremaître.
Aucun artisan ou maître ne désignera comme contremaître quelqu’un parmi les apprentis qu’il a acceptés et qui n’ont pas encore terminé leur temps d’apprentissage.
Aucun artisan ou maître ne désignera comme contremaître un apprenti qu’il a pris à ses débuts, même s’il a terminé son temps d’apprentissage, à moins qu’il n’ait voyagé pendant un an.

Marque de compagnon tailleur de pierre germanique dans l’escalier de l’ancien immeuble de l’Œuvre Notre-Dame à Strasbourg. © Jean-Michel Mathonière 2003.

Ordonnances pour les apprentis

61. Celui qui accepte un apprenti ne peut le faire sans une caution de moins de 20 gulden qu’il déposera chez un autre [maître] qui réside dans le lieu, afin qu’en cas de mort du maître avant la fin du temps d’apprentissage, l’apprenti puisse servir la corporation avec un autre véritable maître et ainsi terminer ses cinq années. Mais s’il ne les termine pas, il abandonnera les 20 gulden à la corporation pour ses dépenses et pertes, de la même manière qu’il en serait redevable au maître pour l’avoir quitté sans motif valable durant son apprentissage. Ceci dans le but que les apprentis persévèrent et deviennent de vrais tailleurs de pierre.

62. Aucun membre de la confraternité n’acceptera sciemment un apprenti de naissance illégitime ; il devra avoir fait d’honnêtes démarches avant de l’accepter et demander à l’apprenti, sur sa parole, si son père et sa mère ont vécu ensemble dans les liens du mariage.

63. Il est aussi décrété qu’aucun artisan n’acceptera un apprenti pour moins de cinq ans. Par suite, personne ne pourra payer d’argent pour le temps qui lui resterait à servir car il servira entièrement ses cinq ans. Désormais, il ne pourra en être autrement, quoi qu’il ait pu être pratiqué précédemment ou présentement.

64. Et un père lui-même maçon est autorisé à lier un ou plusieurs de ses fils pour cinq ans et à compléter leur instruction, mais seulement en présence d’autres tailleurs de pierre ; un tel apprenti ne pourra être âgé de moins de 14 ans.

65. Si quelqu’un a servi pendant un certain temps un maçon qui n’est pas tailleur de pierre, ce temps ne sera pas déduit des cinq années d’apprentissage ; il devra servir cinq ans un tailleur de pierre comme dit ci-dessus.

66. Et par suite, aucun maître n’acceptera un apprenti débutant ou ne le déclarera libre, sauf en présence de la corporation et des compagnons alors employés dans la loge, afin qu’en cas de différends ou d’erreurs, ceux-ci puissent être tranchés facilement.

67. Chaque apprenti promettra à la corporation, sur sa parole d’honneur, d’obéir à son maître pendant les cinq ans auxquels il lui sera lié, de le servir loyalement, véritablement et fidèlement au maximum de son intérêt pour lui éviter perte, pour autant que c’est en son pouvoir, sans exception, ni restriction.

68. De son côté, durant ces cinq années, le maître donnera à son apprenti, selon les anciens us et coutumes de la corporation, 10 gulden, à savoir 2 gulden par an, pour salaire, outre sa nourriture et son entretien.

69. Il promettra d’être loyal et obéissant à la confraternité, digne en toutes choses concernant celle-ci, et s’il surgissait un différend ou désaccord avec le maître ou un autre tailleur de pierre, ou un autre apprenti, de déposer l’affaire en question devant la corporation pour jugement et réconciliation, afin qu’en toutes choses, pour le bien comme pour le mal, il puisse obtenir justice et jugement selon les usages du Métier. Il promettra aussi de ne pas faire appel contre la sentence prononcée, mais de s’y soumettre strictement.

70. De plus, rien ne sera caché à quelqu’un qui aura été accepté et déclaré libre ; mais tout ce qui doit lui être dit ou lu le sera et lui sera communiqué, afin que personne ne puisse se plaindre ou invoquer l’excuse que s’il l’avait su auparavant, il n’aurait pas rejoint la confraternité.

71. Et dans chaque cas [d’engagement d’un apprenti] on préparera un carton qui sera séparé en deux morceaux par une découpe spéciale, dont l’un sera déposé à la loge, et l’autre avec la caution, de manière que chaque partie puisse savoir comment se comporter.

72. Chaque maître qui accepte un apprenti paiera la somme de cinq bohémiens ou blapperts, mais pas plus, à la confraternité. De même lorsque l’apprenti sera déclaré libre, il se verra réclamer un gulden, mais jamais davantage, pour être dépensé et consommé en boisson par ceux qui sont présents et témoins lors de l’attribution de cette liberté.

73. Aucun maître ne doit prolonger de plus de 14 jours l’essai d’un apprenti débutant dont l’âge est conforme à celui prescrit par les articles, à moins que ce ne soit son fils, ou bien que le maître ait un juste motif pour ce retard, au sujet de la caution par exemple, et qu’il ne le fasse pas dans une mauvaise intention.

74. Lorsque quelqu’un quitte son maître durant son apprentissage.
S’il arrive qu’un apprenti vienne à quitter son maître durant ses années d’apprentissage, sans motif valable, et qu’ainsi il ne serve son temps complet, aucun maître n’emploiera un tel apprenti, et personne ne restera près de lui, ou n’aura en aucune façon commerce avec lui, jusqu’à ce qu’il ait dédommagé d’une façon honorable le maître qu’il a quitté et après qu’il lui ait fait amende honorable, ce dont il devra témoigner par une confirmation formelle de son maître. Et aucun apprenti ne pourra demander restitution de la caution, à moins qu’il se marie avec le consentement de son maître, ou qu’il y ait d’autres motifs valables qui l’obligent, lui ou son maître. Et cela n’aura lieu que si la confraternité en a eu connaissance, conformément à la coutume des tailleurs de pierre.

75. Ne pas inciter un apprenti à partir.
Aucun maître ou compagnon, quel que soit son titre, ne doit inciter à partir l’apprenti qui lui est lié, ni le chasser ou en prendre un venant d’ailleurs, à moins qu’il n’ait préalablement obtenu l’autorisation de son supérieur de district, de manière à ce que cet apprenti puisse le quitter sans doléance. Si cela venait à se produire, le responsable serait convoqué devant la corporation et puni.

Hugues Gartner et Jean-Michel Mathonière à l’intérieur de la flèche de la cathédrale de Strasbourg, juin 2010.
Hugues Gartner et Jean-Michel Mathonière, cathédrale de Strasbourg, juin 2010.

Règlement des Compagnons Étrangers, vers 1860

Ce texte figurait dans le livret remis aux itinérants de la société des Étrangers dans les années 1860. Nous ne disposons à l’heure actuelle d’aucun règlement plus ancien.

Emblème des Compagnons « Du Devoir Étranger », vers 1865. Celui-ci figure sur un règlement manuscrit, Musée du Compagnonnage, Tours.

LIVRET DE COMPAGNONS ÉTRANGERS

RÈGLEMENTS PARTICULIERS

ARTICLE PREMIER.
Tous les Compagnons Étrangers seront munis d’un livret en voyageant, pour justifier leur régularité. Ils devront, sans relâche, se livrer à la pratique de toutes les vertus, ainsi qu’à l’étude des arts ; principalement pour la construction, l’activité et l’application au travail.

ART. 2.
Les Compagnons Étrangers doivent bannir à tout jamais de leur cœur haines, provocations, disputes, batailles, etc., et tout ce qui dégrade et avilit l’institution. Ne point reconnaître d’ennemis, reconnaître au contraire que tous les hommes sont frères, que la terre est leur pays et non pas une contrée ; respecter la liberté individuelle, la foi et la croyance des diverses sectes ou corporations, principalement quand cette foi ou cette croyance sont basées sur un esprit d’humanité et de fraternité.

ART. 3.
La civilisation et le progrès doivent être le mobile des Compagnons Étrangers ils doivent anéantir de leurs institutions la paresse, l’oisiveté, l’ignorance, l’abrutissement et le fanatisme. Leurs chansons doivent être toutes de paix et de fraternité. Celles qui aigrissent les cœurs, nourrissent la haine et froissent l’amour-propre de telle ou telle corporation, doivent être oubliées et formellement interdites.

ART. 4.
La Société des Compagnons Étrangers doit être composée d’hommes spéciaux, puisés dans l’élite des tailleurs de pierre, soit comme position, travail, capacité et moralité. Le choix doit être rigoureux, mais fait avec impartialité, selon les prescriptions des règlements, sans perdre de vue que l’admission est une récompense due au talent et au mérite.

ART. 5
Pour être admis au rang de Compagnons Étrangers (sic) il faut être ou avoir été membre cotisant dans la Société des jeunes hommes pendant six mois au moins, être âgé de dix neuf ans accomplis, et faire la demande écrite de sa propre main un mois au moins d’avance, en l’adressant au Premier Compagnon. Les réceptions ne pourront avoir lieu que pour les fêtes d’ascension et de Toussaint, et au sein des Sociétés mères ou succursales régulièrement établies. Il faudra être reconnu bon ouvrier, laborieux, intelligent, de bonne vie et mœurs, justifier d’une bonne conduite de son passé, posséder les premières notions de géométrie, dessin ou coupe de pierre et en avoir au moins six mois d’études ; être dans une position pécuniaire à ne rien devoir à personne, posséder des habillements pour être dans une mise décente les jours de fêtes ou d’assemblées, enfin remplir toutes les conditions prescrites par les règlements généraux.

ART. 6.
Les membres de la Société (voyageurs) prendront pension et occuperont autant que possible les logements disponibles chez la mère ; ils n’oublieront pas que le crédit est un besoin dans des moments difficiles, qu’il ne peut être basé que sur la confiance de la Société, dont les membres sont moralement responsables les uns pour les autres. Ils se devront entre eux le plus grand respect, ne pourront pas se tutoyer dans aucune réunion, ni tutoyer personne chez la mère, n’y (sic) s’y présenter dans une tenue indécente. Il leur est formellement interdit de porter isolément leurs insignes aux dehors, ni de s’arroger des titres de suprématie sans encourir rigoureusement les peines prescrites par les règlements.

ART. 7.
La Société des Compagnons Étrangers étant érigée en secours mutuels régis en communauté, les membres actifs cotiseront mensuellement la somme de deux francs par mois et recevront en cas de blessures ou de maladies un secours journalier après trois mois d’affiliation, si la maladie n’est pas inférieure à trois jours ni supérieure à un an, savoir : 1° Les premiers six mois deux francs par jour 2° De six à neuf mois un franc par jour 3° De neuf mois à un an cinquante centime par jour Au-delà d’une année, la Société restera libre d’en fixer le montant. Les membres seront secourus en tous lieux, n’importe la distance, pourvu qu’ils fassent parvenir en temps et lieux leurs cotisations. Les indemnités seront payées tous les mois, le jour de l’assemblée périodique, sur le vu d’un certificat d’un médecin connu, et qui sera légalement visé par le maire pour ceux éloignés sertifiés (sic) autant que possible par des Compagnons.

ART. 8.
Les membres actifs, qui négligeront de payer leurs cotisations en temps et lieu, sans motifs valables, passé six mois, n’auront aucun droit de secours en cas de maladie, et passé un an ils seront rayés du cadre régulier et privés des assemblées jusqu’à réhabilitation et paiement complet. La réhabilitation sera soumise aux mêmes conditions que l’affiliation. Les assemblées périodiques ou extraordinaires, les enterrements, les visites aux malades, etc., seront obligatoires pour tous les membres actifs résidant à huit kilomètres au plus du siège de la Société même jusqu’à quinze kilomètres pour les enterrements, sauf des cas légitimes justifiés et prévus d’avance. (prévenu d’avance).

ART. 9
Les fautes et les délits seront sévèrement réprimés : les fautes sont la violation de la discipline chez la mère, aux assemblées, à la messe, aux enterrements et à toutes autres réunions ou cérémonies, qui sont les inattentions, colloques, interruptions, manque de respect, paroles injurieuses, etc. Les délits sont de deux classes, contre les mœurs et contre l’honneur. Ceux contre les mœurs sont : l’intempérance, les propos grossiers ou inconvenants tenus à haute voix, l’insubordination accompagnée de circonstances graves, les récidives fréquentes des fautes, le port illégal d’emblèmes et de grandes cannes sur la voie publique, et le défaut de cotisation en temps et lieu. Les délits contre l’honneur renferment tout ce qui tient à avilir le membre, la Société et le compagnonnage, qui sont : l’indiscrétion des mystères ou travaux mystérieux le port illégal de grades ou emblèmes honorifiques, les préjudices volontaires portés à la réputation et à la fortune d’autrui, et enfin tout ce qui, dans l’ordre social, est noté d’infamie. Les peines contre les fautes seront réprimées par des amendes de 0,50, un franc, neuf francs celles pour les délits contre les mœurs par des amendes de trois, cinq et dix francs ou suspension temporaire à la mutualité ou aux assemblées. Celles pour délits contre l’honneur par l’exclusion temporaire ou par le bannissement perpétuel.

ART. 10.
Le présent livret tiendra lieu de titre régulier en place de lettre de recommandation ; ils seront délivrés au sein des Sociétés mères au fur et à mesure des besoins, principalement à la suite des initiations. Outre l’inscription particulière, ils contiendront vingt feuillets qui seront cotés et paraphés par le président. Le premier feuillet contiendra les noms, prénoms, surnoms du titulaire, les lieu et date de sa naissance et de sa réception, signé des membres du conseil d’administration et du titulaire. Les autres feuillets serviront pour constater l’arrivée et le départ de chaque ville, le lieu où ils viennent et où ils vont, s’ils sont libres de tout engagement.

ART. 11.
Les livrets des membres resteront aux archives pendant leur résidence au sein des Sociétés mères, et ne leur seront remis qu’à leur départ, selon les formalités prescrites. Ils seront également remis dans les succursales entre les mains du Premier Compagnon. Les livrets ne seront visés pour contrôler l’arrivée et les départs qu’au sein des Sociétés mères ou succursales par le conseil d’administration ou bien par cinq membres réunis ; dans toutes autres localités éloignées à plus de trente kilomètres de l’une d’elles.

ART. 12.
Les annotations de dettes ne pourront être radiées qu’au sein des Sociétés mères ou succursales ayant les justifications nécessaires. Un membre ne sera jamais accueilli en voyage qu’autant qu’il sera porteur de son livret. Il ne pourra jouir d’aucune prérogative de la Société ; celui qui déclarera l’avoir perdu ne pourra être réhabilité et en avoir un nouveau qu’après un délai de trois mois, où toutes les annotations de l’ancien devront être reportées. Lorsqu’un livret sera totalement rempli, il en sera délivré un autre.

ART. 13.
Toutes les délivrances de livrets, les visas d’arrivée ou de départ, ainsi que les diverses annotations, seront insérées sur les registres de chaque Société respective, pour connaître exactement l’inscription et la mutation de tous ses membres ; à défaut de cette inscription et de ce livret, nul ne sera accueilli comme membre de la Société, quelque soient ses moyens de justification.

ART. 14.
Les Attendants de bonne vie et mœurs seront admis à tout âge comme membres cotisants de la Société des jeunes hommes. Ils auront droit à la mutualité et à l’encouragement de l’instruction, et à partir de l’âge de dix huit ans et trois mois au moins d’activité, ils pourront être reçus, s’ils en font la demande par écrit, lorsqu’ils rempliront les conditions imposées, qu’ils soient mariés ou non, sans condition d’être sur le tour de France.

ART. 15.
Les jeunes hommes Étrangers pourront être admis au rang des Compagnons à partir de l’âge de dix neuf ans mariés ou non, sans condition d’être sur le tour de France, mais remplissant strictement les conditions d’honorabilité et de capacité imposées par les règlements prévus en partie par l’article 5 du présent livret, sachant lire et écrire et au moins six mois d’étude de stéréotomie. Ils seront tenus d’en faire la demande par écrit au moins un mois d’avance en l’adressant au Président ou le P. C. [Premier Compagnon] Les initiations n’auront lieu que pour les fêtes patronales Ascension et Toussaint.

Le blason des Compagnons Du Devoir Étranger sur la couverture du traité sur les ponts-biais de Jérôme Baudassé (sans date, vers 1860). © Jean-Michel Mathonière.

Le règlement des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon en 1782

Rôle des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon de 1782. Archives départementales de Vaucluse.

RÔLE D’AVIGNON DE 1782.

Le texte reproduit ici est celui qui figure au centre de ce document.

L’orthographe a été modernisée. La version donnée ici reprend le texte intégral.


RÔLE DES COMPAGNONS PASSANTS TAILLEURS DE PIERRE
FAIT PAR PONGE, DIT LA DOUCEUR D’AVIGNON,
LE PREMIER JANVIER 1782

RÈGLE DU SAINT DEVOIR 

Le premier Compagnon qui arrivera sur un Compagnon recevra la première accolade. Il sera tenu et obligé de mener boire l’arrivant avant de le faire reconnaître à quelque autre Compagnon ou Maître Remercié, sous peine de vingt sols d’amende.

Si le Rôle ne lui appartient pas, il remettra l’arrivant à celui auquel le Rôle appartiendra.

Au cas où le Compagnon arrivant ne veuille pas travailler dans la ville, celui qui aura reçu la première accolade le roulera aux dépens de tous les Honnêtes Compagnons qui se trouveront dans la ville, étant bien entendu que ledit Rouleur sera obligé de lui faire reconnaître tous les Compagnons Passants qui sont dans la ville et les Maîtres Remerciés s’il en rencontre en chemin.

Si l’arrivant est dans l’intention de travailler dans la ville, le Rouleur sera obligé de lui chercher de l’ouvrage et de lui fournir des outils pendant huit jours, au cas où le maître pour qui il travaille n’en ait pas. De plus, il sera obligé de lui chercher un logis de sûreté, le plus honnête et le plus avantageux qu’il pourra trouver, de le traiter du mieux qu’il lui sera possible, et de le rouler un jour avant de le mettre en chantier.

Après quoi, il lui fera écrire son nom à l’endroit désigné du Rôle, à la suite des autres Honnêtes Compagnons Passants qui nous font l’honneur de leur visite.

Ces opérations étant terminées, le Rouleur sera obligé de remettre le Rôle à celui à qui il appartiendra, et, au cas où il le fasse pas et qu’il arrive des Compagnons dans cet intervalle, il sera obligé de les rouler à ses dépens.

Si malgré toute la peine et les soins des Compagnons, on ne peut, faute d’ouvrage dans la ville, remplir les vœux de l’arrivant, son Rouleur sera obligé de lui faire prendre congé de tous les Compagnons qui seront dans la ville et de le conduire à la route qu’il désirera prendre, observant toutefois de lui faire écrire son nom sur le Rôle et de remettre celui-ci à celui à qui il appartiendra, sous peine de payer la susdite amende.

Observations

Si un Compagnons travaille hors la ville jusque dans un rayon de trois lieues, il sera obligé de rouler l’arrivant dans la ville, à moins qu’il n’y ait pas de Compagnon dans le lieu.

Lorsqu’un Compagnon bat aux champs, son Rouleur est obligé de lui faire prendre congé de tous les Honnêtes Compagnons qui sont dans la ville et d’aller avec lui aux endroits qu’il fréquentait pour s’assurer qu’il a satisfait et que l’on est content de lui, de ses bons procédés et de son honnêteté. Si quelque plainte rejaillit sur son compte, son Rouleur sera obligé de le ramener et d’assembler trois ou quatre Compagnons parmi les plus anciens et les plus instruits spirituellement de notre Saint Devoir, afin de le moraliser, de lui faire connaître ses fautes et de le mettre dans le chemin que nous connaissons dans nos Règles, celui de la probité. Si d’aventure il venait à devoir quelque chose sans en avoir averti son Rouleur, celui-ci sera obligé de le ramener aux Compagnons pour qu’ils en jugent à leur volonté et lui infligent la punition qu’il mérite en pareil cas.

Nous devons montrer ici pour l’instruction de tous les Honnêtes Compagnons toutes les clauses qu’il nous est possible de dire concernant nos règles, à savoir :

On ne pourra faire battre aux champs un Compagnon s’il ne reste deux heures de soleil.

De même, il ne peut tomber aucun Compagnon qu’il ne reste deux heures de soleil, à moins qu’il ne déclare que c’est par nécessité.

Un Compagnon ne pourra se faire rouler dans le lieu dont il est parti, à moins que six mois et un jour se soient écoulés ou à ses propres dépens.

Celui qui aura le Rôle entre les mains ne pourra non plus se faire rouler pour battre aux champs, si ce n’est à ses dépens.

Un Compagnon ne pourra servir (à Réception) s’il n’a été roulé et n’a pas travaillé (dans la ville), vu un Rôle et une Réception. Il ne doit rien devoir au maître ni à personne, à moins de consigner l’argent qu’il doit ou qu’on le tienne pour solvable. (De plus,) il doit être reçu depuis au moins six mois et un jour.

Si un Compagnon manque aux règles énoncées ci-dessus et dans nos statuts, il sera chassé ou brûlé, ou il fera reconfirmer son filleul à ses dépens.

De même, si un Compagnon refuse de payer l’amende à laquelle il a été condamné, il sera chassé ; et s’il nie être Compagnon, il sera brûlé, on écrira son nom sur un morceau de papier, avec au bout « brûlé », et ensuite on le brûlera en présence de tous les Honnêtes Compagnons qui seront dans la ville et ceux-ci seront obligé de prier Dieu pour le repos d’une âme qui a violé le serment sacré qu’il a fait auprès de celui qui lui a donné la lumière. De plus, son nom sera effacé du Rôle, de sorte qu’il n’en subsiste aucune lettre.

Lorsqu’un honnête Compagnon se présentera pour se faire remercier, on le remerciera avec tous les honneurs qui lui sont dus et on écrira au bout de son nom (sur le Rôle) « remercié ».

S’il arrive qu’un Compagnon décampe de la ville sans rien dire, il a huit jours après son arrivée dans un autre lieu pour écrire et pour donner des raisons justificatives [et si celles-ci ne sont pas recevables], à la première assemblée (dont il sera absent) il sera condamné à l’amende commune, à la seconde à l’amende de Rôle, à la troisième il sera exilé ou chassé.

Tout Compagnon qui sera exilé ou chassé ne pourra être présent aux assemblées, ni être roulé jusqu’à ce qu’il soit remis.

Aucun Compagnon ne pourra avoir son Affaire à plus de trois endroits et il sera obligé, sous peine d’amende de Rôle, d’écrire aux endroits où il aura son Affaire de trois mois en trois mois, et les Compagnons du lieu où sera son Affaire seront obligés d’écrire aux Compagnons du lieu où ils croient qu’il se trouve afin de l’avertir de venir satisfaire à son devoir. Après qu’il aura été averti et qu’on le saura positivement – car il faut toujours s’assurer des faits avant que de juger – s’il néglige de répondre, il sera chassé ou brûlé.

Tout Compagnon qui aura son Affaire à plusieurs endroits ne pourra servir à aucune Réception.

Pour confier le Rôle au Père.

Le Père ne remettra la clef de la chambre où se trouvera la Caisse qu’à trois Compagnons connus de lui.

Il faut être trois Compagnons Passants pour voir le Rôle mais deux le peuvent en cas de nécessité.

Si un Compagnon vient à perdre les clefs du Rôle par sa faute, il sera obliger de faire s’assembler tous les Compagnons qui sont dans la ville pour qu’ils l’obligent à en faire faire d’autres à ses dépens et il payera l’amende de Rôle.

Si un Compagnons vient à tâcher le Rôle en écrivant son nom ou (celui d’un) autre, il payera aussi l’amende de Rôle, et s’il n’y veut pas consentir, on peut l’obliger à en faire un autre à ses dépens.

Tout Compagnon qui fera une Réception ne le pourra qu’au-delà de sept lieues de l’endroit où il y a un Rôle ou il sera brûlé.

Tout Compagnon qui n’a pas vu de Rôle doit une paire de couleurs au Maître de même qu’à son premier Rouleur, si toutefois ledit Rouleur l’aura tombé pour travailler ou que le Compagnon aura travaillé dans la ville.

Nous prions tous les Honnêtes Compagnons qui viendront après nous et qui verront ce Rôle de bien vouloir donner vingt sols, (somme) que nous avons jugé à propos d’imposer à ceux qui auront l’avantage de le voir. Et ledit argent sera employé à soulager les Compagnons Passants qui se trouveront en grande nécessité et pour faire prier Dieu pour le repos des âmes des pauvres défunts. Nous exhortons tous les Honnêtes Compagnons Passants qui auront le bonheur de voir notre Rôle à être le modèle de nos vertus.

RÔLE DES AMENDES

Si un Compagnon jure à l’assemblée, il payera l’amende commune.

Si un Compagnon sort de la ville sans laisser son Rôle et couche hors la ville, il payera la même amende.

Si un Compagnon tâche son nom sur le Rôle et ne suit pas la ligne marquée, il payera l’amende de Rôle qui est de 3 livres.

Si un Compagnon se saoule et ne mène pas une vie honnête, ainsi que nous devons suivre, après les exhortations qu’il aura reçu, à la première assemblée il payera l’amende commune et s’il persiste, amende de Rôle ; à la troisième fois, il sera chassé.

Concernant l’argent des amendes, il sera mis en mains tierces ou dans le Rôle pour soulager les pauvres Compagnons dans leurs nécessités. S’il ne se trouve pas de fonds disponibles, les Compagnons qui seront dans la ville seront obligés de les soulager sous peine d’amende de Rôle à qui de droit. 

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.
Ces rubans étaient à l’origine attachés au bâton autour duquel était enroulé le Rôle.

Lire un article sur les couleurs fleuries des Compagnons tailleurs de pierre.

Un aspect de la justice compagnonnique chez les compagnons passants tailleurs de pierre : l’affaire de Marseille en 1862

Ce texte reprend en partie l’une des études publiées dans Travail et Honneur par Laurent Bastard et moi-même. Il m’a semblé intéressant d’y revenir car nous avons depuis retrouvé la photographie de la commission de compagnons passants tailleurs de pierre qui a eu à trancher cette affaire de Marseille. Dans le même temps, l’existence de cette photographie vient expliquer l’un des documents retrouvés au Museon Arlaten : un petit morceau de papier non daté, indiquant qu’il était dû de l’argent à un dénommé Blanc de Marseille pour frais de photographie. Il s’agit en fait de l’avance faite par le délégué de Marseille, Blanc, dit « La Sagesse de Marseille », pour faire exécuter un tirage de la photographie de l’assemblée pour chacune des villes de Devoir. Celle destinée à Avignon, ville non représentée directement, a certainement été remise par Leturgeon lors de son retour vers Paris.

Photographie des délégués du Tour de France à Marseille en 1862. Archives des CPTDP de Bordeaux.

L’affaire de Marseille est le dernier des conflits internes relatés au sein des archives des compagnons d’Avignon. Elle nous est connue par un long procès-verbal signé des membres d’une délégation de compagnons tailleurs de pierre représentants les villes de Devoir, appelés à résoudre l’affaire entre le 23 et le 26 décembre 1862. Sa nature est bien différente des précédentes, puisque c’est l’intervention de la justice publique qui en est à l’origine.

La date exacte des faits à l’origine de l’affaire ne figure pas dans le rapport des délégués, mais ils durent survenir dans le courant du mois de décembre 1862. Deux compagnons tailleurs de pierre, l’un dénommé Plus, La Franchise de Saint-Sulpice, l’autre Seguin, L’Assurance d’Ervert, assistés d’un complice, Pessard, L’Assurance de Fontenay « se seraient permis de défoncer la caisse et d’y enlever le cachet, le livre et la petite boîte contenant l’Évangile, le Christ, des couleurs fleuries et de l’argent ». La Mère ayant constaté ce vol avec effraction et fait une déposition auprès de la Justice, les deux auteurs des faits délictueux furent incarcérés. Pour leur part, les compagnons de la chambre de Marseille ne purent empêcher l’emprisonnement. Appliquant les règlements, ils « brûlèrent » les coupables.
L’information circulant rapidement, l’affaire remonta jusqu’à Paris, ville directrice dont la prérogative était de résoudre les conflits internes. Elle mit en place une commission constituée des délégués des villes du tour de France. Nous reproduisons ci-après, dans son orthographe d’origine, le procès-verbal des assemblées tenues par cette commission qui montre avec quel souci de justice ses membres ont travaillé à rétablir l’harmonie. Notons que le souci des compagnons était d’éviter que la justice profane ne vienne se mêler de leurs affaires et que, par ailleurs, il semble bien que le vol à l’origine de l’affaire résulte davantage de problèmes internes, de dissensions entre compagnons, que d’un délit de droit commun – c’est du moins ce qui semble le mieux expliquer la clémence dont font preuve les membres de la commission vis-à-vis des « voleurs », tandis que leur attitude vis-à-vis de la Chambre de Marseille est assez critique. Il est également à noter qu’il n’est fait aucune mention du Rôle de Marseille, établi en 1777 et toujours conservé par les actuels compagnons passants tailleurs de pierre.

Aujourd’hui vingt trois décembre de l’an mil huit cent soixante deux, nous soussignés, Leturgeon, dit la Fidélité de Vouvray, Ormieux, dit Joli cœur de Bordeaux, Moussié, dit la Fidélité de Tours, Cassaigne, dit la Pensée de Rochefort, Pourtal, dit la Réjouissance de Nimes, Muratel, dit la vertu de Beziers, Tous Compagnons passant tailleur de pierres, délégués par les villes du Tour de France, de Paris, Bordeaux, Nantes, Rochefort, Nimes et Montpellier, conformement à l’initiation et aux instructions qui nous avaient été transmises par la société de Paris ; Nous nous sommes trouvés réunis dans notre ville de Marseille pour statuer et regler la différence d’opinion existant entre la société de cette derniere ville et l’opinion de celles ci-dessus nommées en délégations, relativement à l’incarcération de deux Compagnons de la ville de Marseille.

Photographie des délégués du Tour de France à Marseille en 1862. Cet exemplaire a été complété d’un portrait photographique en médaillon (peut-être Duval, La Fidélité de Montpellier). Collection privée.

A cet effet, et après l’examen de nos pouvoirs respectifs lesquels nous ayant fait constater que deux délégués parmi nous  ; le premier, celui de Paris, était aussi délégué pour les villes de Tours et d’Agen ; le second, celui de Nimes, l’était également pour Avignon, en conséquence de ces doubles pouvoirs tenus par ces Compagnons et comme il en serait résulté dans nos délibérations des partages inégaux d’opinions, nous avons délibéré pour régulariser les discussions, de nous adjoindre des Compagnons étrangers à la ville de Marseille et rendre ainsi plus légal le résultat de nos opinions dans nos délibérations avons nommés à cet effet la Coterie Gelot dit la Clemence de lormont pour être délégué représentant la ville de Tours ; Nougaret dit la Clémence de Montpellier pour être délégué représentant la ville d’Agen, et Duval dit la Fidélité de Montpellier pour être délégué représentant la ville d’Avignon, auquels Compagnons nous avons conféré les mêmes pouvoirs qui nous avaient été donnés par les villes, qui nous avaient délégués.
Ayant ainsi régularisé et constitué notre délégations comme principe d’indivisibilité, nous avons procédé à la nomination d’un bureau et à l’unanimité, la Coterie la Réjouissance de Nimes à été élu président et Joli-Cœur de Bordeaux secretaire.
Fait à Marseille, le jour et an que dessus.
Le Président, A. Pourtal
le Secrétaire, Ormieux dit joli cœur de Bordeaux
les membres de la délégation
Leturgeon dit la fidélité de Vouvray
Gelot, la clémence de Lormont
La pensée de Rochefort, Cassaigne
Duval, la fidélité de montpellier
Nougaret, la clemence de montpellier
Muratel, la vertu de Beziers

Procès verbal des travaux de la délégation
dans la journée du vingt trois décembre mil huit cent soixante deux.

Après nous être reconnus et constitués, nous nous sommes présentés au premier chantier où on nous à indiqué des Compagnons et après nous être fait connaitre par eux les avons priés de convoquer une assemblée pour le soir même ayant une communication très importante à faire aux Compagnons de la Société de Marseille.
Nous nous sommes rendus le soir chez la mère à leur chambre de réunion où nous avons trouvé réunis vingt compagnons environs ; ce faible nombre nous à été expliqué par l’impossibilité qu’ils avaient rencontré a pouvoir dans un délai si court, commandé une assemblée régulière.
En présence de cette assemblée nous avons expliqué les motifs de notre mission et nous avons demandés à ce qu’une assemblées générales soit convoqué pour le lendemain soir par la voix générale de touts les Compagnons du tour de France.
Mais qu’en attendant cette assemblée nous demandions aux Compagnons présents formant la majorité des membres de la société de Marseille, les renseignements précis et exacts des faits qui avaient entrainés, l’incarcération de deux de nos membres.
Résumant leur déclarations il resulterait que les deux Compagnons la Franchise de St Sulpice Plus, l’assurance d’Ervert Seguin et l’assurance de Fontenay Pessard (comme complice) se seraient permis, de défoncé la caisse et d’y enlever, le cachet, le livre et la petite boite contenant, l’Evangile le Christ des couleurs fleurie et de l’argent – qu’ils avaient pensés que ce fait constituait un vol avec effraction et que sous l’impression de cette pensée n’avait pû empêcher la déposition de ce fait à la justice laquelle déposition de ce fait suivant eux aurait été faite par la mère que par la gravité de ce fait ils n’avaient non seulement empecher leur incarcération sous l’inculpation de vol, mais qu’ils les avaient brulés suivant les regles de notre devoir.
Après avoir reçu cette déclaration la délégation sans prejuger au fond des droits et des torts des partis, à déclaré à l’assemblée que représentant le tour de France et agissant strictement suivant les règles de notre devoir elle n’approuvait pas les décisions prises par la société de Marseille dans cette affaire et qu’en agissant par ce principe envers et contre la société de Marseille elle allait employer toutes les voies et moyens pour faire élargir ces deux Compagnons incarcérés.
A cette déclaration nettement posée par la délégation l’assemblée déclare qu’elle fera et qu’elle usera de toute l’influence particulière des membres qui ont déposés contre les Compagnons pour atténuer leur dépositions et faire en sorte de nous aider de tout leur pouvoir à l’élargissement de ces Compagnons.
La délégation satisfaite de cette décisions s’est retirée après s’être donnés rendez-vous au palais pour le lendemain à 8 heures du matin.
Fait à Marseille le jour et mois et an que dessus.
Ont signé les membres de la délégations.

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du 24 décembre 1862

Le Président et le secretaire de la délégation sont joints aux Coteries La Sagesse de Marseille (Blanc), la Prudence d’Hystre (Essery) et la vertu de Samazan (Maréens) réunis au palais (parquet du procureur impériales) et agissant avec la prudence la circonspection et les recommandations particulières dont ils étaient nantis on obtenu l’élargissement conditionnel des deux compagnons incarcérés à 6 heures du soir.
Les conditions posées par le juge d’instruction avaient été demandées par la commissions sus enoncée : c’était la remise des objets détournés.
L’assurance de Fontenay ayant fait la remise des objets désignés le juge d’instruction à ordonné leur élargissement immédiat.
Ces formalités étant remplies, la délégations s’est réunies ensuite à l’assemblée déjà constituée chez la mère des Compagnons de la ville de Marseille – où les secretaire de la délégation, prenant la parole à remercié les Compagnons du concours qu’ils ont apporté à l’élargissement de ces deux Compagnons, et leur a témoigné le désir de faire partir ces Compagnons immédiatement de Marseille.
L’assemblée à demandé à la délégation communication d’une lettre écrite à la société de Paris par les trois Compagnons inculpés, la délégation dans sa sagesse n’a pas jugé à propos de leur faire cette communication.
Le délégué de Paris a pris la parole et a communiqué à l’assemblée les observations faites par quelques jeunes Compagnons actuellement à Paris se plaignant de n’avoir pas trouvé à Marseille la confraternité et le bon accueil, qu’ils trouvent ordinairement dans toutes les villes du tour de France.
Quelques membres de l’assemblée ayant répondu qu’il serait fait droit à ces réclamations et l’assemblée étant terminée, la délégation s’est retirée.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus.

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du vingt cinq décembre mil huit cent soixante deux

La délégation étant réunie dans un chambre particulière à fait appeler les trois Compagnons inculpés, et après les avoir entendus à pris la délibération suivante :
1° Payer leurs dettes chez la Mère et envers la société de Marseille 2° De les faire partir dans le plus bref délai possible, La Franchise de St Sulpice et l’assurance de Fontenay pour Paris et l’assurance d’Ervert pour Bordeaux 3° de ne pas faire lever leur punition infligée par la société de Marseille bien que la délégation soit unanime à reconnaitre quelle ne peut exister attendu le vice de forme dans son application puis ensuite qu’elle est trop sévère, mais après les avoir gardés à vue pendant une année pour apprécier leur conduite et juger alors par cette conduite de ce qu’il y aura lieu de faire à leur égard 4° Les dettes des Compagnons allant à Paris seront payées par le délégué de Paris (Leturgeon, la Fidélité de Vouvray) et celle du Compagnon allant à Bordeaux, par le délégué de Bordeaux (Joli-cœur de Bordeaux) 5°Les trois Compagnons sus nommés se sont engagés sous la foi du serment à suivre ponctuellement les décisions prises et à prendre à leur égard.
Nous avons clos la réunion.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus

Procès verbal des travaux de la délégation
pendant la journée du vingt six décembre mil huit cent soixante deux

La délégation entière s’étant réunie dans la chambre des séances de la société de Marseille, il lui à été communiqué une décision prise par cette société déléguant la Coterie la Sagesse de Marseille (Blanc) pour se joindre à la délégation des villes du tour de France pour avoir à présenter ces observations où à ratifier les procès verbaux dressés jusqu’a ce jour par la délégation.
La délégation s’étant retirée de l’assemblée s’est réuni dans une salle particulière avec ce nouveau délégué et après vérification de ses pouvoir lui avons lus les procès verbaux antérieurs dans toute leur teneur qu’il à accepter sans observation ni réserves que celle que ces trois Compagnons ne rentrent plus dans la société.
Sur ce nous avons clos la réunion.
Fait à Marseille le jour moi et an que dessus.

Encore à propos des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre

Un texte légèrement polémique, longtemps resté dans mes tiroirs, mais qui contient des données intéressantes sur divers aspects problématiques de l’histoire des compagnonnages. J’en ai profité pour y adjoindre des reproductions de couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre des deux rites.

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Fragment de couleur fleurie de compagnon Passant tailleur de pierre. Milieu XIXe siècle, Musée du Compagnonnage, Tours.

Un courrier de lecteur publié en réaction à mon article sur les « couleurs fleuries » des compagnons tailleurs de pierre dans le n° 268 de Compagnons et Maîtres d’Œuvre (journal de la Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment) m’offre l’occasion de revenir sur cet intéressant sujet. Bien que le point particulier qu’il soulève n’entrait évidemment pas dans l’objet central de mon article – l’attestation de l’existence d’une pratique symbolique et rituelle caractéristique de ce compagnonnage dès 1225 –, il n’en demeure pas moins que la question de savoir auprès de qui et comment les Anciens se fournissaient de leurs couleurs n’est effectivement pas sans intérêt du point de vue de l’histoire des compagnonnages. En effet, les matériaux documentaires concernant directement le sujet sont trop peu nombreux et souvent trop peu explicites pour que l’historien se prive d’étudier attentivement le maximum d’éléments connexes, c’est-à-dire appartenant au contexte dans lequel ces compagnonnages vivaient (économie, technologie, coutumes, etc.), afin de tenter d’en éclairer les points obscurs. Une étude spécifique des couleurs, allant des aspects pratiques aux aspects symboliques, serait en ce sens précieuse. Mais le sujet est à la fois trop vaste et encore trop peu documenté et, en attendant qu’une telle étude d’ensemble voit le jour, je me contenterai d’apporter ici quelques éclaircissements et corrections relatifs aux interrogations énoncées par ce lecteur.

Couleurs fleuries des compagnons passants tailleurs de pierre d’Avignon, Archives de Vaucluse. © Cliché Jean-Michel Mathonière 2013.

Puisque ce point se trouve implicitement mis en doute dans ce courrier de lecteur, précisons tout d’abord que Laurent Bastard et moi-même, dès le début de nos recherches sur les compagnons passants tailleurs de pierre [note 1], n’avons pas manqué de nous poser la question (entre mille autres !) de savoir quelle était la provenance de leurs couleurs fleuries. Rien de particulièrement révélateur n’est ressorti de nos investigations du côté de l’histoire des textiles, sachant que si de nombreux éléments permettent d’assez bien retracer l’histoire de ce type de production du point de vue technologique et artistique, il n’en va pas de même en ce qui concerne ses multiples utilisations, d’autant lorsque celles-ci sont “marginales”.

C’est en effet ce qualificatif qui convient au cas des couleurs fleuries des compagnons tailleurs de pierre puisque l’examen des échantillons connus, presque tous différents les uns des autres, démontre qu’elles ne faisaient autrefois l’objet d’aucune “standardisation rituelle” et qu’il s’agissait en réalité de rubans à fleurs du commerce, destinés à des utilisations très variées.

En ce qui concerne le problème de savoir auprès de qui, avant l’abolition des privilèges corporatifs par la loi Le Chapelier en 1791, les tailleurs de pierre se fournissaient de ces couleurs, il est probable qu’ils se les procuraient dans les merceries des grandes et riches villes où ils avaient leurs sièges – la « puissante corporation » des merciers s’étant à peu près arrogée le droit exclusif du négoce des textiles, au détriment des fabricants eux-mêmes. Ce n’était cependant pas une obligation absolue et je reviendrai sur ce point.

La même remarque quant au moyen de se fournir peut s’appliquer aux couleurs des autres corps avant l’apparition de modèles possédant une emblématique spécialement tissée (le plus ancien semblant être celui de la Réconciliation Compagnonnique de tous les Devoirs Réunis, en 1864, aïeule de l’actuelle Union Compagnonnique [note 2]). Car auparavant les couleurs n’étaient que des rubans non caractéristiques dont l’emblématique compagnonnique, lorsqu’elle existe, était ajoutée soit par gaufrage lors du pèlerinage à la Sainte Baume (cas des corps du Devoir en général), soit par broderie (cas des Gavots et des Indiens). C’est certainement la naissance du corps des tisseurs-ferrandiniers, en 1831, qui facilita aux autres corps du Devoir la possibilité de faire réaliser des rubans spécifiquement compagnonniques – dont la standardisation s’accentue durant la première moitié du XIXe siècle, parallèlement aux querelles entre corps anciens et corps nouveaux. Cependant, seule une étude spécifique permettra de déterminer si des rubans plus ou moins propres aux corps compagnonniques n’ont pas été réalisés dès avant cette date.

Il faut d’ailleurs noter que les échantillons de couleurs fleuries sont peu nombreux et que, pour ma part, je n’en connais pas qui soit antérieur à la fin de l’Ancien Régime. Cette rareté [note 3], qui d’ailleurs concerne la plupart des témoignages internes de la vie compagnonnique avant le début du XIXe siècle, n’a en soi rien d’étonnant si l’on considère la relative fragilité de ces couleurs [note 4] et le fait que, malgré leur importance en tant que corps supposé fondateur, les tailleurs de pierre des deux rites formaient, par rapport à d’autres corps, un compagnonnage numériquement peu important. L’on notera cependant que rien ne permet d’affirmer avec une absolue certitude que l’on est en présence ou non d’une couleur compagnonnique si un ruban fleuri du même type est trouvé hors un contexte caractéristique, par exemple accroché à une canne ou, dans le cas des compagnons étrangers, portant un cachet à l’effigie de Salomon ; il n’est donc pas à exclure que des couleurs fleuries du XVIIIe siècle, voire plus anciennes, soient conservées dans des collections de textiles au titre de rubans “profanes”.

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Couleur fleurie, avec ajout d’un ornement terminal brodé, de compagnon étranger (?) ou passant tailleur de pierre, seconde moitié du XIXe siècle. Musée du Compagnonnage (Tours).

Passons maintenant à un autre point abordé par ce lecteur et qui traduit une profonde incompréhension de ce qu’étaient réellement les compagnonnages d’antan – incompréhension qui, toutes tendances confondues, est malheureusement très répandue. Il souligne en effet que, pour obtenir ces couleurs fleuries, il était probablement nécessaire pour les compagnons de faire « appel à la puissante corporation des merciers », chose qu’il considère comme « pas impossible en soi »… tout en enchaînant aussitôt avec la remarque suivante : « Mais faire appel à d’autres, en dehors du Devoir, pour quelque chose d’aussi fondamental ? » et conclure avec un « Pourquoi pas ? » qui, finalement, est une forme de négation puisqu’il débouche sur l’expression de son doute quant au sérieux des recherches entreprises !

En ce qui concerne le fait de savoir s’il est envisageable que la réalisation des couleurs ait pu être confiée à l’extérieur du Devoir, les faits le démontrent comme nous venons de le voir. Mais, dans une actualité qui voit se multiplier les dérives pseudo compagnonniques, se réclamant toutes d’un retour à la « Tradition » initiatique, il me semble très important de souligner combien la manière de poser la question fait justement preuve d’une vision par trop “spéculative” des usages symboliques et rituels des anciens compagnonnages – j’allais écrire des “opératifs” ! René Guénon lui-même, qui était pourtant si enclin à dégager des causes supérieures aux faits d’ici-bas, n’aurait certainement pas imaginé semblable “jusqu’au-boutisme” symbolique aux pratiques des “grands Initiés” que sont certainement les descendants des bâtisseurs de cathédrales…

Restons sérieux. Même en donnant du crédit à une fondation sous le règne de Salomon, et quel que soit l’aspect réellement “fondamental” des couleurs – et la “pureté” dans lesquelles celles-ci devaient rester, au propre comme au figuré –, elles n’ont probablement jamais nécessité d’être fabriquées ou achetées selon des conditions plus ou moins analogues à ce que le Judaïsme désigne par « kasher ». Aucun texte ni même aucune tradition ne contiennent d’indication en ce sens. D’ailleurs, en admettant cependant que semblable obsession de pureté ait un jour existé, un rite d’exorcisme/bénédiction aurait finalement suffit à effacer toute “tâche originelle” – sachant que l’existence de rites magico-religieux analogues est attestée à l’intérieur des compagnonnages [note 5]. Précisons aussi que les rites de réception compagnonnique, toutes variantes confondues et comme tout rite initiatique, possèdent ipso facto une dimension purificatrice transformant le profane (impur) en sacré (pur) ; d’ailleurs, pour en rester aux compagnons tailleurs de pierre, si l’on en croit une chanson qui dit « faut que leur Devoir soit bien mystérieux pour que sitôt morts ils montent droit aux cieux », leurs rites sont certainement a fortiori capables de transformer des rubans ordinaires en couleurs fleuries de toutes les Vertus !

Par ailleurs, la formulation de la “question” posée par ce lecteur peut laisser croire que les merciers étaient les fabricants de ces couleurs et elle affirme implicitement qu’ils ne détenaient pas le Devoir. En ce qui concerne ce dernier point, au vu des découvertes qu’amène chaque investigation objective dans la nébuleuse des sociétés de métier sous l’Ancien Régime, j’aimerai pour ma part posséder encore de telles certitudes… S’il n’est cependant absolument aucun indice prêchant en faveur de la détention par les merciers d’un quelconque Devoir, c’est probablement parce que ceux-ci, qui formaient effectivement une puissante « communauté de métier » (ce terme est plus exact que « corporation »), avaient pour activité le négoce des textiles et non leur fabrication – le négoce semblant avoir toujours été, en France du moins, en dehors du “compagnonnisable”.

Au Moyen Âge et durant tout l’Ancien Régime, les rubans étaient fabriqués par les « tissutiers-rubanniers », dont les statuts pour la ville de Paris datent du 4 janvier 1404, professionnels qui étaient auparavant désignés sous le nom de « dorelotiers » (statuts de Paris du 25 mars 1327), lesquels étaient issus d’un corps plus général, celui des laceurs de fils (statuts sous le titre XXXIV dans le Livre des métiers, 1258). De l’étude des nombreux documents concernant les rubaniers de Paris, il ressort que les merciers avaient en charge le négoce de leur production, bien qu’il leur soit possible de fournir eux-mêmes leurs commanditaires. Ainsi, une sentence de police du 28 août 1598 les autorise à porter chez les particuliers les objets qu’ils leur ont commandé sans contrevenir aux règlements leur interdisant le colportage. Une autre sentence du 24 avril 1700 leur porte défense « de colporter leurs marchandises dans les hostelleries, sauf sur la demande des particuliers, auquel cas seront tenus de les porter cachées et enveloppées sans pouvoir les montrer ny exposer par les rues » [note 6]. Il n’est donc pas à exclure que, notamment dans les villes où cette profession était bien place, les compagnons se soient fournis de leurs couleurs directement auprès des fabricants.

Rien ne permet de supposer que les rubaniers possédaient un Devoir, mais, pour l’anecdote et afin d’illustrer un peu la complexité de ce type de question, l’on notera néanmoins que, conformément d’ailleurs à la règle générale et contrairement à une idée reçue, leurs statuts de 1404 montrent que les compagnons (et compagnonnes !) de ce métier ne dédaignaient pas voyager de ville en ville et que les maîtres de Paris autorisaient ces gens « estranges » à travailler dans leur ville et à accéder à la maîtrise moyennant que, comme tous, ils payent leurs « devoirs », c’est-à-dire ce qui était dû à la confrérie, aux jurés du métier et au Roi – acception somme toutes logique du terme « Devoir » qui n’est probablement pas étrangère à la genèse de son sens, particulier et polysémique, dans les compagnonnages.

Venons-en maintenant à un dernier point contradictoire souligné par ce lecteur. Bien évidemment, l’on pourrait objecter que de tels rubans fleuris, avant l’invention des métiers à tisser Jacquard, étaient une production onéreuse, plus ou moins réservée de fait à la noblesse ou à la bourgeoisie aisée – ce qui, si je comprends bien la finalité implicite de sa remarque, prêcherait donc en faveur d’un emploi relativement récent de ces couleurs fleuries. C’est négliger plusieurs points importants :

– Tout d’abord, l’emploi de couleurs fleuries est formellement attesté par les règlements compagnonniques nettement avant (début XVIIIe) l’invention du système de Jacquard (invention parachevée en 1800).

– Auparavant, même si l’on peut considérer que certaines productions des rubaniers, mêlées de fils d’or par exemple, étaient effectivement très onéreuses, il n’en allait pas de même pour toutes – en tous les cas, il ne faut pas non plus négliger l’échelle des valeurs : il s’agit en fin de compte de rubans et non de pièces d’orfèvrerie.

– Ordinaires ou somptueux, les rubans étaient dès le Moyen Âge très à la mode et touchaient une grande partie de la société (il n’était guère de fête sans véritable débauche de rubans) – et l’on sait combien le souci « d’être à la mode » n’est pas nouveau et peut pousser certain(e)s à dépenser au-dessus de leurs moyens !

– Sous l’Ancien Régime, les compagnons tailleurs de pierre formaient un corps de métier globalement aisé et cultivé et nombre d’entre eux fréquentaient les couches sociales les plus élevées (leurs commanditaires). Ils étaient par conséquent largement en mesure, pour ne pas dire en obligation, de faire des dépenses d’apparat ; il n’est d’ailleurs que d’examiner l’iconographie des Rôles des compagnons passants tailleurs de pierre du XVIIIe siècle pour constater le soin qu’ils apportaient à leur habillement en dehors du chantier [note 7].

– Enfin, et cette remarque vaut pour l’ensemble des corps compagnonniques sous l’Ancien Régime, cette dépense d’apparat liée à l’affiliation compagnonnique était la seule [note 8] et c’était finalement là un sacrifice de bien petite taille pour manifester leur attachement au Devoir et apparaître ainsi, malgré l’absence de structure juridique spécifique, comme formant un “corps constitué” [note 9].

En conclusion, il apparaît donc que non seulement l’usage de rubans tissés pour les couleurs fleuries ne pose aucun réel problème, tant sur le plan technique que financier, mais aussi que cet usage pourrait remonter assez loin dans le temps. À défaut d’autres découvertes documentaires, il est cependant difficile de se prononcer sur la date à laquelle les couleurs fleuries ont pris le relais de couronnes de fleurs naturelles – les deux ont d’ailleurs pu coexister. De plus, il a peut-être entre-temps été employé des couleurs brodées ou peintes – l’on peut observer un phénomène de même nature dans le cas des tabliers et des décors maçonniques au XVIIIe siècle.

Comme on le voit, cette “brève” réponse aux interrogations soulevées par ce lecteur nous a amené à effectuer un intéressant tour d’horizon de l’histoire des compagnonnages et à faire entrevoir quelques-uns des développements actuels de la recherche – développements qui vont souvent à l’encontre des idées reçues. Il reste à souhaiter que cet intérêt soit partagé par le plus grand nombre possible de compagnons et que chacun, au gré de son tour de France ou de ses voyages, ait à cœur de recueillir soigneusement les témoignages laissés par les Anciens afin d’alimenter la base documentaire sans laquelle les historiens ne peuvent travailler.


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Couleur fleurie de compagnon étranger tailleur de pierre, milieu XIXe s., Musée du Compagnonnage (Tours). La couleur porte en bas le tampon de la société des étrangers.
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Cachet des compagnons étrangers de Lyon.
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Paire de couleurs fleuries d’un compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. Largeur 70 mm, longueur 1236 mm. Cliché Dominique Doucet.
Couleurs fleuries de compagnon étranger tailleur de pierre, vers 1830. © Flore Palix 2007.
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Compagnon étranger « Premier en ville » d’après une lithographie figurant dans le Livre du Compagnonnage, d’Agricol Perdiguier, 2e éd., 1841. Les couleurs fleuries sont ici portées au côté, contrairement à l’usage habituel des étrangers qui était de les porter nouées en cravate autour du cou, et elles sont surmontées d’un bouquet de fleurs.

NOTES

Note 1. Mon article dans le n° 268 de C & MO vient en complément de nos recherches communes sur les compagnons tailleurs de pierre ; sur ces recherches, cf. L. Bastard et J.-M. Mathonière, Travail et Honneur ; les Compagnons Passants tailleurs de pierre en Avignon aux XVIIIe et XIXe siècles.

Note 2. Cf. reproduction dans l’édition de la conférence de Jean Philippon (Bordelais la Constance, C. cuisinier D.D.U.), « Aux origines de l’Union Compagnonnique », in Fragments d’histoire du Compagnonnage, volume 1, éd. Musée du Compagnonnage, Tours, 1999. 

Note 3. Nos recherches à partir des archives des CPTDP d’Avignon ont ainsi mis en évidence, malgré leur richesse, la rareté ou l’absence de certains documents. Ainsi, si nous avons retrouvé quelques exceptionnels échantillons de « maximes » (formules de reconnaissance périodiquement changées) des années 1840, nous n’avons retrouvé aucune « affaire » (passeport compagnonnique), dont l’usage est pourtant attesté dans les règlements. Il semble d’ailleurs que pas un seul échantillon ancien de ce document ne soit à l’heure actuelle connu.

Note 4. Parmi les couleurs fleuries datables à coup sûr de la première moitié du XIXe siècle, nombreuses sont celles qui sont dans un état assez mauvais. Cela tient moins à la qualité des textiles, plutôt élevée, qu’aux conditions de leur conservation dans les coffres contenant les Rôles ou des aléas subis par celui-ci, notamment lors de la quasi extinction des compagnons passants tailleurs de pierre au début du XXe siècle. Dans un texte daté du 1er novembre 1841, les CPTDP de Paris disaient déjà, parlant des archives de la société, qu’elles étaient dans un tel état de vétusté qu’elles étaient presque illisibles, et que les couleurs des maîtres remerciés (le remerciement se traduisant par l’offrande de couleurs au Rôle) étaient « déposées dans un coin », ce qui traduit combien, malgré leur attachement au Devoir, les compagnons d’alors, absorbés par d’autres problèmes, faisaient assez peu de cas de ces vénérables témoignages de leur histoire (cf. Travail et Honneur, pp. 280-290).

Note 5. Cf. par exemple, toujours chez les tailleurs de pierre, le « brûlage » qui est la sanction la plus grave et qui consiste à inscrire le nom du compagnon définitivement chassé sur un papier et à le brûler, ainsi qu’à effacer par grattage son nom de tous les Rôles qu’il a signés, de sorte qu’il n’en subsiste absolument aucune trace. La dimension magique de ce rite est flagrante.

Note 6. Pour tout ce qui concerne les tissutiers-rubanniers, cf. René de Lespinasse, Les métiers et corporations de la Ville de Paris, t. III, pp. 1-39 (volumes de la collection Histoire générale de Paris, Imprimerie Nationale, Paris, 1886-1897).

Note 7. Le fait de posséder un habillement convenable fait d’ailleurs partie des conditions imposées aux aspirants afin de pouvoir être reçu compagnon.

Note 8. Rappelons une nouvelle fois que n’est qu’à partir des premières décennies du XIXe siècle que la canne prendra dans les compagnonnages français l’importance emblématique que l’on sait, devenant au fil des années un objet somptueux et coûteux. Les cannes les plus anciennes sont modestes et ne comportent pas d’inscription. Tout porte à croire que la canne compagnonnique résulte de la superposition/confusion, au fil des siècles, de plusieurs aspects : 1) la canne dans sa fonction pratique de soutien du marcheur, avec connotations symboliques lorsque celui-ci est un pèlerin ; 2) la canne/sceptre cérémonielle de nombreuses confréries et corps constitués (sur le symbolisme et l’origine de laquelle il y aurait d’intéressantes recherches à faire) ; 3) la mode de la canne dans la société aisée des XVIIe et XVIIIe siècles, mode parmi d’autres dont s’emparera le peuple après 1789, voire même avant. L’on notera à cet égard que les compagnonnages germaniques ont conservé cette nette distinction entre la canne du compagnon, porteuse d’un certain symbolisme mais sans plus, et le sceptre portant des rubans et des inscriptions qui, tel un bâton de maréchal, est l’attribut de l’autorité du maître placé à la tête de la confrérie locale. La canne du rouleur dans les compagnonnages français lui est analogue.

Note 9. Sur ce point, voir le Journal de ma vie du compagnon vitrier du Devoir Jacques-Louis Ménétra (rééd. Albin Michel, Paris, 1998). Il évoque ainsi, entre autres épisodes comparables, un défilé organisé à l’occasion d’un Te Deum que les compagnons de Tours font dire en 1757 à l’attention du Roi. Cela illustre bien cette volonté d’apparaître aux yeux des autorités comme formant un corps respectable : « Nous nous assemblâmes tous et nous trouvâmes 875 compagnons de toutes vacations. […] Nous étions accompagnés de tambours et hautbois et nous fûmes tous en rang avec nos rubans dans les rues de la ville et de l’abbaye de Beaumont où l’abbesse dans ses habillements de princesse reçut sur un plat d’argent que je lui présentai le pain béni […] » La princesse dont il s’agit est Mademoiselle de Vermandois qui, au cours des travaux qu’il accomplit dans l’abbaye de Beaumont, témoigna une charitable attention à Ménétra, le jeune vitrier.